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LECTURES D’ETE : Des romans sur la Russie, l’Ukraine, le Caucase et les pays de l’est, depuis le démantèlement de l’URSS

La reconversion éclair de quelques auteurs de polar russes et de cinéastes

Mis en ligne le 3 juillet 2012 Convergences Culture

Après l’effondrement de l’URSS, toute une partie de l’intelligentsia artistique a pu enfin exprimer à visage découvert une idéologie réactionnaire et souvent passéiste, qu’elle partageait en fait depuis bien longtemps mais dissimulait par opportunisme. En voici quelques exemples dans le roman noir et le cinéma.

Contrairement à la situation qui prévaut dans les États occidentaux, il ne semble pas que le roman policier, ou, du moins, une partie significative de la production littéraire classée dans cette catégorie, ait jamais été un vecteur de critique sociale en URSS. Un des succès les plus notables, et l’un des rares traduits en français à l’époque du « socialisme réellement existant », fut Petrovka 38 (l’équivalent du 36, quai des orfèvres, siège de la Brigade criminelle) mettait ainsi en scène un honnête fonctionnaire combattant le crime avec abnégation, presque un modèle de héros socialiste. Son auteur, Julian Semionov, qui réussissait l’exploit de se faire passer pour un « dissident » aux yeux de ses confrères occidentaux, était en fait un ancien agent du KGB…

La disparition de l’URSS a vu en revanche un développement assez considérable du genre et une reconversion de certains auteurs. Si Semionov a disparu, les frères Vainer, scénaristes d’une série TV à grand succès prenant pour héros positif un James Bond soviétique chargé de combattre les espions de la CIA, ont radicalement viré leur cuti. Leur chef d’œuvre, L’Evangile du bourreau [1], publié en 2000, dépeint avec brio et finesse la psychologie d’un agent du KGB, mélange d’arrivisme, de nationalisme grand-russe et d’antisémitisme. Si le roman en restait là, il constituerait un document quasiment incontournable, mais il lorgne aussi avec beaucoup de complaisance vers le « monde libre » occidental… À leur décharge, les Vainer avaient aussi publié sous Brejnev un roman titré lui aussi Petrovka 38 [2] qui, à défaut de critiquer le régime, avait au moins le mérite de montrer que la délinquance, la corruption, la prostitution et autres plaies de la décadence capitaliste gangrenaient fortement l’URSS brejnévienne.

Mais le changement de régime a surtout vu apparaître de nouveaux auteurs qui s’inspirent directement du thriller américain. Marina Anatolyevna Alexeyeva dite Alexandra Marinina, dont les romans se seraient vendus à 35 millions d’exemplaires dans le monde selon son éditeur, en est l’égérie. Marinina, elle-même ancienne capitaine de la milice (police) sous Brejnev, s’est rangée à l’idéologie du jour, sans jamais critiquer pour autant son corps d’origine. On sent même qu’elle éprouve une certaine nostalgie pour une époque où « les policiers étaient respectés et considérés  », comme elle l’écrit dans son dernier roman publié en France, La septième victime [3]. Le scénario ne s’écarte guère des sentiers battus et rebattus par les spécialistes américains du genre : il s’agit pour l’héroïne, capitaine de la milice comme l’auteur, de démasquer un serial killer. Le roman fait même référence au film Seven… Publié en Russie peu après la crise de 1998, il évoque assez brièvement l’effondrement du rouble, la situation des petits fonctionnaires et des retraités dont les revenus et économies s’évanouissent brutalement. Mais Alexandra Marinina s’intéresse assez peu au contexte social pour se concentrer sur la psychologie de son assassin. Aspect très secondaire mais néanmoins intéressant : le roman montre comment une famille de grands bourgeois russes a réussi à conserver une grande partie de ses privilèges, son arrogance et ses préjugés de classe, de l’époque (bénie pour elle) du tsarisme à nos jours…

