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Le dernier caprice de Trump sur le dos des peuples

29 décembre 2020 Article Monde

Donald Trump a encore frappé sur Twitter en faisant, avant même l’officialisation par le roi du Maroc, deux annonces : la reprise des relations entre Israël et le Maroc, rompues depuis la deuxième Intifada [1] en 2000 ; et en contrepartie, la reconnaissance par les États-Unis de la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental, territoire contrôlé par le Maroc depuis 1975, mais dont l’indépendance est revendiquée par une partie des Sahraouis. Cette opération diplomatique pour le moins grossière, intervient moins d’un mois après la visite du chef de la diplomatie américaine, Mark Pompeo, dans une colonie de Cisjordanie, histoire de réaffirmer le soutien des USA à la fraction la plus réactionnaire d’Israël et au projet de Netanyahou (et de son vice-premier ministre et concurrent, le général Gantz) d’annexion pure et simple d’une grande partie (la plus fertile) de ce territoire officiellement reconnu comme palestinien.

Nationalisme contre nationalisme pour faire passer la pilule

Le premier vol commercial direct entre le Maroc et Israël a été célébré en grandes pompes le 22 décembre dernier, tandis que les quelques rassemblements de protestation ont été dispersés ou interdits. Dans un pays où le sentiment pro-palestinien est très ancré, le pouvoir craint que la pilule de la normalisation avec l’État hébreu ait du mal à passer. On se souvient de la manifestation à Rabat ayant rassemblé 10 000 personnes en protestation contre la reconnaissance par les États-Unis de Jérusalem comme capitale d’Israël, en décembre 2017. D’où la carte joker du nationalisme que Trump offre au roi pour lui permettre de mettre à son compte pour la toute première fois une reconnaissance internationale de poids par un pays occidental de la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental. D’autant plus que l’annonce intervient peu de temps après l’épisode de Guerguerat [2], mi-novembre, qui a conduit le Maroc à rompre le cessez-le-feu [3] avec les indépendantistes sahraouis du Front Polisario, qui contrôlent un cinquième du territoire. La prise de position des États-Unis est donc non seulement un désaveu pour ceux qui réclament l’indépendance contre l’option d’autonomie partielle avancée par le Maroc, mais également pour l’Algérie, soutien historique du Polisario pour des raisons, il est vrai, tout aussi nationalistes, souhaitant concurrencer son voisin et se forger un accès maritime atlantique.

Carte du Sahara occidental, avec le « mur du sable » (2 720 km de murs ou reliefs naturels équipés de mines anti-personnelles, forts de surveillance et postes d’artillerie) construit au début des années 1980, avec l’aide d’experts israéliens et américains par le Maroc pour protéger la partie qu’il occupe (80 % du territoire)

(Carte établie par l’APSO --- Amis du peuple du Sahara occidental)

La « marocanité » du Sahara, ciment nationaliste de la monarchie

Depuis l’indépendance du pays en 1956, le régime marocain a toujours utilisé la question du Sahara pour renforcer le nationalisme autour d’un pouvoir monarchique qui ne brillait pas par son indépendance vis-à-vis des impérialismes français et américain. Rappelons que c’est pour éviter la propagation des révoltes anti-coloniales, à l’image des autres pays de la région (en premier lieu du soulèvement en Algérie), que la France avait remis en selle l’ex-sultan du Maroc, bombardé roi Mohamed V en 1956. Elle se retirait du Maroc en s’y garantissant un régime bien réactionnaire et docile pour les temps à venir. Drapé de nouveaux habits nationalistes, les monarques successifs, dont le plus emblématique et ouvertement dictatorial fut le second, Hassan II (de 1961 à 1999), ont fait de la question de la « marocanité » du Sahara un enjeu de politique intérieure majeur, comme le ciment du jeune État-nation et un dérivatif aux colères sociales. En 1975, les troupes coloniales espagnoles se retiraient des 266 000 km2 de Sahara occidental qu’elles occupaient encore. Pour empêcher l’organisation d’un référendum qui l’amputerait de ce territoire littoral riche en ressources minières et en eaux poissonneuses, Hassan II, en partenariat avec les services français et espagnols, organisait une « Marche verte » de plus de 300 000 civils vers le Sahara, tous munis d’un drapeau marocain et d’un Coran. Cette vaste opération de propagande permettait au monarque de souder « ses sujets » autour de sa personne, garante de la Nation, au mépris des aspirations à l’auto-détermination du peuple sahraoui qui n’avait pas envie de passer de la domination coloniale espagnole à celle de la dictature régnant au Maroc. Depuis, « l’intégrité territoriale » est érigée en principe sacré, aux côtés de ceux de l’islam et de la personne du roi, envers qui les crimes d’outrage, de blasphème et d’atteinte à la personnalité peuvent valoir une peine de prison.

