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Algérie 1962-2022 : des espoirs de l’indépendance à la crainte des possédants face à toute contestation

5 juillet 2022 Article Monde

Le logo qu’a choisi le pouvoir algérien pour fêter, ce 5 juillet 2022, le soixantième anniversaire de l’indépendance du pays est tout un symbole : silhouettes de deux maquisards des années 1954-1962 d’un côté, avion de chasse, missiles, char et navire de guerre de l’autre, vantant les immenses « progrès » de l’Algérie en soixante ans d’indépendance.

Certes l’Algérie n’est pas le seul pays du genre. En France, tous les 14 juillet, on n’a pas droit à la célébration de la population en révolte, prenant une forteresse, la Bastille, pour en libérer les prisonniers et la détruire, mais au traditionnel défilé militaire, rendez-vous des plus réactionnaires autour des autorités politiques et militaires, survolé par la dernière production de Mirage ou Rafale Dassault, crachant de la fumée bleu-blanc-rouge. Mais en Algérie, tant qu’à fêter l’indépendance, pourquoi singer à ce point les vieilles badernes coloniales ?

5 juillet 1962, la liesse dans les rues d’Alger

Car le 5 juillet 1962, la population algérienne en liesse dans les rues d’Alger et de toutes les autres villes du pays fêtait bien autre chose : la fin de l’oppression coloniale et du mépris raciste, l’espoir du progrès social et d’un monde nouveau.

Même si ce jour-là aussi, à Oran, dernier soubresaut de la guerre, eut lieu un massacre de Pieds-noirs (les colons français) par une foule algérienne envahissant le quartier européen. Était-ce la réponse à une dernière provocation de l’OAS ? Cette organisation militaire secrète des colons « ultras » de l’Algérie française qui depuis des mois, pour braquer les populations pieds-noirs et algérienne l’une contre l’autre, avaient multiplié les attentats contre les Algériens ? Ou était-ce tout simplement un geste de panique de la foule, provoqué par des coups de feu tirés d’on ne sait où ni par qui, et geste de vengeance entrainé par quelques excités ? On ne le saura jamais.

Mais partout ailleurs c’était les gâteaux dans la rue, les concerts. La guerre était finie (elle l’était depuis le cessez-le-feu signé le 19 mars), et c’était le rêve d’une Algérie de liberté et de progrès social, l’espoir pour beaucoup que les fils et même filles aillent au lycée, fassent des études, essentiellement réservées jusque-là aux « Européens », vivent une toute autre vie que celle de misère de leurs ancêtres et parents colonisés (cela malgré le poids présent et largement utilisé par le FLN des traditions et de la religion).

Première douche froide, et ossification du pouvoir militaire

Face à ces espoirs, la première douche froide est venue des nouvelles autorités dès le mois suivant, lorsque la crise au sein du FLN entre clans se disputant le pouvoir a éclaté au grand jour, se transformant en conflit armé. « Sebaa snine barakat ! » (Sept ans, ça suffit !, les sept ans et demi de guerre de novembre 1954 à mars 1962), scandaient des milliers de manifestants dans Alger le 23 août, lorsque Ben Bella, le dirigeant le plus populaire du FLN, quitta Alger où il ne se sentait pas maître du pouvoir pour y revenir conquérir la capitale contre ses opposants, avec les troupes du colonel Boumédiène. Ces troupes, qu’on appelait alors l’armée des frontières parce que ladite armée avait été constituée hors des frontières de l’Algérie, au Maroc et en Tunisie, sans pouvoir intervenir elle-même dans la guerre d’indépendance. C’était une armée de métier, préparée pour les lendemains de l’indépendance, fortement équipée de chars. Elle fit son entrée dans Alger le 9 septembre. Le nouveau pouvoir était né : Ben Bella à sa tête, mais Boumédiène (le chef militaire) en véritable homme fort du régime, qui allait éliminer Ben Bella trois ans plus tard, par un coup d’État, le 19 juin 1965. Il allait devenir et rester président jusqu’à sa mort en 1978.

L’armée des frontières elle-même allait devenir le cadre de l’armée nationale, celle qui a détenu depuis la réalité des pouvoirs, celle à l’ombre de laquelle s’est développée toute la grande bourgeoisie algérienne d’aujourd’hui, dont les affaires n’ont pu prospérer que grâce à l’appui de l’État et aux relations étroites avec tel ou tel général, quand ces bourgeois ne sont pas eux-mêmes fils ou cousins germains de membres de l’appareil d’État, galonnés ou pas.

