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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 22, juillet-août 2002 > DOSSIER : Actualité du trotskisme

DOSSIER : Actualité du trotskisme

Le prolétariat plus que jamais au cœur de toutes les activités sociales

Mis en ligne le 9 juillet 2002 Convergences Politique

Aujourd’hui, poursuivant leur propre intégration dans le monde bourgeois, les vieux partis communistes eux-mêmes, qui, bien que depuis longtemps réformistes, se réclamaient haut et fort de la classe ouvrière, ont fini par jeter par-dessus bord cette référence gênante. Le PCF poursuit sa mutation finale (et son déclin) en remplaçant dans son programme la classe ouvrière par la « nouvelle citoyenneté » et la lutte de classe par le « mouvement social ».

« Prolétaire » n’est plus un mot à la mode. La sociologie est là pour mettre en évidence les catégories nouvelles. Et nombre de travailleurs eux-mêmes, y compris parmi les moins payés ou les plus surchargés de boulot, du vendeur de supermarché à l’infirmière, ne se sentent pas forcément faire partie d’une même classe que le métallo ou le chauffeur poids lourds.

La classe ouvrière qui a marqué de ses combats la première moitié du vingtième siècle, des révolutions russes ou allemande jusqu’aux mouvements grévistes ou insurrectionnels de France ou d’Espagne à la veille de la seconde guerre mondiale, aurait-elle disparue depuis ? Ou se serait-elle transformée avec une certaine élévation du niveau de vie (tout au moins dans les pays riches) et le développement du secteur tertiaire ? Puis plus récemment avec la complexification technique des tâches et la robotisation ? Au point qu’elle ne formerait plus avec les classes moyennes qu’un continuum où la lutte pour l’écologie et les espaces verts côtoierait celle des mal logés et la lutte contre la « mal-bouffe » remplacerait celle pour le pain ?

L’expansion de l’après-guerre

Lorsque Marx voyait dans la classe ouvrière ou plus précisément dans le prolétariat, ceux qui n’ont que leur force de travail à vendre pour pouvoir vivre, la nouvelle classe révolutionnaire, celle-ci n’était encore qu’embryonnaire. Et la classe ouvrière qui, en prenant le pouvoir en Russie, a bouleversé pour des décennies la donne du monde capitaliste, n’était moderne et concentrée que dans quelques gros centres industriels, dans un pays dont l’immense majorité de la population était encore paysanne.

Après avoir plongé le monde dans la crise économique puis dans la seconde guerre mondiale, le capitalisme, ayant évité, en grande partie grâce à son alliance avec la bureaucratie stalinienne, une nouvelle vague révolutionnaire ouvrière, en est ressorti requinqué. La nouvelle période d’expansion, que les économistes bourgeois ont surnommée les « 30 glorieuses », s’est traduite, dans les pays riches, par le développement du secteur tertiaire. Mais la classe ouvrière des pays industrialisés, celle des usines, dans les travaux publics et le bâtiment, s’est aussi numériquement accrue, notamment par un apport incessant de travailleurs immigrés.

Si on prend l’exemple de la France, la population active dans le secteur agricole est passée entre 1950 et 1970 de 6 millions à moins de 3 millions. Et elle a continué à fondre depuis. Au cours de ces mêmes vingt ans, la main d’œuvre industrielle est passée de 6,7 millions à 8,5 et celle du secteur tertiaire de 6,6 millions à 10. Le développement du tertiaire s’est donc fait d’abord au prix d’une réduction de la paysannerie et non de la classe ouvrière industrielle. Puis sa progression a correspondu à une réduction du petit commerce au profit des grandes surfaces, avec ses employés de rayonnage et ses caissières, c’est à dire une prolétarisation du commerce de détail. Et ce fameux tertiaire est en grande partie formé des employés des postes, des banques et compagnies d’assurance, jusqu’aux employés parmi les plus sous-payés des diverses sociétés de nettoyage.