Un arrangement entre bons amis

Pouvoir présenter la normalisation officielle des relations avec Israël à la population comme une concession nécessaire à la préservation du « territoire national » est une aubaine pour le roi actuel Mohamed VI. En réalité, cette normalisation n’est que l’officialisation au grand jour de relations commerciales, militaires et de renseignement qui n’ont jamais vraiment cessé malgré les apparences. Les liens historiques entre les populations mais aussi entre les États sont réels : le Maroc abrite la plus grande communauté juive du monde arabe (entre 2 500 et 3 000 personnes), mais il y a surtout près de 700 000 Israéliens d’origine marocaine, dont une partie maintient des relations d’affaires et un lien notamment avec des lieux saints de pèlerinage au Maroc. D’ailleurs, c’est le dirigeant d’une communauté juive locale, Serge Bardugo, qui depuis 2006 se fait ambassadeur du roi auprès de responsables israéliens et américains pour préparer cette normalisation.

D’un point de vue commercial, sur les vingt-deux partenaires africains d’Israël, le Maroc occupe le quatrième rang des importations et le neuvième des exportations (chiffres de 2017) [4]. Les investissements ont été souvent maintenus sous silence, ou à travers des filiales, comme ce fut le cas pour le géant israélien de la technologie agricole Netafim, dont l’implantation au Maroc en 2017 représente le premier investissement étranger connu d’Israël dans un pays arabe depuis 2003, dit greenfield [5].

Enfin, pendant près de 60 ans, les deux pays ont collaboré étroitement mais secrètement sur les questions militaires et de renseignement, la migration des Juifs en Israël et les assassinats (comme celui en 1965 à Paris de l’opposant Mehdi Ben Barka, avec le concours du Mossad et de la DGSE). Il a récemment été établi par Amnesty International que le Maroc fait appel aux services du logiciel israélien Pegasus pour espionner les opposants et critiques du régime.

Sous l’œil des États-Unis, les « normalisations » vont bon train

Le Maroc est le cinquième pays arabe à normaliser ses relations diplomatiques avec Israël. Après l’Égypte (1974), la Jordanie (1994), le Soudan, ainsi qu’avec les Émirats arabes unis et le Bahreïn qui ont rouvert le bal en septembre 2020 avec la signature de traités de paix – dits accords d’Abraham, toujours sous l’impulsion des États-Unis et contre des concessions politiques substantielles. Tous les indicateurs montrent que le gros poisson saoudien ne devrait pas tarder à rejoindre la danse après la visite « secrète » fin novembre du Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou au prince héritier saoudien Mohamed Ben Salman.

Les États-Unis se sont toujours posés comme un allié indéfectible d’Israël, et Trump en a rajouté dans son style tonitruant avec cette reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël, puis en 2019 de la souveraineté d’Israël sur le Golan syrien, occupé par l’État hébreu depuis 1981, mais dont l’annexion n’a jusqu’à présent pas été reconnue par la communauté internationale. Enfin, ces dernières normalisations sont synonymes de la rupture de l’isolement d’Israël dans la région et accordent un crédit politique indéniable aux conservateurs israéliens au pouvoir. C’est un tournant historique sur l’échiquier géopolitique du Moyen-Orient, où rien n’est laissé au hasard. L’objectif de Trump est double : isoler davantage l’Iran en formant de facto une large coalition diplomatique autour d’Israël, le bon petit soldat des États-Unis dans la région. Et, en le mettant devant le fait accompli, Trump peut parier que son successeur « démocrate » ne le désavouera pas sur le terrain du soutien inconditionnel à la politique d’Israël : lors de sa campagne électorale, Joe Biden a tenu à déclarer que si l’ambassade américaine « n’aurait pas dû être déplacée » à Jérusalem, tout au moins pas dans ces conditions, « maintenant que c’est fait, je ne remettrai pas l’ambassade à Tel-Aviv ».

À l’aide de ses alliés réactionnaires, l’impérialisme américain s’occupe de redessiner les frontières diplomatiques du Moyen-Orient, faisant du destin des peuples palestinien et sahraoui sa monnaie d’échange.

Samia Kamal


[1Soulèvements et manifestations de la population palestinienne en septembre 2000 violemment réprimées par l’armée israélienne

[2Zone tampon et seul point de passage commercial et civil hors de la mer entre le Maroc et la Mauritanie. Bloqué pendant trois semaines en novembre par des partisans du Polisario, le Maroc décide d’intervenir militairement pour libérer le passage, violant ainsi le cessez-le-feu.

[3En vigueur depuis 1991 et garanti par la présence de casques bleus de l’ONU (Minurso).

[4Source : Bureau central des statistiques israélien

[5Un Greenfield investment est une forme d’IDE : lorsqu’une entreprise transnationale établit sa production et ses usines dans un pays étranger.

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