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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 68, mars-avril 2010

Le « modèle » suédois : un régime sans déficit... et sans pitié pour ses retraités

Mis en ligne le 11 avril 2010 Convergences Monde

La « réussite » du nouveau système de retraite suédois, est aujourd’hui prise pour modèle par le patronat, le Conseil d’orientation des retraites… et la CFDT. Avec sa suppression de l’âge légal de départ à la retraite, sa régulation « automatique » du régime pour empêcher tout déficit, ses droits à pension s’acquérant désormais sur la base des revenus de toute la vie et non plus des 15 meilleures années, ou encore ses cotisations en partie partagées à égalité entre salariés et employeurs là où elles étaient jusque là entièrement à la charge de ces derniers, la « modernité » tant vantée de la réforme suédoise a surtout été de réussir à faire peser « automatiquement » sur les travailleurs tout choc économique ou démographique, en diminuant les pensions des uns lorsqu’ils sont en retraite, et en maintenant le plus longtemps possible les autres au travail.

La social-démocratie aux commandes et ses syndicats co-gestionnaires

Si un tel recul a pu être possible malgré les mobilisations des travailleurs suédois et l’hostilité de l’opinion publique, c’est avant tout grâce à la propagande de la social-démocratie et au soutien des organisations syndicales. À Stockholm, un militant trotskiste raconte les premiers dégâts du nouveau régime, et revient sur les pressions politiques qui permirent son adoption :

« Lorsque l’on commença à parler de la réforme des retraites, au milieu des années 1980, l’idée d’introduire un régime par capitalisation avec des fonds privés et d’abandonner la retraite universelle provoqua un vif émoi dans la population, et une forte opposition. Il y a eu quelques mobilisations, mais, déjà, LO [Landsorganisationen, la centrale syndicale suédoise], qui comptait comme aujourd’hui à peu près deux millions de syndiqués, participait au groupe de travail initié par le gouvernement social-démocrate et réussit à calmer le jeu. C’est quelques années plus tard, avec la crise de 1991-1993, que tout s’accéléra. L’ensemble des partis politiques, à l’exception du parti de gauche, l’ancien parti communiste, prit position pour la réforme. LO fit campagne avec le parti social-démocrate, présentant le système à venir comme plus « égalitaire et redistributif », basé sur la « solidarité intergénérationnelle », et à même de lutter contre les déficits. En 1998 la réforme était votée par le Riksdag. Le résultat aujourd’hui, c’est qu’après avoir perdu un tiers des fonds de retraite par capitalisation sur les marchés financiers en 2003, la petite enveloppe orange [1] de cette année nous a annoncé des baisses significatives de pensions prévues pour les deux années à venir, au minimum, en raison de la crise. »

Un système parfait : travailler plus longtemps, toucher moins de retraite, et perdre le reste en Bourse

La réforme du régime de retraite a substitué à l’ancien système à prestations définies deux systèmes de retraite à cotisations définies, le premier géré par répartition (86 % des cotisations), le second par capitalisation (14 % des cotisations).

Le premier régime par répartition repose sur un mécanisme de comptes « notionnels ». Chaque cotisant est titulaire d’un compte individuel. Les cotisations retraite qu’il verse chaque année (et qui sont aussitôt reversées aux retraités) sont inscrites sur son compte et forment un capital fictif ou « notionnel ». Au moment du départ en retraite, ce capital fictif donne droit en proportion à une part de la richesse sociale dégagée par les cotisations des actifs, reconvertie en rentes en tenant compte de l’espérance de vie pendant la période de retraite et modulées chaque année par indexation sur le revenu moyen par tête [2]. Cela signifie d’une part la fin d’un âge légal de départ à la retraite puisque le travailleur est obligé de travailler plus longtemps au fur et à mesure que l’espérance de vie augmente pour toucher une pension décente, d’autre part que les retraités perdent ou gagnent du pouvoir d’achat en fonction des performances économiques du pays. Comme les caisses de retraite ne répartissent que ce qu’elles ont récolté, le système se corrige automatiquement. Les conséquences peuvent bien être terribles pour toute une partie des assurés, puisque les déficits sont théoriquement impossibles. Voilà sans doute où réside le merveilleux de ce régime pour la bourgeoisie et ses politiciens.

Le second régime par capitalisation permet quant à lui à 800 sociétés financières privées spécialisées, nationales ou étrangères, de jouer en Bourse la retraite des autres en investissant en actions 90 % des sommes collectées. Il est régi par une autorité de surveillance, la PPM (Premierpensionmyndigheten) qui sert d’intermédiaire avec les cotisants. Chaque année, ceux-ci sont censés faire un choix parmi plusieurs centaines de sociétés et, dans le cas contraire, voient leurs cotisations orientées vers un fonds par défaut. En 2000, 66 % des assurés ont formulé un choix ; trois ans plus tard, ils n’étaient plus que... 8 %. Il faut dire que, entre-temps, 40 % du capital des retraites investi sur les marchés financiers était parti en fumée...

Malgré cela, les aléas du système par répartition comme la volonté de l’État de ne plus financer la retraite garantie encouragent les Suédois à recourir de plus en plus à l’épargne retraite à titre privé. Les gestionnaires de fonds, qui voient s’ouvrir à eux un marché de 4,4 millions de clients, s’en frottent les mains.

Le hic du système, c’est les salariés

Au final, le nouveau système de retraite suédois a surtout l’avantage pour les politiciens de droite comme de gauche de laisser tout l’argent public aller là où la bourgeoisie l’entend, c’est-à-dire dans les subventions de toutes sortes au patronat, ou dans les derniers plans de sauvetage des grandes banques. Les économistes qui le défendent assurent que ce système se régulera tout seul, et sur le long terme. La fin du problème des retraites pour les gérants de cette société en somme.

Pourtant rien n’est moins sûr puisque le bon fonctionnement de cet « ingénieux » système est basé sur un scénario à long terme pour le moins optimiste, puisqu’il mise sur l’absence de crises économiques majeures et de chômage de masse, sur une croissance économique de 2 % par an, et surtout... sur la passivité des travailleurs. On imagine en effet la tête de nos économistes face à leur beau régime de retraite automatisé le jour où les travailleurs suédois exigeront ne serait-ce qu’une simple augmentation des pensions...

Claude RISSET


[1Envoyée chaque année à tous ceux qui ont un crédit retraite, l’enveloppe orange (Den Allmänna Pensionen) contient un relevé des montants cotisés et un rapport annuel du système de retraite suédois.

[2Plus précisément il s’agit une indexation des pensions sur l’évolution nominale des salaires moins 1,6 point par an. C’est-à-dire qu’en cas d’une hausse des salaires réels inférieure à 1,6 % l’indexation ne suivra pas l’inflation, et que si d’aventure la hausse des salaires nominaux se trouvait inférieure à 1,6%, l’indexation serait négative, et le montant des pensions versé diminuerait.

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