Ce monde du travail n’étaient ni embourgeoisé par une élévation de son niveau de vie, qui à vrai dire n’a vraiment progressé qu’après les années 50, ni ligoté par le développement de l’achat à crédit, comme certains le prétendaient à l’époque. La classe ouvrière s’est manifestée à plusieurs reprises, de la grève des services publics de l’été 1953 à celle des mineurs de 1963, jusqu’à la grève générale de mai 68. Et là, comme cela l’avait été en 1936, ce sont toutes les catégories de travailleurs qui se sont retrouvées ensemble en mouvement, du secteur public au secteur privé, des sidérurgistes aux enseignants, des employés de la RATP à ceux des grands magasins, des ouvriers des grosses usines d’automobile à ceux de petites entreprises de confection qui se sentent trop isolés pour se défendre en d’autres circonstances.

Mais lors de l’explosion de mai 1968, les militants révolutionnaires ne jouissaient pas d’une implantation suffisante dans la classe ouvrière pour permettre au mouvement de grève, enclenché malgré les appareils syndicaux et le Parti communiste, d’échapper au contrôle de ceux-ci et d’être freinés par eux. Ce n’est donc pas la force qui manquait au mouvement ouvrier, ni le fait d’être présent dans tous les pores de la société, et d’en paralyser, quand il arrête le travail, toute l’activité. C’est son organisation politique.

Licenciements massifs et robotisation

Avec le ralentissement de la croissance depuis les années 70, le patronat, pour assurer le maintien de ses profits, a mené de nouvelles attaques contre la classe ouvrière : pression sur les salaires, bien sûr, mais aussi et surtout licenciements massifs, compensés à la fois par des gains de productivité et délocalisation vers une partie des pays pauvres des industries à forte main d’œuvre non qualifiée.

Ainsi en France, par exemple, l’emploi salarié dans l’industrie et la construction, qui avait atteint en 1974 son sommet, 7,6 millions (dont 5,9 millions dans l’industrie, 1,7 dans le bâtiment), a décru lentement depuis pour passer à 5,2 millions en 1997-1998 (dont 4,1 millions dans l’industrie, 1,1 dans le bâtiment). Il n’est que très légèrement remonté depuis pour atteindre 5,4 millions à l’automne 2001 (dont 4,2 millions pour l’industrie, 1,3 pour la construction) d’après les statistiques de l’INSEE.

Les progrès technologiques, l’informatisation et la robotisation dans les industries les plus modernes ont certes nécessité une part croissante dans la production elle-même d’une main d’œuvre plus qualifiée, techniciens, voire ingénieurs directement aux tâches et plus seulement à l’encadrement. Mais du coup c’est en partie à une prolétarisation de ces techniciens eux-mêmes qu’on a assisté.

Quant au tertiaire, qui a effectivement continué à se développer, il est composé en grande partie d’une main d’œuvre très peu payée, que ce soient les employées de grandes surfaces ou ceux des sociétés de nettoyages. C’est dans ce secteur que l’emploi non qualifié est le plus nombreux. Sur les 5 millions d’emplois non qualifiés en France en 2001 (ce qui représente un quart de la main d’oeuvre salariée) 3,6 millions travaillent dans les services. Parmi les plus gros contingents, 600 000 employés de commerce et 300 000 de la restauration, 680 000 agents de services, 630 000 assistantes maternelles, 400 000 ouvriers dans le transport et la manutention, 380 000 ouvriers d’entretien. Et c’est là aussi que la précarité est la plus grande.

Le prolétariat redécouvert

La moitié des salariés du secteur privé et semi-public touchaient en 2001 un salaire mensuel net inférieur à 1380 euros (soit 1,3 fois le Smic, le seuil des « bas salaire » au-dessous duquel les patrons bénéficient en plus de dégrèvement de charges), et un quart gagnaient moins que ce Smic.

Alors oui, le prolétariat, fait des salariés qui ne vivent que de leur travail, existe bien toujours en France. Au point qu’entre l’élection présidentielle et l’élection législative, le Parti socialiste a fait soudain mine de s’apercevoir qu’il l’avait malencontreusement oublié. Et le journal Le Monde de titrer un dossier sur le sujet : « Ils représentent quinze millions de français et la gauche les a perdus de vue, leur préférant les classes moyennes ».

Ce sont ces quinze millions-là, et quelques autres travailleurs, petits paysans ou artisans pas toujours beaucoup mieux lotis, qui font toujours tourner toute la machine productive, les transports, les services. Qui pourraient tout paralyser le jour où ils se mettront elsemble en colère. Et qui auraient la capacité de tout réorganiser sous leur contrôle.

Olivier BELIN

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