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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 38, mars-avril 2005

Le projet de Manifeste de la LCR : une déclaration d’amour aux altermondialistes

Mis en ligne le 7 mars 2005 Convergences Politique

La Ligue communiste révolutionnaire a soumis son projet de Manifeste intitulé « Le monde doit changer de base » au débat public. Convergences révolutionnaires entendant bien être partie prenante de débats qui peuvent avoir lieu au sein de l’extrême gauche, nous entamons donc la critique de ce texte - qui n’est actuellement, il faut le rappeler, qu’un projet en discussion dans la Ligue. Par ailleurs, une réunion-débat sur le sujet, organisée par la Fraction de Lutte ouvrière et la tendance Démocratie révolutionnaire de la LCR, a déjà eu lieu samedi 26 février.

Dans ce premier article nous ne pouvons évidemment qu’aborder certaines des nombreuses questions posées par un texte qui, en dépit d’affirmations répétées, se place, à notre avis, dans le cadre d’une orientation plus réformiste que révolutionnaire.

Quel objectif ?

Si l’on s’en tient à ce qu’annonce le « Mode d’emploi » du Manifeste, il s’agit de proposer au débat interne et public « ce qui devra être la carte de visite de la LCR pour les prochaines années ». A priori, évidemment, rien à redire à la volonté affichée de réactualiser l’exposé d’un programme politique. Reste à savoir quelle orientation ou réorientation politique cela traduit...

La « Résolution sur le Manifeste » adoptée par la Direction nationale de la LCR des 20 et 21 novembre 2004 est plus explicite puisque l’élaboration du texte doit, d’une part, « s’attacher à traiter les principales questions nouvelles [...] issues du mouvement ouvrier et du mouvement social de la dernière décennie » mais aussi, d’autre part, « être une contribution aux débats sur les fondements d’une nouvelle force anticapitaliste ».

Construire une « nouvelle force anticapitaliste » : c’est là en fait toute la finalité du projet. Le débat que la LCR entend lancer à son propos, par delà le contenu formel, devra donc bien porter finalement et essentiellement sur cette orientation, sur la nature de cette « nouvelle force » (révolutionnaire ou non, communiste ou non, prolétarienne ou non), tout comme sur l’existence hypothétique des prétendus « autres forces et militants intéressés à ce processus ». De ces forces sur lesquelles compte donc la LCR ou auxquelles elle entend s’adresser, le Manifeste se garde de faire l’inventaire comme la critique. C’est qu’il vise plus à les courtiser qu’à les convaincre de rejoindre le combat communiste révolutionnaire ; et ce n’est pas le moindre reproche qu’on puisse lui faire.

Du passé faisons table (vraiment) rase

Nous nous en tiendrons aujourd’hui à discuter du premier point. « Traiter les principales questions nouvelles [...] issues du mouvement ouvrier et du mouvement social de la dernière décennie » supposerait au moins, semble-t-il, d’abord d’identifier ces « questions nouvelles », ensuite de mettre en perspective leur nouveauté... ce qui implique en premier lieu de rappeler ce qu’elles n’ont pas de nouveau ! En d’autres termes, cela revient à inscrire cette discussion dans une filiation politique.

Or, si l’on se penche sur le projet à la lumière de ces quelques exigences, minimales mais légitimes, on est pour le moins désappointé ! Oubliés sinon rayés bolchévisme, trotskisme, les débuts de l’Internationale communiste, la Quatrième internationale et son Programme de transition, tout ce socle d’expériences du mouvement révolutionnaire sur lequel s’appuyait quand même jusque là, au moins formellement, la majorité de LCR pour s’affirmer communiste révolutionnaire. Pas un mot même de l’histoire, de l’évolution et de l’état actuel du mouvement ouvrier. Rien pour dire ce que, de tout cela, on projette de conserver ou rejeter. L’histoire et les problèmes du mouvement révolutionnaire auraient-ils commencé il y a 10 ans ? Avant, le néant ? On a évidemment le droit de balancer son passé politique aux oubliettes, mais le faire sans le dire, sans bilan, honteusement, représente tout le contraire de ce qui conviendrait à une véritable discussion sur les problèmes actuels et leur nouveauté supposée.

Altermondialiste, sans réserve ni discussion

Il n’est en fait presque question que de mondialisation et du mouvement altermondialiste. Assurément, l’émergence de ce courant et la place qu’il a prise, ou qu’il prétend prendre, « à la gauche de la gauche », est l’une des nouveautés de la dernière décennie. L’analyse de ce qu’il représente, d’une part, et de la politique du mouvement révolutionnaire à son égard, d’autre part, semblait donc s’imposer, au regard des prétentions du Manifeste. Mais cela n’est précisément pas discuté !

Le projet se contente d’égrener au fil des pages les mérites supposés, et souvent idéalisés, de la mouvance altermondialiste, sans jamais en discuter la nature et les limites, mais en en reprenant, de fait, les analyses les plus discutables.

