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Flic, un livre de Valentin Gendrot

28 octobre 2020 Article Culture

Flic, de Valentin Gendrot

éditions Goutte d’Or, 2020, 18 euros


Cet article est la version longue de la critique, résumée dans la version imprimée de Convergences révolutionnaires no 133 (version résumée disponible ici).

Quelle meilleure manière pour connaître la police de l’intérieur que de devenir flic soi-même ? En septembre 2017, Valentin Gendrot, journaliste de profession, décide d’intégrer l’École nationale de police à Saint-Malo. Une fois diplômé, il exerce un an à l’infirmerie psychiatrique de la préfecture de police de Paris avant d’atteindre son objectif : intégrer une brigade du commissariat du 19e arrondissement de Paris. Son livre relate cette « infiltration » de deux ans au cœur même de la police. Ce journaliste n’en est pas à son coup d’essai. On lui doit le livre Les enchaînés [1], enquête de deux ans pendant lesquels il a enchaîné les boulots précaires dans le Nord de la France. De l’usine au commissariat, une même méthode d’investigation pour dévoiler les dessous de notre société…

En écho aux manifestations antiracistes…

Le livre de Valentin Gendrot résonne fortement avec l’actualité récente marquée par les mobilisations contre les violences policières au début de l’été. Dans le sillage des manifestations aux États-Unis, des dizaines de milliers de jeunes s’étaient mobilisés autour des appels du Comité Adama. Cette mobilisation a notamment occasionné un débat autour des violences policières. À droite toute, ceux qui nient même l’existence de tels actes. À gauche mais pas trop – et sous pression des mobilisations ! – ceux qui les reconnaissent mais n’en font que des « bavures » individuelles : la police républicaine n’aurait qu’à faire le ménage dans ses rangs, se débarrasser des quelques « brebis galeuses », et tout ira pour le mieux. Mais c’est un autre son de cloche qu’on entendait chez beaucoup de manifestants. Ceux-ci dénonçaient le caractère structurel des violences et du racisme de la police. À grand renfort de témoignages, notamment des collectifs formés autour des familles des victimes de la police ces dernières années : collectif Adama, collectif Vérité et justice pour Ali Ziri, Urgence notre police assassine autour d’Amal Bentounsi…

Une enquête au cœur de la police

Valentin Gendrot vient, à sa manière, opportunément apporter sa pierre à l’édifice. Certes, différentes enquêtes journalistiques avaient déjà pu lever un coin du voile sur le fonctionnement interne de la police en donnant accès à des groupes Facebook ou à des conversations « Whatsapp » entre policiers [2] . L’enquête sociologique de Didier Fassin dans un commissariat de la BAC fourmillait elle aussi de détails intéressants [3] mais les policiers étudiés se savaient en présence d’un sociologue… Le monde de la police reste ainsi globalement un univers refermé sur lui-même dont pas grand-chose ne filtre (à part les coups de matraque…). Et pour cause, l’omerta règne. Un flic accusé de violences ? Dans la majorité des cas, il sera couvert, à la rigueur une petite mise au vert le temps que l’affaire se tasse. Par contre, un policier qui ose se rebiffer se voit mettre au ban de l’institution. Dernier exemple en date : Rezgui Raouaji, brigadier de police qui a dénoncé le racisme ambiant dans la police strasbourgeoise. Mise à l’écart, harcèlement par la hiérarchie, mutation refusée : Rezgui Rouaji en a été pour ses frais [4] !

L’intérêt du livre de Valentin Gendrot est donc là : en réussissant à s’infiltrer anonymement dans les rangs de la police pendant deux ans, il a eu accès au fonctionnement « normal » de la police : que fait la police au quotidien ? Quels sont les rapports entre les policiers « de base » et la hiérarchie ? Quels discours sont tenus par les policiers lorsqu’ils sont à l’abri des regards indiscrets ?

« En théorie, les flics sont censés lutter contre la violence, le racisme et le sexisme dans la société. En pratique, ils en sont souvent un avant-poste. » (extrait de Flic)

On suit donc l’auteur au cours des différentes étapes de son périple dans ce livre qui s’avale en quelques heures, servi par une écriture alerte. L’immersion dans le livre est totale. Tant la méthode d’investigation que la plume font penser à Florence Aubenas qui avait partagé puis relaté le quotidien de travailleurs précaires dans le très recommandable Quai de Ouistreham [5].

Pour ceux qui sont familiers des agissements de la police, que ce soit dans les manifestations ou les quartiers populaires, pas de scoop à la lecture : le racisme et les violences sont omniprésents dans le récit de Valentin Gendrot.

