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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 34, juillet-août 2004

Israël : Quand Jérusalem succède à Johannesburg

Mis en ligne le 22 juin 2004 Convergences Monde

Le plan de retrait de Gaza annoncé par Sharon en avril 2004 cachait déjà mal son véritable objectif : poursuivre à moindre coût pour l’Etat israélien sa politique d’annexion de territoires palestiniens. Le projet était en effet de se débarrasser de quelques colonies isolées, en difficulté, dont la protection devient de plus en plus coûteuse (à Gaza vivent 7000 colons israéliens isolés parmi 1,5 million de Palestiniens) pour consolider et accroître les implantations en Cisjordanie - riches en terres cultivables et en eau, et donc économiquement bien plus intéressantes - où vivent 80 à 85% des colons.

Deux mois plus tard, sous la pression de l’extrême droite, Sharon en a encore rabaissé les « prétentions ». La nouvelle mouture ne prévoit plus de démantèlement effectif, mais seulement une période de « préparation » au retrait qui s’achèverait en mars 2005. Et l’évacuation des implantations concernées, réparties en quatre blocs, serait soumise à chaque fois à l’accord du gouvernement.

De son côté, l’armée israélienne « prépare » d’une manière bien particulière son départ de Gaza : elle y multiplie les raids, s’acharnant particulièrement sur la ville de Rafah, au sud, à la frontière avec l’Egypte, où l’offensive a duré plusieurs jours et a culminé avec le bombardement, le 19 mai, d’une manifestation pacifique. Bilan des deux mois : des centaines de maisons détruites, plus de 150 morts palestiniens [1]. L’objectif : créer un no man’s land sous contrôle israélien le long de la frontière, par où transitent armes et autres biens (ces trafics étant la seule source de revenus à Rafah, où le taux de chômage est le plus élevé des territoires occupés), d’où l’armée pourra à tout moment lancer ses raids.

L’expansion territoriale

La bande de Gaza cadenassée, ses frontières et son espace aérien contrôlés, l’Etat israélien pourra donc s’en retirer (mais aussi y rentrer quand bon lui semblera) et concentrer sa politique annexionniste sur la Cisjordanie et Jérusalem où les implantations de colonies se poursuivent sans répit depuis dix ans : de 1993 à 2002, la population des colonies israéliennes de Cisjordanie est passée de 247 000 à 380 000 personnes.

En ce moment, les limites du territoire palestinien sont aussi peu à peu grignotées par l’avancée de la construction du mur de « sécurité ». Commencé en 2003, il suit en effet un tracé qui passe au-delà de la frontière de 1947 séparant Israël et la Cisjordanie, et annexe ainsi de fait de nouvelles terres palestiniennes. A Jérusalem, les implantations juives gagnent également du terrain : les programmes immobiliers se multiplient à Jérusalem-Est, dans les quartiers chrétiens et musulmans de la ville (où sont déjà installées 60 familles juives), le dernier en date prévoyant la construction de 300 nouveaux appartements. Le but affiché de ces opérations : parfaire « le bouclier de Jérusalem », un ensemble de colonies disséminées autour et dans la ville pour créer, à terme, une continuité d’habitat juif au milieu des populations arabes. [2]

L’autre volet de la politique du gouvernement israélien, l’assassinat systématique des militants et dirigeants palestiniens, décapitant à deux reprises en l’espace d’un mois le Hamas, même s’il est le plus spectaculaire, n’est que le complément du premier. Il faut écraser toute résistance palestinienne pour mettre en place les nouvelles frontières israéliennes.

Bush a qualifié l’annonce du retrait de Gaza d’ « acte historique et courageux » et les massacres de Gaza qui ont suivi de simples « problèmes ». Oh, l’administration américaine demande bien quelques « concessions » à Israël : la clôture doit « être temporaire plutôt que permanente ». Elle rappelle aussi qu’elle est pour l’existence d’un Etat palestinien. Mais elle s’empresse d’ajouter qu’il serait « irréaliste » d’envisager un retour aux frontières de 1967. Il s’agit donc d’un « État » dont les frontières seraient fixées par les positions actuelles des colonies. Sharon ne demande pas autre chose ! C’est tout le sens de la politique menée par Israël depuis des dizaines d’années, qui, sous des gouvernements de droite comme de gauche, a consisté à faire progresser la colonisation, grignotant toujours plus les territoires palestiniens, dans le but d’imposer au futur Etat palestinien des frontières le plus possible favorables à l’Etat hébreu.

Le coût de l’économie de guerre

Aujourd’hui, la population palestinienne semble devoir se contenter donc d’un territoire-peau de chagrin (plus étroit encore qu’en 1967), réduit à l’état d’enclaves, de bantoustans économiquement non viables et étroitement contrôlés par Israël, à la merci des incursions incessantes de l’armée israélienne.