Les espoirs des premières années de l’indépendance

Le livre sur l’autogestion [1] que vient de publier Mohamed Harbi, l’un des principaux animateurs de cette tentative autogestionnaire, donne un exemple des immenses espoirs (et dans ce cas des illusions de socialisme) qu’avait soulevés l’indépendance. L’Algérie était face à d’énormes problèmes de remise en route de l’économie, de gestion des administrations et des « biens vacants », c’est-à-dire tout ce que le million de Pieds-noirs avait laissé derrière lui : en logements, bien sûr, mais surtout en entreprises mises à l’arrêt, propriétés agricoles grandes ou petites sur lesquelles ils exploitaient jusque-là des centaines de milliers d’ouvriers agricoles algériens. Plus toutes les séquelles de la guerre en destructions et en déplacements de population.

Déplacés par l’armée française de leurs villages, qu’on avait vidés ou parfois détruits, il y avait dans les 2 500 camps de regroupement « 1 800 000 personnes auxquelles il fallait trouver du travail et les réinsérer dans l’économie », écrit Mohamed Harbi, et il fallait ajouter « près de 200 000 réfugiés en Tunisie ou au Maroc qui rentraient ».

Pour les biens immobiliers vacants dans les grandes villes, comme pour certaines fermes de colons, il suffisait parfois d’avoir un peu d’argent (l’Algérie n’avait pas à l’époque de grande bourgeoisie, du fait de la colonisation de peuplement qui avait pris toutes les places, mais comptait néanmoins quelques riches commerçants ou notables propriétaires), ou surtout être bien placé dans la hiérarchie du FLN ou de l’armée pour être servi.

Mais pour remettre en route les grandes propriétés foncières délaissées, les fermes plus petites qu’on se proposait de regrouper, quelques petites entreprises industrielles, voire la grande sidérurgie, comme Acilor à Oran, l’autogestion par les ouvriers ou les ouvriers agricoles aidés de techniciens nommés par l’État était le rêve d’une poignée de militants épris d’idée socialistes et de marxisme, même s’ils allaient chercher leur modèle chez Tito, dans le socialisme bureaucratique yougoslave.

Rêve et échec de l’autogestion

Le livre de Harbi, constitué en grande partie des rapports des services qu’il présidait et d’articles de l’hebdomadaire Révolution africaine qu’il a dirigé en 1963-1964, en montre les difficultés objectives : choisir entre ceux qui allaient être ouvriers permanents (et officiellement membres du comité de gestion) ou ouvriers agricoles saisonniers aux salaires encore plus précaires, faire face à un lot de chômeurs en surabondance, pallier le manque de matériel agricole, etc. Et surtout il en montre les limites politiques, la corruption, le règne de petits chefs, le rôle omniprésent de la bureaucratie d’État et de l’armée qui y favorisait ses clans…

« L’autogestion était en fait une chose qui aurait pu être grande, mais qui s’est faite dans un contexte sans parti révolutionnaire, sans syndicats révolutionnaires et qui, en plus, a été livrée aux secteurs de l’État les plus conservateurs », écrit-il dans son introduction aux documents qu’il publie.

Photo : Manifestation du 3 avril 1963 de soutien à l’autogestion (extraite du livre de M. Harbi)

On pourrait même être plus sévère, y compris sur la naissance du projet. Car dans la guerre d’indépendance, dans la révolution nationale algérienne, le FLN, dirigé par une petite bourgeoisie qui ne rêvait que de construire « son » État pour diriger « son » peuple, n’a jamais fait appel à la classe ouvrière (en Algérie et surtout en France où elle était si nombreuse), si ce n’est pour payer ses impôts au FLN, ni aux ouvriers agricoles et paysans pauvres, si ce n’est pour les enrôler dans des maquis sous ses ordres à elle. Quant à l’idée d’autogestion dont Mohamed Harbi, appuyé du militant trotskyste Michel Raptis (Pablo), se faisait le promoteur, « Ben Bella a beaucoup hésité mais quand il s’est rendu compte que cette idée de comités de gestion mobilisait beaucoup de monde, la tendance à en faire un instrument de légitimation d’un nouveau pouvoir est venue, alors que la crise était encore en cours » (c’est Mohammed Harbi qui l’écrit). On était à l’automne 1962 et Ben Bella jugeait qu’un peu de propagande « socialiste » était un bon calcul pour légitimer son pouvoir après l’élimination de ses rivaux.