On peut certes s’amuser à citer Bush en affirmant que « nous voici entrés dans l’ère de la guerre globale, illimitée dans le temps et l’espace », remplacer ainsi l’analyse par l’inflation verbale et sauter allégrement à l’affirmation selon laquelle « la lutte contre la guerre [...] doit constituer une dimension centrale et durable des mobilisations altermondialistes ». Mais est-ce cela traiter « des principales questions nouvelles » de notre époque ?

D’autant que, liée à cette prétendue nouveauté d’une « guerre globale » qui serait l’un des « aspects [...] d’un état d’exception permanent » (sic !), est posée la question de l’évolution des relations entre puissances impérialistes depuis la disparition de l’URSS et la fin de la guerre froide - autre changement profond de la décennie passée. On apprend ainsi que « Les États-Unis [...] contribuent de plus en plus [souligné par nous] à la construction d’un monde où l’exercice de la force nue devient la source prioritaire de toute légitimité ». Plus qu’au siècle dernier, celui des empires coloniaux et des guerres mondiales ? On nous permettra d’en douter. Mais l’exagération n’est là que pour pouvoir conclure qu’il en découle une « montée des rivalités [qui] fragilise le processus de mondialisation et peut donner des marges de manœuvre aux mobilisations altermondialistes et aux pays du Sud ».

Passons sur « le nouvel internationalisme » dont serait porteur l’altermondialisme et dont le « spectre », parait-il, « hante la mondialisation » ! Il nous semble pourtant que « l’esprit rebelle et solidaire » de Porto Alegre et « l’égoïsme glacé » de Davos ne sont pas aussi « rigoureusement incompatibles » que les rédacteurs du Manifeste se plaisent à le croire ! En tout cas Lula et quelques ministres (et ex ou futurs ministres) de bien des gouvernements bourgeois, qui courent d’un forum à l’autre, ne semblent pas s’en être aperçu. Et il n’est pas sûr que l’emploi répété du jargon de Toni Negri (Empire, avec Michael Hardt, 2000) - à coup de « croisades impériales », d’« expéditions impériales », de « militarisme impérial », de « guerres impériales »... - contribue beaucoup à éclairer ces notables altermondialistes égarés. Par contre, cela masque bien souvent une concession à des conceptions qui diabolisent l’impérialisme américain pour parfois mieux oublier les ravages des puissances impérialistes de seconde zone... dont la nôtre évidemment.

La démocratie au-dessus des classes

Concernant le rôle politique de la classe ouvrière, « le phénomène majeur », estime par ailleurs le Manifeste, « est [...] bien la “prolétarisation” d’une partie grandissante du salariat, y compris des paysans formellement propriétaires de leur exploitation, mais entièrement dépendants, de fait, des trusts agro-alimentaires et du crédit ». L’assertion elle-même est discutable, mais le problème ici est plutôt de savoir ce que les camarades déduisent d’une analyse identifiant le prolétariat comme devenu « largement majoritaire dans la population d’un pays » : c’est que « les conditions stratégiques du combat contre le capitalisme sont bouleversées par rapport à la Russie de 1917 ou la Chine de 1949 »... Certes ! Mais en conclure que « la lutte pour la démocratie “ouvrière” tend à exprimer l’aspiration à la démocratie de l’ensemble de la population » est aller un peu vite en besogne et oublier, surtout, combien les illusions démocratiques bourgeoises ont coûté cher au mouvement ouvrier, notamment dans les crises politiques de l’Europe des années 30... Le monde n’a pas commencé il y a dix ans !

À l’inverse reviennent régulièrement les thèmes des «  désillusions du XXe siècle, après l’effondrement des caricatures du socialisme » - les désillusions de qui ? - ou des « expériences négatives d’hier [dont] nous avons des leçons à tirer » - sans jamais préciser vraiment de quelles expériences on parle, quelles leçons on entend en tirer... sauf lorsqu’il s’agit de se démarquer à bon compte (puisque aujourd’hui plus personne ne le défend) du « despotisme bureaucratique [...] stalinien » qui « a constitué une trahison de la révolution, la perversion la plus absolue de ses valeurs émancipatrices ». Sans aucun doute, mais peut-on se contenter d’y opposer le fait que « la démocratie doit être au cœur du projet à refonder », sans discuter de quelle démocratie, dans quel État ?... et sans rappeler le rôle de trahison contre-révolutionnaire et sanglante de la social-démocratie au XXe siècle dont continue plus ou moins à se réclamer la gauche (que le projet de Manifeste nous demande encore de ne pas confondre avec la droite) - y compris une bonne partie de cette gauche prétendue radicale qui, sous les couleurs de l’altermondialisme ou non, prépare aux travailleurs qui auraient trop cru dans les valeurs de la démocratie bourgeoise les trahisons et les désillusions de demain !

Sans faire de mauvais procès, disons tout de même qu’on ne peut qu’être frappé par les trésors d’inventivité sémantique déployés par le Manifeste pour ne pas aborder de front un certain nombre de questions effectivement cruciales pour les révolutionnaires et le mouvement ouvrier, comme celle du caractère de classe de la démocratie, de l’État et du gouvernement, ou celle des tâches de la révolution...

4 mars 2005

Gérard WEGAN

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