Aller au contenu de la page

Attention : Votre navigateur web est trop ancien pour afficher correctement ce site internet.

Nous vous recommandons une mise à niveau ou d'utiliser un autre navigateur.

Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 129, novembre 2019 > DOSSIER : France, Europe, États-Unis. Une même sale politique (...)

États-Unis : la situation aux frontières, la barbarie capitaliste en acte

29 octobre 2019 Convergences Monde

En 2018, environ 70,8 millions de personnes ont été déplacées à travers le monde, un record. Aux raisons traditionnelles d’émigration vers des pays plus riches s’ajoutent aujourd’hui les flux de réfugiés fuyant leur pays ravagé par les guerres ou des catastrophes climatiques. Chaque année, depuis 2008, des situations météorologiques extrêmes et les modifications du climat ont contraint à la migration en moyenne environ 21 millions de personnes, tandis que 10 autres millions l’ont été à cause de conflits armés.

Ces déplacements de population (le plus souvent au sein du même pays) se sont traduits par des souffrances sans nom pour les victimes de ces catastrophes, les poussant à se réfugier dans d’autres pays souvent frontaliers, une petite partie d’entre eux cherchant à rejoindre les pays riches. Ils ont en général dû y faire face à des politiques d’immigration et de droit d’asile de plus en plus restrictives, les classes dirigeantes des pays riches débordant d’imagination et de cynisme pour contrôler les réfugiés.

Un nombre croissant de personnes originaires d’Amérique centrale ont émigré vers les États-Unis depuis 2017. En réponse, Trump a multiplié les discours anti-immigrés tandis qu’il renforçait les restrictions de l’immigration et du droit d’asile. Quant aux Démocrates, s’ils ont critiqué son langage et les aspects les plus brutaux de sa politique, ils ont approuvé les milliards de dollars nécessaires à la conduire.

La campagne xénophobe de Trump

Pendant la campagne de 2016, Trump avait rejeté sur les migrants la responsabilité de la dégradation de la situation matérielle de nombreux Américains. Il promet la construction d’un nouveau mur le long de la frontière sud et de nouvelles restrictions à l’immigration.

Dans sa campagne pour la présidentielle de 2020, Trump espère l’emporter à nouveau en attisant la haine contre les migrants. Son racisme affiché a encouragé les suprémacistes blancs à attaquer des migrants, tant aux frontières que dans des groupes dits « d’autodéfense », récemment encore dans des fusillades de masse où les tireurs visaient spécifiquement les personnes dont ils pensaient qu’elles étaient mexicaines ou latinos.

Pour répondre à ce que Trump a qualifié de « crise » à la frontière sud, son administration a intensifié les rétentions et expulsions de migrants, tout en réduisant le nombre de réfugiés admis au titre du droit d’asile. Même si cette politique se manifeste de façon plus brutale avec Trump, elle est dans la continuité de celle de l’administration précédente et, plus généralement, de la politique d’immigration des États-Unis.

De Clinton, Bush, Obama à Trump, la politique des États-Unis en matière d’immigration

La politique d’immigration américaine ne remet pas en question le besoin de main-d’œuvre immigrée, laquelle ne disposant pas de protection légale minimale est plus facile à exploiter, mais cherche à en optimiser les flux. C’est souvent quand l’excédent de migrants pénétrant sur le territoire des États-Unis est trop grand par rapport à ce dont l’économie américaine a besoin que sont mises en place des modifications.

En 1994 – pour ne pas remonter plus loin –, l’administration Clinton instaura l’« Operation Gatekeeper » (qu’on peut traduire par « opération gardiens des frontières ») qui a considérablement accru la militarisation de la frontière entre les États-Unis et le Mexique. Dans le même temps, le budget des services de l’immigration et des naturalisations a doublé, passant à 800 millions de dollars. Avec l’Operation Gatekeeper, le mur frontalier a délibérément été conçu pour les canaliser vers les endroits les plus éloignés et les plus dangereux. Cette opération a été décidée au moment même où était signé l’Accord de libre-échange nord-américain (Alena), anticipant ainsi les conséquences dévastatrices que l’Alena allait avoir sur l’économie du Mexique – déjà ravagée – et les possibilités d’y trouver un travail.

Globalement, de 1986 à 2008, le nombre de sans-papiers aux États-Unis est passé de trois à douze millions, malgré le renforcement considérable des mesures de sécurité à la frontière réalisé dans le même temps. Dans le sillage de la récession de 2008, l’administration Obama a elle aussi augmenté le nombre d’expulsions (à peu près trois millions au total, le record de toutes les administrations) ; il y a eu aussi une augmentation du nombre de centres de rétention pour enfants, des centres surpeuplés. Tout cela a jeté les bases de la stratégie d’immigration actuelle sous Trump.

