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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 22, juillet-août 2002 > DOSSIER : Actualité du trotskisme

DOSSIER : Actualité du trotskisme

La fin de l’URSS n’est pas celle du mouvement communiste

Mis en ligne le 9 juillet 2002 Convergences Politique

Pour les trotskistes il n’y avait aucune ambiguïté : le régime de l’URSS était une dictature contre la classe ouvrière, qui avait contribué d’une manière décisive aux défaites du prolétariat dans le monde dès les années 1920. Et l’entente de Staline avec les dirigeants de l’impérialisme en 1945 exprimait la réelle convergence d’intérêts entre la bureaucratie et la bourgeoisie mondiale pour se prémunir contre les dangers d’une révolution prolétarienne.

En même temps, l’URSS portait jusqu’au moment de sa disparition les stigmates de ses origines révolutionnaires : la bourgeoisie avait été expropriée par la classe ouvrière, et pour tout le monde, amis et ennemis, elle restait un corps étranger au sein du monde capitaliste.

Il n’était pas indifférent (du point de vue du rapport de force entre les classes à l’échelle mondiale) que dans un pays aussi vaste il existe une classe ouvrière nombreuse et concentrée, et pas de classe capitaliste. Il n’était pas indifférent non plus qu’ait vécu jusqu’ici un mouvement communiste dans le monde, certes stalinien par sa politique mais dont beaucoup de militants étaient en même temps sincèrement attachés à l’idéal communiste.

La disparition de l’URSS a marqué la fin de ce monde-là. Elle a signé l’échec définitif de la révolution de 1917. Le mouvement trotskiste, tout en étant pourchassé, calomnié, en grande partie massacré par les staliniens, se définissait par rapport à l’URSS, héritage d’une révolution atrocement défigurée mais pas complètement morte jusqu’à ce que Gorbatchev puis Eltsine l’enterrent. C’est lui qui était (ou aurait dû être) le mieux préparé à comprendre et expliquer sa fin sans gloire.

Un Etat ouvrier dégénéré

Pour reprendre les formulations de Trotski sur le « caractère social » de l’URSS, on avait affaire à une société qui n’était ni vraiment socialiste ni vraiment capitaliste (dans la mesure où les bureaucrates malgré leurs privilèges ne pouvaient pas posséder à titre personnel les entreprises). Cette définition « en elle-même tout à fait insuffisante » (Trotski) permettait toutefois de souligner l’importance des contradictions qui pouvaient soit faire évoluer la société soviétique vers le socialisme si la classe ouvrière s’appropriait à nouveau le pouvoir, soit au contraire la faire basculer vers le capitalisme.

Trotski caractérisait aussi l’Etat soviétique comme un « Etat ouvrier dégénéré ». C’était également une façon de bien marquer la particularité de cet Etat qui –même entre les mains de la bureaucratie– continuait à être un obstacle au rétablissement du droit de propriété privée, maintenant ainsi un des acquis fondamentaux de la révolution d’octobre 1917. Mais il soulignait en même temps que le rétablissement de ce droit était une aspiration profonde de la bureaucratie, que seule la crainte de la classe ouvrière retenait.

Que d’ailleurs la transformation de l’Etat soviétique en un Etat au service de la restauration capitaliste –c’est à dire en un Etat bourgeois– ait attendu Gorbatchev et la fin des années 80 montre que cette crainte a encore longtemps hanté la conscience de la bureaucratie. En fait bien après que cette classe ouvrière ait été vaincue, écrasée et atomisée. Il a fallu des dizaines d’années de stalinisme en URSS et la quasi disparition du mouvement ouvrier communiste ailleurs dans le monde pour rompre ce lien avec le passé.

La restauration du capitalisme en URSS

En arrivant au pouvoir en 1985, Gorbatchev se présenta rapidement comme le champion de la liberté, de la démocratie et du bien-être, à copier sur le modèle occidental. On voit ce qu’il en est aujourd’hui : la désorganisation économique, la paupérisation absolue d’un majorité de la population, les libertés et la démocratie tronquées quand elles ne sont pas complètement bafouées comme en Tchétchénie.

La lutte pour les libertés démocratiques était une aspiration profonde de la population, mais c’était aussi un combat que seule la classe ouvrière –dans la société soviétique telle qu’elle était– aurait eu la force de mener de manière conséquente. Gorbatchev n’évoquait la « transparence » (la glasnost) que pour mieux faire accepter le retour programmé à la propriété privée. La classe ouvrière aurait pu tenter de se saisir de l’occasion pour s’organiser, imposer le contrôle de tous les circuits économiques planifiés, mettre fin aux gâchis et aux pillages de la bureaucratie et ainsi réaliser l’appropriation effective des usines, des terres et de tous les instruments de production par l’ensemble de la population, en même temps bien sûr que le contrôle des rouages de l’Etat.

Après des décennies de stalinisme elle n’en a trouvé ni la force ni la conscience. Et en l’absence de cette intervention indépendante des travailleurs, les promesses démocratiques ne pouvaient être qu’une immense duperie au service de la restauration bourgeoise.

La fin d’une époque ?

Dans son programme pour la IVe Internationale, Trotski caractérisait la situation politique mondiale dans son ensemble « avant tout par la crise historique de la direction du prolétariat » (« programme de transition », 1938). A l’époque en effet le mouvement communiste international rassemblait des centaines de milliers de militants, sincèrement communistes et révolutionnaires. On pouvait alors encore espérer créer une nouvelle internationale de masse en gagnant ces militants à une politique juste, celle que défendait cet état-major sans troupes qu’était la IVe Internationale au moment de sa fondation.

Mais depuis cette époque ce mouvement communiste avait considérablement évolué et en fait changé de nature.

Dans certains pays du Tiers Monde (comme en Chine avec Mao Tse-Toung ou au Vietnam avec Hô Chi Minh), les partis staliniens s’étaient transformés en de véritables partis nationalistes bourgeois, radicaux certes mais avec pour programme l’espoir de se faire une place au soleil au sein du monde impérialiste !

Ailleurs, en Europe par exemple, les partis communistes adaptés aux réalités nationales, au jeu du parlementarisme et même à l’exercice des responsabilités gouvernementales, avaient pareillement changé de nature. Certains, comme le PCF, sont restés plus longtemps que d’autres marqués par leur origine et leurs liens persistants avec l’URSS, preuve pour leurs militants qu’une autre société pouvait fonctionner différemment du capitalisme. Mais dans leur rang, à partir des années 1970-80, bien peu continuaient à y voir un modèle réellement attirant, et moins encore pensaient qu’une révolution - comme en octobre 1917- pouvait être d’actualité.

Le mouvement communiste liquidé en URSS et dénaturé dans le reste du monde, les obstacles à la restauration bourgeoise étaient levés et la bureaucratie avait la voie libre pour réaliser enfin son aspiration profonde à se faire propriétaire.

On peut certes regretter que le régime stalinien n’ait pas été renversé par une révolution ouvrière socialiste ! Mais les retours de la bourgeoisie et du capitalisme n’ont marqué en réalité que la fin d’un processus. La partie s’était jouée et avait été perdue par le prolétariat bien avant. Et en ce sens, au moment où elle est intervenue, la disparition de l’URSS n’avait pour la classe ouvrière et les communistes révolutionnaires pas plus d’importance que son maintien quelques années encore n’en auraient eu.

Raoul GLABER

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