Autre auteur de best-sellers, Boris Akounine, a créé le privé Fandorine et la religieuse orthodoxe détective amateur, sœur Pélagie. Cette dernière va enquêter notamment sur… la mort d’un chien de race [4] tandis que Fandorine devra trouver l’origine d’une série de suicides qui frappent l’intelligentsia et que la rumeur attribue à une secte [5]. Dans la mesure où il situe ses énigmes au début du XXe siècle, l’auteur ne prend guère de risques subversifs. Toutefois, il ne sacrifie pas à la « tsar-nostalgie » qui a submergé une partie la Russie bourgeoise et petite-bourgeoise et rappelle que tout n’était pas rose pour tout le monde sous Nicolas II. Cultivé et raffiné, doué d’une verve réjouissante, il nous soumet de savantes énigmes dignes de Sherlock Holmes, émaillées de références évidentes à Eugène Sue et Alexandre Dumas. Akounine a récemment participé aux manifestations anti-Poutine, où il a prononcé un discours féroce contre le chef du gouvernement qu’il a surnommé « Ivan-le-pas-terrible », jeu de mots qui a fait mouche. Mais, dans la Russie actuelle, le héros d’Akounine est l’oligarque Khodorkovski qu’il compare à… Dreyfus…

Une des caractéristiques de ces différents auteurs est en effet de s’intéresser davantage au sort de la bourgeoisie et de l’aristocratie qu’à celui des ouvriers et paysans.

De l’amiral Koltchak au Nouveau russe

Le cinéaste Nikita Mikhalkov a lui aussi su prendre habilement le virage de 1991. Réalisateur talentueux déjà reconnu à l’ère soviétique, il ne se mouillait guère sous Brejnev en réalisant surtout des films intimistes. Avec Soleil trompeur, il aborde en 1993 la question des purges qui ont frappé des cadres de l’armée et manifeste à la fois son attachement à la Russie paysanne traditionnelle et ses sentiments nationalistes. Mais c’est surtout avec Le barbier de Sibérie, superproduction à la gloire de l’époque tsariste, qu’il étale sa nostalgie d’une époque où les cadets du tsar en bel uniforme dansaient avec des débutantes en robes blanches tandis que les moujiks crevaient de faim. Nikita Mikhalkov est aujourd’hui président de l’association des cinéastes russes, où, selon ses détracteurs, il fait la pluie et le beau temps, promeut des carrières et en casse d’autres, comme… sous Staline et Brejnev.

Plus réactionnaire encore, L’amiral d’Andreï Kravtchouk sorti sur les écrans en 2008. Cette superproduction tournée avec des moyens considérables et une grande habileté technique apparaît comme une véritable hagiographie de l’amiral contre-révolutionnaire blanc Koltchak… C’est hélas le film russe qui a remporté le plus grand succès récent dans son pays d’origine. À Moscou, selon la presse, de nombreux jeunes couples en sortaient en pleurant…

Fort heureusement, quelques cinéastes ont résisté à cette vague monarchiste, dont Pavel Lounguine à qui nous devons Un nouveau russe [6] sorti en France en 2002, qui nous raconte l’ascension et la chute d’un oligarque, depuis la création d’une petite coopérative sous Gorbatchev à son exécution par un clan rival lié au FSB (ex-KGB) sous Eltsine. C’est probablement le film qui retrace le mieux l’évolution de la société russe après l’effondrement de l’URSS. À noter aussi, dans un registre différent, Riaba ma poule d’Andrei Konchalovsky, fable burlesque sur les changements survenus à la campagne, qui ridiculise à la fois les nostalgiques du kolkhoze et le paysan enrichi devenu patron d’une scierie.

Georges RIVIERE


[1Gallimard collection La noire. Réédition Folio noir.

[2Publié en France sous le titre La criminelle sera au rendez-vous. Folio noir

[3Fayard noir. 2011. Russie 1999.

[4Pélagie et le bouledogue blanc. 10-18 Grands détectives. 2007.

[5La maîtresse de la mort. 10-18 Grands détectives 2006.

[6Disponible en VD. Diffusion Vega.

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