Pendant des décennies, la frontière avait été plus poreuse, laissant les allers-retours se faire en fonction de la conjecture économique. Mais, une fois la frontière davantage militarisée, le nombre d’allers-retours a diminué, tandis que celui des travailleurs sans papiers restant aux États-Unis continuait à croître. Une réserve permanente de travailleurs sans papiers, surexploités, s’est constituée, sous la menace permanente de l’expulsion.

Les restrictions à l’immigration se renforcent encore

Près de 90 % des demandes d’asile sont finalement rejetées par un juge. Actuellement, le retard dans les audiences de demandes d’asile explose, atteignant 809 000, quatre fois plus qu’en 2008. Le temps moyen d’attente avant une audience est d’un an et demi. Les dossiers qui aboutissent mettent en général trois ans avant d’être instruits. Pendant ce temps, les demandeurs d’asile sont généralement entassés dans d’effroyables centres de rétention, et sont parfois relâchés à l’intérieur du territoire en attente de leur audience, selon différentes politiques pour les adultes sans enfants, les mineurs isolés et les familles. Les adultes sans enfants sont enfermés le plus longtemps, sans réelles restrictions sur la durée de rétention.

Les renvois expéditifs et « l’accord Flores »

À la fin du mandat de George W. Bush, sous l’administration Obama, avait été mise en place une procédure dit de « renvoi expéditif » qui autorise les expulsions sans devoir en passer par un juge de l’immigration.

Mais, du fait d’une jurisprudence de 1997 – « l’accord Flores » qui restreint la rétention des enfants –, le « renvoi expéditif » est inapplicable aux mineurs isolés et aux familles. La règle veut que les mineurs isolés soient transférés sous 72 heures d’un centre de rétention du Département de la santé et des services sociaux où ils resteront détenus jusqu’à la notification de leur audience. Selon un jugement de 2015, les familles ne peuvent pas être détenues sans limite de durée et doivent être relâchées sur le territoire américain, généralement au bout d’une vingtaine de jours. En avril 2018, sous couvert d’une politique de « tolérance zéro », le gouvernement a fait appliquer le « renvoi expéditif » aux familles pendant deux mois, séparant les parents des enfants. Exceptionnelle sous l’administration Obama, une telle séparation des familles est devenue ordinaire sous Trump. L’administration a immédiatement été attaquée en justice et il lui a fallu mettre fin à cette pratique en juin 2018.

Depuis, plutôt qu’attendre à la frontière mexicaine pour demander l’asile, nombreux sont donc ceux qui choisissent de se faire arrêter après être passés illégalement sur le territoire américain. Une fois arrêtés aux États-Unis, ils peuvent se déclarer demandeurs d’asile et, s’ils sont en famille, ils peuvent, avec un peu de chance, rester ensemble avant d’être relâchés sur le territoire jusqu’à la date de leur audience. Cette méthode de demande d’asile a permis l’émergence de nouvelles techniques de trafic d’êtres humains, de l’Amérique centrale jusqu’aux États-Unis.

Pouvant désormais se contenter de lâcher les familles n’importe où de l’autre côté de la frontière en les laissant attendre leur arrestation pour demander l’asile, les passeurs voient leur travail grandement simplifié. Selon certains témoignages, des passeurs mexicains utilisent désormais des bus express pour emmener les migrants guatémaltèques directement à la frontière américaine sans s’arrêter ni dormir sur la route, en demandant jusqu’à 7 000 dollars par adulte avec un enfant. À la frontière, les familles de migrants sont ensuite rassemblées en groupes qui dépassent parfois 300 adultes et enfants. Ils traversent directement la frontière à pied, passant parfois par-dessus les barrières en longues files ordonnées. Ils se rendent alors aux agents des patrouilles aux frontières et amorcent ainsi la procédure d’asile. Près de 12 000 parents et enfants sont arrivés dans de tels groupes, ce qui rapporte des dizaines de millions de dollars aux passeurs. Ceux qui ne peuvent pas se permettre ces dépenses se regroupent en « caravanes » de centaines de femmes, hommes et enfants qui endurent le long voyage à pied ensemble, leur nombre leur servant de protection. Dans l’ensemble, les demandeurs d’asile constituent la moitié des nouveaux effectifs d’immigration de l’année écoulée, atteignant le nombre record de 159 590.

Pour répondre à l’augmentation du nombre d’adultes avec enfants demandant l’asile, l’administration Trump a cherché à imposer leur détention sans limite de durée, rencontrant l’opposition d’un juge fédéral en juillet 2018. En août 2019, l’administration Trump a annoncé qu’elle allait en finir avec l’accord Flores, choisissant de les enfermer pour des durées non définies. L’augmentation du nombre de familles arrivant aux États-Unis pour des raisons de survie jointe au retard croissant dans le traitement des demandes d’asile, le tout sur fond de politiques de détention sans limite définie, transforme un système de rétention qui était déjà délabré et surpeuplé en véritable cauchemar.

