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Accueil > Convergences révolutionnaires > Numéro 140, septembre 2021

Une pénurie de vaccins à l’échelle mondiale… générée par la propriété capitaliste

8 septembre 2021 Convergences Monde

Si dans les pays développés la pénurie semble derrière nous (pas de beaucoup, puisqu’en France ce n‘est qu’à partir du mois de juin que tous les adultes ont pu en bénéficier), à l’échelle mondiale, l’insuffisance des doses est criante. En cause, des capacités de production limitées, et même carrément bridées par les brevets et autres barrières de propriété intellectuelle qui empêchent de produire massivement.

Fin août, on comptait environ 5,38 milliards de doses administrées dans le monde, pour 2,14 milliards de personnes vaccinées, c’est-à-dire que 40 % de la population mondiale aurait reçu une première dose et un peu moins de 28 % posséderait un schéma vaccinal complet. La vaccination progresse… mais de manière très inégalitaire. Dans les pays les plus riches, la part des vaccinés tourne autour de 60-70 % de la population totale (60 % en France, 68 % au Canada, 75 % au Portugal) tandis que dans les pays pauvres, celle-ci reste basse, voire infime. [1] Le Brésil, l’Afrique du Sud et l’Inde, dont les populations sont touchées de plein fouet par la pandémie et qui ont vu l’émergence de nouveaux variants (dont le fameux variant Delta), présentent des taux de vaccination inférieurs à 30 %, largement insuffisants pour empêcher la propagation de la maladie et l’apparition de variants potentiellement plus dangereux. Mais cette inégalité ne se limite pas à la quantité de doses allouées à chaque pays, elle se reflète également dans la répartition des différents types de vaccins : aux pays riches les vaccins les plus performants, aux pays pauvres ceux dont l’efficacité est moindre. Là encore, au risque que l’utilisation de vaccins moins efficaces sélectionne des variants plus transmissibles et plus résistants.

La politique des laboratoires et des États impérialistes expose des centaines de millions de pauvres à l’épidémie, en vendant les vaccins aux plus offrants. Dès décembre 2020, 90 % des doses étaient déjà réservées par les pays riches, qui cherchent au plus vite à revenir à la normale, pour lever les restrictions diverses qui impactent l’économie depuis 18 mois.

Les brevets contre la santé publique

Les vaccins à ARNm nécessitent une centaine d’ingrédients, mais les capacités de production des fournisseurs ne sont pas suffisantes. Car malgré l’urgence, les États et les labos n’ont rien fait pour mettre en commun les infrastructures de recherche, de développement ou de production de vaccins ou de composants. Au contraire, la production est menée par des entreprises concurrentes qui ne mutualisent pas leurs moyens et les brevets servent à dissuader les autres industriels de fabriquer le vaccin. Le secret de fabrication a causé des retards de distribution (la divulgation du protocole de fabrication aurait permis d’anticiper les problèmes logistiques de conservation à basse température).

Permettre une vaccination mondiale paraît pourtant moins difficile qu’on veut nous le faire croire. Alors que les groupes Pfizer et Moderna ont déjà engrangé chacun près de 20 milliards de dollars de pré-achats, sans compter les milliards d’aides publiques reçus, une étude menée par l’association américaine Public Citizen démontre qu’il est possible de vacciner la population mondiale en un an, avec seulement 22,8 milliards de dollars pour produire et administrer le Moderna, ou 9,4 milliards de dollars pour le Pfizer ! [2] L’opération nécessiterait le montage de 55 lignes de production dans 14 usines et l’embauche de moins de 5 000 employés. Donc quelque 23 milliards de dollars (20 milliards d’euros), pas grand-chose par rapport aux 60 milliards d’euros de profits réalisés par les seules entreprises du CAC 40 au cours des premiers mois de l’année 2021.

Lever les brevets, transférer les technologies, réquisitionner l’industrie pharmaceutique

Les brevets sont des « inventions » divulguées par leurs auteurs afin d’en attester la propriété et d’en restreindre l’usage. En d’autres termes, un brevet rend une découverte « publique », mais confère à son titulaire un monopole d’exploitation pour une durée déterminée (par exemple vingt ans). Avant qu’une invention ne tombe dans le domaine public, il faut l’autorisation de l’inventeur pour l’utiliser (et celle-ci peut coûter très cher). Les vaccins contre le Covid mobilisent des centaines de brevets (achetés par les laboratoires), chacun concernant une technologie précise utilisée dans le processus de production. Lever les brevets signifierait donc permettre à d’autres entreprises ou à des États de les mettre en œuvre sans l’accord de leurs propriétaires et sans les payer.

Cependant, la levée de brevets ne suffit pas à permettre la production de sérum. En effet, d’après J. Martin, cofondateur de l’Observatoire de la Transparence dans les politiques du médicament, les vaccins qui utilisent la technologie de l’ARNm sont si complexes qu’ils ne sont pas reproductibles en l’absence d’indications précises des fabricants. Le vaccin de Moderna est par exemple protégé par sept familles de brevets, dont la liste est publique. Mais cette liste de brevets ne donne pas du tout la recette du vaccin ! Dans une annonce du 8 octobre 2020, Moderna a même annoncé que l’usage de « ses » brevets par d’autres ne ferait pas l’objet de poursuites. Car l’entreprise sait bien que personne ne peut produire de vaccins sur la simple base de cette liste de découvertes, chacune utilisée à une étape inconnue de la production. Puisque personne ne peut la copier, Moderna choisit de sous-traiter la fabrication du vaccin à certaines entreprises, à des tarifs qui lui sont favorables, mais au détriment d’une production de masse.