Le livre débute par la description du recrutement et de la formation des agents au sein de l’École nationale de police. La profession attire avant tout des hommes aux affinités politiques qui penchent bien à droite. Un des condisciples de l’auteur lui révèle avec fierté son passé de néo-nazi. Un autre fait étalage de sa haine des migrants et des Arabes. Le programme de la formation choque également le journaliste infiltré : le module sur les violences faites aux femmes est expédié en quelques heures, histoire de dire. Idem pour ce qui est censé servir de « code de déontologie »

Le journaliste passe rapidement sur son année passée à l’infirmerie psychiatrique de la préfecture de police de Paris (IPPP). Lieu méconnu où la police parisienne s’improvise spécialiste en médecine psychiatrique : ni hôpital, ni prison, ni commissariat, et pourtant tout ça à la fois, les détenus y vivent un enfer quotidien.

Le cœur de l’ouvrage est consacré aux mois passés par l’apprenti-flic au sein du commissariat du 19e arrondissement parisien. L’auteur y raconte les violences quasi-quotidiennes sur les gardés à vue ou lors des interpellations, principalement à l’encontre de migrants ou de jeunes du quartier que les flics appellent systématiquement « les bâtards ». Désignation souvent accompagnée d’un cortège d’insultes racistes. L’ambiance dans le commissariat est d’un virilisme crasse mâtiné de sexisme. Une femme, victime de violences conjugales, se rend au commissariat ? Elle est renvoyée sans ménagement chez elle. Valentin Gendrot relate également les échanges entre collègues sur un groupe Whatsapp. Un commentaire à l’issue d’une manifestation ? « PD de gilets jaunes »

Comme le relevait déjà Didier Fassin dans son enquête, le quotidien policier est du reste marqué par la monotonie et l’ennui : il ne se passe rien ou pas grand-chose. Les contrôles d’identité sans raison s’enchaînent. Les policiers harcèlent aussi les petits commerçants à la sauvette et leur confisquent leur marchandise. Sans aucune illusion sur l’efficacité de la démarche. L’objectif est ailleurs : « faire du chiffre » pour remplir les objectifs du commissariat.

Le livre fourmille ainsi d’anecdotes plus révélatrices les unes que les autres. À l’image de cette interpellation à laquelle participe l’auteur du livre. À l’origine, une broutille : des jeunes écoutent de la musique trop fort dans la rue. Un policier pète les plombs pendant le contrôle et frappe violemment un ado. Même scène de violence gratuite dans la fourgonnette pour revenir au commissariat. L’adolescent finit par porter plainte contre le policier. Mais toute la brigade couvre le policier responsable en faisant de faux témoignages, dont l’auteur du livre, pris dans l’engrenage policier et ne voulant pas trahir sa couverture… La hiérarchie policière absout le policier. Un exemple « frappant » du fonctionnement de la police qui est une machine à fabriquer du racisme et de la violence contre les pauvres.

Que faire du « mal-être » policier ?

Valentin Gendrot s’appesantit également dans son livre sur le « mal-être » des policiers qu’il côtoie. Il décrit notamment l’émoi suscité par le suicide d’un agent du commissariat et relate la dégradation des conditions de travail des policiers « de base » : locaux décrépits, voitures vieillottes, etc. L’auteur semble à ce titre considérer qu’une augmentation des moyens alloués à la police et une meilleure considération de la profession contribueraient à diminuer la violence des policiers. Mais celle-ci n’est pas une institution comme une autre : elle est fondamentalement un outil de répression contre les travailleurs et les classes populaires… comme le décrit par le détail le propre livre de Valentin Gendrot ! Alors, oui, l’État fait des économies partout, y compris lorsqu’il s’agit de payer ses propres chiens de garde… Mais aucune réforme de la police – qu’elle soit de proximité ou non – ne lui enlèvera son rôle social : défendre cet ordre social inégalitaire.

24 octobre 2020, Boris Leto


[1Thomas Morel, Les Enchaînés, Édition des Arènes, 2017 (le livre a été écrit sous pseudonyme). En poche, 7,30 euros

[3La force de l’ordre : une anthropologie de la police des quartiers, Didier Fassin, éditions du Seuil, 2011. Réédité en poche, « Points essais », 10,50 euros)

[5Florence Aubenas, Le quai de Ouistreham, Éditions de l’Olivier, 270 p., 2011 – réédité en poche, 7 euros.

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