Les amis français du roi Hassassin
26 juillet 1999 Éditorial des bulletins L’Étincelle
Pour Chirac et Jospin, c’est un « ami » qui vient de disparaître. Pour nous les travailleurs, vivant en France ou au Maghreb, c’est un dictateur, corrompu et sanguinaire.
Que la presse en France – comme les politiciens – ne tarissent pas d’éloges sur « notre ami le Roi » Hassan II n’a rien d’étonnant. Depuis longtemps, le Maroc est une succursale des grandes entreprises françaises, les mêmes qui nous exploitent ici. Et entre gens du même monde, les petits cadeaux entretiennent l’amitié. La « garde royale » a eu droit à tous les honneurs sur les Champs-Elysées. En retour les journalistes français bien en cour sont reçus comme des hôtes de marque dans les palaces appartenant au roi, quand ce ne sont pas les politiciens plus discrètement qui viennent quémander quelques soutiens pour financer leur campagne électorale…
L’armée du Maroc réprime, maintient l’ordre au profit des capitalistes, mais fait payer rubis sur ongle aux plus pauvres son matériel acheté chez Dassault, Matra ou Giat. Quant au groupe Bouygues, il continue à bâtir une partie de sa fortune en accaparant les grands marchés du BTP, comme la construction de la mosquée de Casablanca (financée par un racket systématique de la population) ou les multiples palais royaux. Il possède la deuxième chaîne du Maroc comme il possède ici TF1, mais le roi du Maroc, lui, possède 10% de Bouygues… Pas étonnant donc si tout ce petit monde se serre les coudes, et s’il y a des imbéciles pour s’extasier sur les fêtes somptueuses qu’il aime à offrir dans ses palais alors que plus de la moitié de la population ne dispose même pas de l’eau courante !
Le tiers de la population vit en-dessous du seuil de pauvreté et plus de la moitié est analphabète mais le Maroc est une mine d’or pour les capitalistes français. Vivendi, Air France, Alsthom, Alcatel, Renault, Thomson, les ciments Lafarge, le groupe Suez, les grandes banques y sont solidement implantées. Et bien d’autres encore, comme l’industrie du luxe qui vient y exploiter ses « petites mains » (dix fois moins chères que les ouvriers ici !), sans compter toutes ces PME du textile, du jouet ou de l’électronique qui viennent profiter d’un climat… social exceptionnel : la paix et l’ordre dans un pays où une simple distribution de tracts peut valoir la torture et des années de prison, où la peur et la délation règnent dans les quartiers populaires quadrillés par les mouchards de la police, où les familles sont elles-mêmes tenues pour responsables du comportement de chacun de leurs membres...
Après l’indépendance en 1956 et le départ des colons, Hassan II a accaparé les meilleures terres agricoles du pays, les seules qui bénéficient réellement des moyens d’irrigation financés par l’Etat. Il a mis la main sur l’ONA (Omnium Nord Africain), un holding racheté à Paribas, devenu la première puissance financière du pays. Sa fortune est estimée à des dizaines de milliards de francs, alimentée aussi par un système bien rôdé de corruption et semble-t-il par le trafic de drogue.
Aujourd’hui les dirigeants de l’impérialisme cherchent mille excuses à cette dictature, en agitant notamment le spectre de l’islamisme, alors que c’est elle qui alimente le désespoir d’une partie de la population. Ils voudraient le faire oublier en s’appuyant sur des images censées montrer « un peuple en larmes ». Comme si des millions de Russes n’avaient pas pleuré en leur temps la mort de Staline, comme si cela aurait dû prouver quoi que ce soit alors que des millions d’autres serraient les poings de rage…
Quelle est la dictature qui ne se sert pas de subterfuges, comme le patriotisme, la religion , les « traditions », ou encore le culte de la personnalité ? Quelle est la dictature qui ne se sert pas aussi, à un moment ou à un autre, du ralliement d’anciens opposants pour faire croire à une « ouverture » ? Cela n’empêche pas toujours les explosions de colère…
Dans le passé, les travailleurs marocains ont montré un formidable courage en menant des grèves massives à l’échelle de tout le pays. Des émeutes en 1981, 1984, 1990, ont été noyées dans le sang, elles ont fait des milliers de morts mais elles ont aussi fait trembler le régime. De ces travailleurs en lutte nous sommes solidaires. Pas de notre impérialisme qui fabrique, entretient et cautionne les dictateurs.