La levée des brevets doit donc impérativement s’accompagner d’un transfert de technologies et de savoir-faire, mais également d’une réquisition des infrastructures de production, de fabrication des matières premières, de personnel et des chaînes logistiques. Sans quoi les labos se réservent un monopole et limitent la production pour faire monter les prix.

Recherche subventionnée, production limitée, profits accaparés

Les fabricants de vaccins prétendent que la levée des brevets menacerait l’innovation, car ils ont payé cher le droit de les utiliser. C’est oublier qu’aussi bien la recherche que la vente des médicaments sont dopées à l’argent public ! Sur les vingt dernières années, on estime que près de 17 milliards de dollars d’aides publiques ont été destinées à la recherche sur l’ARN messager (d’où le « miracle », au bout de vingt ans, de la mise au point du vaccin en quelques mois !) [3]. En France, Sanofi perçoit chaque année 150 millions d’euros au titre du CICE, ce qui ne l’a pas empêchée à l’époque d’abandonner les recherches sur les coronavirus (mauvais calcul !).

L’exemple de Moderna est parlant. L’entreprise n’avait jamais produit de vaccins avant la pandémie. Elle a reçu 1,4 milliard de dollars d’aides de l’État américain pour produire son vaccin contre le Covid, mais aussi près de 200 millions de dollars de subventions à la recherche versées par plusieurs agences publiques américaines depuis 2013. Résultat, les labos se gavent d’argent public, que ce soit par les aides à la recherche vaccinale contre le Covid ou par les ventes de vaccins (récemment renégociées à la hausse !), que les États payent à l’avance au moment de la réservation. Ils se payent même une troisième fois grâce à la hausse de leur capitalisation boursière qui fait monter le cours des actions. Tout en se défaussant de la moindre responsabilité en cas de problème de production puisque celle-ci est sous-traitée. C’est ainsi que des particules suspectes ont été retrouvées dans des lots de vaccin Moderna produits en Espagne et ont provoqué le retrait de millions de doses achetées par le Japon, sans pour autant inquiéter les actionnaires de l’entreprise qui ont vu le cours de l’action grimper de 13 % ces cinq derniers jours.

Alors que la prolifération de variants menace et risque de remettre en cause l’efficacité des vaccins, les États impérialistes se bornent à piquer leur population et à attendre que les doses finissent par arriver (en 2023 ?) dans les pays pauvres, auxquels ils offrent parfois quelques reliquats, comme les stocks contestés d’Astra-Zeneca dont Macron a fait cadeau au continent africain cet été. Le programme Covax, censé garantir l’accès de tous aux vaccins est une vaste hypocrisie. Mi-août 2021 Covax avait fourni seulement 205 millions de vaccins à 140 pays (au lieu des 2 milliards de doses initialement prévues), ce qui représente environ 5 % du total des doses administrées dans le monde. [4] Une charité capitaliste bien ordonnée… alors que de nombreux vaccins sont aujourd’hui fabriqués dans des pays du Sud : au Brésil, en Turquie mais surtout en Inde qui dispose (entre autres) d’une très grande usine à Pune (le Serum Institute of India).

Mais l’hypocrisie va encore plus loin. En mai 2020, Macron annonçait que le vaccin contre le Covid serait un « bien public mondial », une promesse qu’il a vite oubliée. En mai 2021, Joe Biden remettait le couvert en se disant favorable à la levée des brevets. Cette timide pression sur les labos (à un moment où les États-Unis n’avaient plus aucun problème de stocks) avait sans doute plusieurs motifs, parmi lesquels peut-être l’insatisfaction de certains milieux patronaux qui estiment que Pfizer et Moderna se sont assez gavés d’argent public. Quoi qu’il en soit, Big Pharma peut dormir tranquille, car le dispositif de levée des brevets évoqué par Biden n’est pas bien méchant, et surtout requiert un consensus à l’OMC, qui n’est pas près d’aboutir.

Pour l’accès de tous aux vaccins, il faut lever les brevets, transférer les technologies et réquisitionner les moyens de production ! Il n’y a qu’à l’échelle internationale que se règlera la pandémie.

6 Septembre 2021, Hugo Weil


[2La simulation détaillée est disponible sur le site de l’association : https://www.citizen.org/article/how...

[3Voir l’article de notre dossier À propos des vaccins contre le Covid-19 , mis en ligne le 17 janvier 2021 (CR n° 135), intitulé L’innovation des vaccins à ARN-messager

[4Voir sur le site de Convergences révolutionnaires notre article du 17 juillet 2021 intitulé Vaccination mondiale : l’irresponsabilité dramatique des États des pays riches.

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