Mais cette guerre menée contre les Palestiniens a aussi un coût pour le peuple israélien. Celui-ci doit vivre dans la peur permanente des attaques terroristes et des attentats suicides auxquels le désespoir réduit une partie de la jeunesse palestinienne. Ce coût est aussi social : depuis 1995, un chômage en progression constante et qui touche désormais 12 % de la population (avec des pics de 20 % dans certaines agglomérations), un Israélien sur cinq sous le seuil de pauvreté, des coupes sombres dans les programmes sociaux. Car l’économie de guerre (subventions aux colons, dépenses en moyens militaires, financement du mur de plus de 2 milliards de dollars), n’est pas sans conséquence pour la population, même si ces sommes englouties pour combattre les Palestiniens ne sont sans doute pas perdues pour tout le monde, comme l’indiquent les différentes affaires de corruption, impliquant en particulier la famille Sharon.

« Après nous le déluge »...

De plus en plus la comparaison s’impose entre la politique israélienne et celle de feu le régime de l’apartheid en Afrique du Sud. Même situation géographico-politique : un Etat qui tente de s’appuyer sur une minorité ethnique ou religieuse isolée dans un coin d’un continent pour la dresser contre la majorité peuplant celui-ci, en exploitant ses peurs et la poussant à défendre ses privilèges, réels ou supposés. Mêmes solutions politiques : nier les droits de cette majorité pour la parquer dans des zones pratiquement invivables et sans possibilités de développement ni économique ni politique. Mêmes appuis au plan international : le régime de l’apartheid se mettant à la disposition des puissances colonialistes d’alors, françaises, britanniques ou portugaises pour les aider à défendre leur mainmise sur l’Afrique, Israël acceptant de servir aujourd’hui de base avancée aux Etats-Unis lancés dans une entreprise impérialiste vis-à-vis du Moyen-Orient et du monde arabe.

Le régime fou de l’apartheid n’a pas duré plus de quelques décennies, et ne pouvait le faire. A terme le projet de l’extrême droite sioniste n’est pas moins condamné. Mais pour les Sharon et compagnie, il suffit d’imposer leurs volontés dans le temps présent. Tant pis pour les conséquences immédiates pour les Palestiniens, ou même futures pour les Israéliens. « Après nous le déluge » résume leur philosophie politique.

20 juin 2004, Agathe MALET


L’explosion de la colonisation

Entre 1993 et 2000, malgré les accords d’Oslo (1993-95), censés instaurer le gel de toute nouvelle implantation, la population des colonies a été multipliée par deux : 410 000, soit 15 % de la population des territoires occupés. Plus de 400 km de routes de contournement et 72 nouvelles colonies ont été construites.

A partir de 2000 et la seconde Intifada (déclenchée par une provocation de Sharon sur l’esplanade des Mosquées à Jérusalem), le système des permis aux frontières (fermées depuis 1990) a été renforcé et l’expansion des colonies a continué sans relâche : de septembre 2000 à janvier 2003, plus de 2 500 maisons construites et 52 nouvelles implantations créées.


Le mur

Ce mur de 700 km de long et de 8 m de haut empiète de 6 à 7 km sur la frontière de 1967. Cette opération permet à Israël de rogner encore sur les terres palestiniennes, d’en poursuivre la parcellisation et d’annexer ses six principaux blocs de colonies. Les 180 km déjà construits ont coupé de leurs terres et des autres parties de la Palestine 14 000 familles et 30 000 paysans. Pour ces paysans, la dépossession risque de devenir irréversible car, selon les lois israéliennes, si les terres ne sont pas cultivées régulièrement, elles peuvent être réquisitionnées par l’Etat israélien et utilisées pour y construire des colonies.

La région de Tulkarem, de Kalkilya et de Jénine, au Nord de la Cisjordanie, sur laquelle empiète la première partie du mur construite, est la plus fertile de toute la rive occidentale du Jourdain (40 % des terres agricoles et les 2/3 des puits, dont 28 se trouvent désormais de l’autre côté). A Kalkilya, par exemple, la construction du mur s’est traduite par 150 000 arbres arrachés, 19 puits inutilisables, 17 maisons détruites, la perte de 62 % des terres cultivées, l’enfermement de la population (des barrières sont ouvertes deux fois dix minutes par jour - mais parfois moins - juste le temps, paraît-il, que les enfants aillent à l’école ou que les malades puissent accéder au seul hôpital de la zone).

Enfin, Israël a déjà prévu de construire, à l’ombre du mur, sur les zones annexées jugées peu fertiles, des zones industrielles évidemment non soumises à la législation du travail en vigueur en Israël, où viendront s’embaucher, pour un salaire de misère, les paysans palestiniens dépossédés de leurs terres.


[1Selon le journal israélien Haaretz du 19/05, le bilan depuis 2000 est en fait de plus de 1000 destructions de maisons et environ 320 victimes.

[2Voir Le Monde du 21/05/2004.

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