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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 68, mars-avril 2010

Deux mois de mobilisation dans l’enseignement

Mis en ligne le 11 avril 2010 Convergences Politique

Le mouvement des enseignants parti du 93 (Seine-Saint-Denis) a commencé le lundi 1er février, avec la grève de la cité scolaire Henri-Wallon d’Aubervilliers. Les raisons en sont les 16 500 suppressions de postes annoncées pour l’année prochaine, dans le cadre d’un plan de suppression de 80 000 postes dans l’Éducation nationale d’ici 2012 (alors que le nombre des élèves augmentera de 45 000 à l’échelle nationale cette même année), soit un nouveau pas dans la dégradation des conditions de travail et d’enseignement.

Les « profs » de Henri-Wallon, faisant le constat que les journées d’actions espacées étaient insuffisantes à faire plier le gouvernement, décident de se mettre en grève, mais avec la perspective volontariste que leur mouvement gagne d’autres établissements et s’étende. D’où l’expression de « grève marchante » reprise par les grévistes.

La préoccupation d’entraîner

Démarche décidée, donc, d’aller vers d’autres, collègues non grévistes d’abord, puis autres établissements. Coups de téléphones pour préparer des visites à plusieurs dizaines dans les établissements contactés. L’accueil est encourageant et le 2 février d’autres établissements visités, à Aubervilliers mais aussi à Saint-Denis, rejoignent le mouvement. Des AG de ville sont mises en place, qui rayonnent auprès des établissements du primaire, des parents d’élèves et de la population de la ville.

Le 4 février, plus de 200 enseignants mobilisés, représentant une douzaine d’établissements, se retrouvent devant la mairie d’Aubervilliers. Le mardi 9, ils sont près de 650 devant la mairie de Saint-Denis. Avec des parents. L’assemblée générale des établissements mobilisés, le soir, compte 250 personnes, représentant 53 établissements mobilisés et appelle à poursuivre et à amplifier la mobilisation, notamment avec une nouvelle journée de grève et de manifestation le jeudi 11 février.

Les organisations syndicales – SNES, CGT, SUD, CNT, FO – qui avaient appelé à la grève le 9 sur l’académie de Créteil, appellent à une nouvelle grève pour le 11.

La volonté d’insister sur les revendications communes et générales

Les enseignants qui ont pris l’initiative à Aubervilliers, pour beaucoup de sensibilité d’extrême gauche ou ayant déjà ensemble mené des luttes dans le passé, ont fait le choix de tenter de faire converger le mécontentement [1] vers un mouvement qui mette en avant des revendications communes à tous les personnels de l’Éducation nationale. Elles peuvent se regrouper en quatre principales (votées en Assemblée générale des grévistes, qui regroupe des enseignants de tous les établissements mobilisés) :

  • « Oui à l’embauche massive de personnels de l’Éducation nationale. Non aux suppressions de 16 500 postes à la rentrée prochaine, aux classes surchargées et au non-remplacement des personnels ».
  • Refus total du « décret des fonctionnaires qui autorise les licenciements dans la Fonction publique ».
  • Lutte contre la précarité dans le premier et le second degré « avec la titularisation de tous les non-titulaires et leur formation si nécessaire » afin de défendre un véritable service public de l’Éducation nationale.
  • Et, enfin, refus de ces prétendues réformes de l’Éducation nationale, notamment celle de Luc Chatel, et celle de la « mastérisation » de la formation des enseignants. Qui toutes aboutissent à supprimer davantage de postes, à organiser la pénurie de personnel et à dégrader encore les conditions de travail et d’enseignement. C’est parfois à l’annonce par leurs proviseurs de la mise en place de ces « réformes » dans les établissements que les enseignants débrayent.

Les parents d’élèves, aussi des salariés solidaires

À noter que certaines organisations de parents d’élèves, en particulier la FCPE jusque-là favorable aux réformes Chatel, se déclarent désormais ouvertement contre et prennent fait et cause pour les enseignants grévistes.

Pour préparer la réunion parents-profs organisée à la cité Henri-Wallon le jeudi 4 février, les grévistes s’organisent, se répartissent les classes et téléphonent à presque tous les parents. Une cinquantaine d’entre eux se déplacent à la réunion, dont un postier qui revient quelques jours plus tard pour réaffirmer son soutien : à la Poste, dit-il, c’est la même politique de suppressions de postes et de dégradation des conditions de travail. Les parents participent aux manifestations locales, académiques et nationales, parfois aux occupations. Ils soutiennent tout particulièrement les revendications des grévistes, y compris auprès d’autres salariés.