Inutile de dire que l’expérience était bouclée à l’arrivée au pouvoir de Boumédiène. Même si celui dont la dictature militaire a emprisonné militants communistes ou dirigeants de mouvements de grève s’est taillé une réputation d’anti-impérialiste conséquent en annulant les concessions que le FLN avait faites à la France lors des négociations d’Évian en 1962, mettant fin à la guerre. Boumédiène a notamment nationalisé les pétroles algériens. La jeune bourgeoisie algérienne tenait à être maitresse chez elle… jusqu’à ce que, sous prétexte de la dette du pays, le FMI, et derrière lui les grandes puissances, ne recommencent à dicter leurs lois, dévaluation de la monnaie, programmes d’austérité, privatisations d’entreprises d’État.

Le peuple algérien n’a jamais dit son dernier mot

Mais le peuple algérien n’a pas subi sans broncher tous les aléas de cette politique. La révolte de Kabylie en 1980-1981 a été le prélude de celle, nationale, d’octobre 1988, commencée par la grève des ouvriers de Rouiba (l’usine automobile de la banlieue d’Alger), dont la répression d’une manifestation par la police a déclenché la révolte de la jeunesse dans les rues d’Alger, sauvagement réprimée. Mais le régime fut obligé de faire marche arrière en mettant fin au système du parti unique. L’Algérie connut alors deux ans d’agitation politique et sociale sans précédent, les travailleurs faisant grève non seulement pour leurs revendications, mais aussi pour exiger le renvoi d’un directeur, voire, par la même occasion, du secrétaire du syndicat officiel, l’UGTA gouvernementale.

Ont suivi les « années noires », ces années 90 où l’armée officielle et des groupes armés islamistes se sont fait la guerre. Le souvenir de cette période a pesé dans le fait que l’Algérie n’a pas été entrainée dans la vague du « printemps arabe » de 2011, même si cette année-là se sont multipliés manifestations, occupations de mairie, ou blocages de routes à cause du manque d’électricité, des pénuries de logement ou tout simplement du chômage (notamment dans le sud algérien). Plus récemment, le Hirak de 2019 contre le pouvoir militaire, contre les « voleurs » et pilleurs des richesses du pays, a ébranlé le régime à nouveau. Il a été un temps suivi d’une petite vague de grèves dans les entreprises.

Photo : Printemps 2019, le Hirak à Alger

La répression actuelle par peur de voir renaitre un Hirak

Aujourd’hui le président Tebboune, le mal élu de décembre 2019 (plus de 60 % d’abstentions), qui n’a pas encore osé mettre en application son projet d’en finir avec les subventions d’État aux produits de première nécessité, durcit la répression contre tous ceux qui ont pu être des acteurs, des militants du mouvement. C’est ainsi que le Parti socialiste algérien, (PST, trotskyste) petit parti mais dont les militants ont pu jouer un rôle dans les manifestations, ou dans l’appui à certaines grèves (comme celle de l’entreprise de logistique du port de Bejaia, Numilog, en 2020) a été interdit. Et fin juin, l’un de ses militants, Saddek Akrour, qui fut pendant plusieurs années maire de sa commune, la commune de Barbacha (27 000 habitants), vient d’être condamné arbitrairement à un an de prison ferme, sous le prétexte qu’il aurait fait on ne sait trop quelle erreur administrative du temps où il était maire.

Interdiction et condamnation scandaleuses, qui n’empêcheront pas les militants du PST et autres militants révolutionnaires, comme beaucoup d’autres opposants au régime, dont certains ont déjà connu toutes les périodes d’autorisation ou de répression du passé, de continuer à défendre leurs idées. L’intensification de la répression ne fait que souligner la grande peur qu’ont tous les possédants et tous privilégiés du régime algérien de voir à nouveau les travailleurs et tous les pauvres d’Algérie réclamer leur dû.

Olivier Belin


[1L’autogestion en Algérie. Une autre révolution ? (Syllepse, 2022). L’auteur, Mohamed Harbi, militant du FLN pendant la guerre d’indépendance, fut l’un des principaux animateurs du programme de tentative de mise en place d’une « autogestion » d’entreprises industrielles et de fermes agricoles abandonnées par les colons d’Algérie. Faisant partie du noyau d’opposants au coup d’État de Boumédiène, il fut emprisonné de 1965 à 1968, puis mis en résidence surveillée avant de pouvoir s’enfuir d’Algérie en 1973. Il a publié alors plusieurs livres sur la guerre, la politique du FLN pendant la guerre et au pouvoir, dont Le FLN, Mirage et réalité des origines à la prise du pouvoir (1945-1962), (Jeune Afrique, 1980).

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