Aller au contenu de la page

Attention : Votre navigateur web est trop ancien pour afficher correctement ce site internet.

Nous vous recommandons une mise à niveau ou d'utiliser un autre navigateur.

Accueil > Les articles du site

Les ratonnades d’Alger, 1956 : une histoire de racisme colonial, de Sylvie Thénault

Seuil, 2022, 336 p., 23 €

16 mars 2022 Article Culture

Après avoir travaillé sur le 17 octobre 1961, la justice dans la guerre d’indépendance algérienne et l’internement dans l’Algérie coloniale, l’historienne Sylvie Thénault s’attaque dans son dernier ouvrage à un événement peu connu de la guerre d’indépendance. Le 29 décembre 1956, l’enterrement d’une des figures de l’Algérie française exécutée la veille par des nationalistes algériens donne lieu à un déferlement de violences prenant la forme de ratonnades. Cet épisode sert de porte d’entrée pour proposer une « histoire de racisme colonial ».

L’histoire derrière la scène de crime

L’ouvrage, construit comme un polar, s’ouvre sur la scène de crime. Le cadavre est celui d’Amédée Froger, président de la Fédération des maires d’Algérie, aujourd’hui tombé dans l’oubli mais qui fut à l’époque l’un des principaux leaders politiques de l’Algérie française. À travers ce personnage, l’historienne présente en quelques pages le nœud gordien de la colonisation. Amédée Froger est propriétaire terrien à Boufarik, commune dont il est maire pendant plusieurs décennies et véritable devanture de l’agriculture européenne prospère à quelques kilomètres d’Alger. Ayant travaillé également pour la Compagnie minière des phosphates de Constantine, le maire de Boufarik représente l’archétype des colons possédants, prêts à tout pour défendre le statut de l’Algérie.

L’historienne décrit les manifestations pro-Algérie française à l’aide d’une multitude de sources qui plongent le lecteur au milieu de la foule européenne d’Algérie, à la place des caméramans qui filment les événements ou des journalistes qui se dépêchent de rendre compte des scènes marquantes. Certains passages glacent le sang et donnent une idée d’un racisme colonial qui ne se pose pas de questions. Parmi les slogans qui fusent, outre les menaces de mort aux politiciens jugés trop frileux dans la défense de l’Algérie française, on entend « Pour un Français, dix Arabes », slogan immédiatement mis en application par les ratonnades qui ponctuent le cortège. À l’époque, près d’un million d’Européens réside dans les départements d’Algérie, présentant à peu près toutes les strates de la hiérarchie sociale qu’on trouve en France. Les militants de l’Algérie française, qui couvrent presque tout le spectre politique de la gauche à l’extrême droite, ont réussi à capter les frustrations des différentes couches sociales de la population européenne en la rangeant derrière les mots d’ordre de défense de la colonie.

Sylvie Thénault s’intéresse ensuite à l’assassin présumé, Badèche Ben Hamdi. Originaire de Bou Saada à 240 kilomètres au sud-est d’Alger, Badèche Ben Hamdi naît dans une famille paysanne et émigre à Alger un peu avant le début de la guerre d’indépendance. Comme bien d’autres migrants de l’intérieur, il atterrit dans un bidonville, enchaîne les petits boulots précaires notamment celui de docker et rejoint Mouvement national algérien (MNA proche de Messali Hadj) [1].

La plaidoirie pour une exécution de maître Blanquer

Le 10 avril 1957, son procès s’ouvre au tribunal permanent des forces armées (TPFA) d’Alger. Badèche Ben Hamdi est défendu par deux avocats célèbres : Yves Dechézelles et Gisèle Halimi. En face, le commissaire du gouvernement est le capitaine Roland Blanquer (père de l’actuel ministre). Il plaide la peine de mort comme il le fera à de nombreuses reprises durant la guerre au cours de laquelle il défendit également les militants de l’Organisation armée secrète (OAS). Le capitaine Blanquer répond au mot d’ordre des manifestants pro-Algérie française qui réclament à chaque mobilisation « l’exécution des traîtres ». Pour lui, « Le nom de Froger est un symbole. Symbole de la foi dans les destinées de ce pays. Symbole de la lutte contre toute forme d’abandon de la tâche entreprise dans ce pays. Désormais, son nom et son souvenir sont attachés à l’œuvre de la France en Algérie ». Si le père n’est pas le fils, le second a de qui tenir dans ses envolées anti-wokistes… On comprend dès lors les réticences qui s’exprimèrent au gouvernement devant la panthéonisation de Gisèle Halimi quand bien même ces politiques de reconnaissance mémorielle présentent de sérieuses limites…

C’est un des intérêts du livre que de montrer en creux comment la guerre d’indépendance algérienne continue à alimenter un mythe auquel les nationalistes de tout poil puisent perpétuellement.

Samuel Terraz

(Article paru dans l’Anticapitaliste no 607)


[1Lorsqu’à la fin de la guerre, le FLN s’appropria l’héritage et le mérite de l’indépendance, cette appartenance militante fut de fait masquée et Badèche Ben Hamdi décrit comme un héros du FLN.

Mots-clés : | |

Imprimer Imprimer cet article Réagir Réagir à cet article