Et le mouvement s’étend

La mobilisation grandit, gagne bientôt toutes les villes du 93. Un professeur gréviste qui a le contact avec un autre établissement appelle un collègue, un autre organise une visite dans son ancien « bahut ». Les « titulaires sur zones de remplacement » qui enseignent parfois sur deux ou trois établissements différents, n’ont aucune difficulté à procurer les contacts. Par petites (ou plus grosses) équipes, les enseignants des différents établissements mobilisés rendent visite à d’autres qui débrayent ou votent la grève à leur tour. La mobilisation gagne le 94 (Val-de-Marne), mais aussi quelques établissements du 77 (Seine-et-Marne), du 92 (Hauts-de-Seine), et de Paris, aussi bien dans le secondaire que dans le primaire. Les établissements en grève se retrouvent chaque jour de manifestation et de mobilisation en assemblée générale des grévistes des établissements d’Île-de-France.

La « violence » ? De qui, contre qui et comment ?

Le gouvernement a eu alors beau jeu, durant ces premières semaines de mobilisation, de ratiociner sur la « violence à l’école ». Les collègues interviewés par les médias ne l’ont été sur rien d’autre, le ministre essayant d’orienter les revendications vers la voie de garage de ces soi-disant « états généraux de la sécurité à l’école ». La violence n’est pas un phénomène nouveau et constitue parfois le quotidien de nombre d’établissements, pour les élèves comme pour les enseignants. Mais qui en est responsable ? Les élèves ? Les enseignants du lycée Chérioux de Vitry (94), qui avaient exercé leur droit de retrait suite à l’agression d’un élève, et à un coup de feu tiré, n’ont eu de cesse de réclamer le doublement du nombre de surveillants. Car la violence, ce sont d’abord ces suppressions massives de postes qui l’encouragent, orchestrées par le gouvernement.

Du 18 février au 12 mars

On ne compte pas moins de 80 établissements mobilisés le 11 février. Et le 18 (à la veille des vacances scolaires d’Île-de-France), ce sont près de 5 000 manifestants qui défilent représentant plus de 180 établissements, aux cris de « Chatel, voleur ! Rends-nous nos postes ! », ou encore « Chatel, retourne chez L’Oréal ! Pas d’école libérale ! » [2] La banderole de l’assemblée générale des grévistes d’Île-de-France est en tête à côté de celles des organisations syndicales.

Ces dernières, qui cantonnaient encore leurs appels à la seule académie de Créteil, se sentent alors poussées à appeler à une journée de grève nationale le 12 mars, la semaine de la rentrée des vacances. Le succès sera au rendez-vous si le mouvement se renforce et surtout s’étend à des villes de province. C’est pourquoi, certains décident de profiter de leurs vacances pour entrer en contact avec leurs collègues des autres académies. À Lille, Nîmes, Lyon, Marseille, quelques établissements se coordonnent et tentent eux aussi d’étendre le mouvement dans leur secteur à coups de « grèves marchantes ».

La journée du 12 mars est un succès : plus de 8 000 personnes défilent à Paris, autant à Marseille. Des enseignants d’établissements d’Île-de-France persistent à ne pas lâcher sur les suppressions de postes ni sur les réformes, et à tenter d’entraîner ceux d’autres académies. Mais force est de reconnaître que la mobilisation est plus faible qu’avant les vacances.

Elle se poursuit pourtant. Des établissements qui avaient organisé dès le départ des AG de ville avec les parents continuent à faire de l’agitation, à intervenir par exemple à Paris à la Gare du Nord, avec tracts et banderole, accueillis chaleureusement par les passants : « Vous avez raison », « Bravo, continuez », « Bon courage », « Je travaille à la RATP, nous serons en grève le 23 pour les mêmes raisons ». Idem à Saint-Denis où près de 700 parents et enseignants manifestent le 18 mars dans les rues, pour des moyens pour l’éducation.

Aujourd’hui, si la mobilisation fléchit dans le 93, de nouveaux établissements se mobilisent et tentent de se coordonner dans le 92 ou certaines villes de province. Les enseignants en colère, qui étaient nombreux le 23 mars dans les cortèges, en particulier l’AG Ile-de-France et les établissements en lutte, aux côtés d’autres travailleurs du public et du privé, n’ont pas dit leur dernier mot.

30 mars 2010

Léo BASERLI


[1Qui s’exprime dans une multitude d’établissements, précisément dans une période où sont prises des mesures de « dotation horaire globale » pour chacun d’eux (c’est-à-dire le plus souvent de restrictions en postes pour l’année suivante). D’où une multitude d’actions locales, de protestations isolées auprès des rectorats…

[2Chatel : ancien DRH de chez L’Oréal.

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