Un système déjà catastrophique et qui ne fait qu’empirer

Les centres de rétention sont pleins à craquer et la situation ne fait que se dégrader. Certains rapports décrivent le cas de détenus – parfois des enfants – macérant dans leur urine faute de pouvoir accéder à des douches ou à une hygiène minimale. Des enfants qu’on ne lave ni ne nourrit se retrouvent entassés dans des cellules surpeuplées où prolifèrent les maladies contagieuses. En mai dernier, le service d’inspection du département de la Sécurité intérieure (DHS) a rapporté que jusqu’à 900 personnes étaient détenues dans un centre géré par les agents des patrouilles aux frontières, conçu pour n’en accueillir que 125. Depuis 2018, au moins six enfants sont morts dans les centres de rétention du Service des douanes et de la protection des frontières.

Le système est tellement saturé que le délai moyen de traitement d’une demande d’asile est de plus d’un an et demi (578 jours). Ce qui signifie que la plupart des migrants sont maintenus dans des conditions de rétention quasi carcérales pendant plus d’un an. En septembre 2019, l’administration Trump a préféré former les agents des patrouilles aux frontières au triage de familles migrantes cherchant l’asile, plutôt que de former des officiers pouvant traiter les demandes d’asile.

En 2018, l’administration Trump est parvenue à restreindre le nombre de demandeurs d’asile se présentant légalement aux points d’entrée sur le territoire. Cette politique dite de « dosage » (metering) a engendré une augmentation du nombre de migrants coincés au Mexique, de plus en plus débordé par le nombre de migrants à sa frontière. De nombreuses villes frontalières mexicaines ont ainsi connu un afflux rapide de migrants : l’occupation des centres de rétention mexicains dépasse parfois cinq fois leur capacité d’accueil, avec des lits infestés de punaises, des fuites dans les installations sanitaires ; les migrants détenus passent des jours sans pouvoir se doucher, manquent de nourriture ou de soins médicaux. Tout cela bien souvent dans une chaleur ou un froid extrêmes. Dans certaines villes frontalières, un sentiment anti-migrants s’est développé et des manifestations violentes anti-migrants se sont traduites par des attaques de groupes de migrants disséminés dans les villes.

Les expulsions repartent à la hausse

Sous Obama, de 2009 à 2012, chaque année l’ICE (Service de l’immigration et des contrôles douaniers) expulsait plus de 385 000 migrants, avec un pic à 409 849 en 2012. Tombé à moins de 250 000 entre 2015 et 2016 et encore moins en 2017 sous Trump, le nombre des expulsions est remonté à plus de 250 000 en 2018 et à 282 242 rien que pour la première moitié de l’année 2019.

L’ICE fait des rafles devant des écoles, dans des centres commerciaux, ou encore à la sortie des tribunaux. Les rafles se sont aussi concentrées sur les militants et les travailleurs sans papiers. En août 2019, l’ICE a arrêté 680 travailleurs de sept usines de transformation de poulets dans le Mississippi. D’après l’administration de l’ICE, il s’agissait de la plus importante rafle de migrants dans un seul État de toute l’histoire des États-Unis. La raison pour laquelle ces travailleurs avaient été visés était sans doute le fait que, dans l’une de ces usines, un procès pour harcèlement avait été gagné contre le patron, forçant l’entreprise à payer 3,75 millions de dollars.

En septembre 2017, Trump a mis fin l’acceptation de nouvelles demandes d’Action différée pour les arrivées d’enfants (Deferred Action for Childhood Arrivals – DACA) et a fermé la possibilité de renouveler le statut pour ceux déjà couverts. La première mesure a produit des effets immédiats, privant des dizaines de milliers de migrants âgés de moins de 15 ans en 2017 de la protection du statut DACA.

Comme si tout cela ne suffisait pas, Trump a aussi essayé de révoquer le Statut de protection temporaire pour des milliers d’immigrés. Ce statut s’appliquait aux immigrés qui étaient temporairement dans l’incapacité de retourner en toute sécurité dans leur pays d’origine. En 2018, l’administration Trump a fait pression pour que dix pays soient exclus du champ de ce statut. Plus de 300 000 personnes provenant de pays tels que le Salvador, Haïti, le Nicaragua ou le Soudan, ont été menacées de voir leur protection légale retirée. Ils devaient quitter le territoire dans un délai de 30 mois ou – s’ils décidaient de rester – risquer une expulsion de force. Un juge fédéral a bloqué cette décision et une procédure d’appel demandée par l’administration Trump est toujours en cours.

Les Démocrates critiquent… mais votent les mesures !

Depuis un certain temps, avec la multiplication des décrets répressifs de Trump, une opposition publique aux politiques d’immigration draconiennes grandit : interventions empêchant des expulsions, manifestations devant les sièges de l’ICE (Service de l’immigration et des contrôles douaniers) dans tout le pays et à des points stratégiques sur la frontière, et réclamant la fermeture des centres de rétention. Des politiciens locaux et nationaux – généralement des Démocrates – ont annoncé leur soutien à ces mobilisations, comme en témoigne le fait que 564 villes, comtés ou États se sont proclamés sanctuaires pour les migrants : les forces de l’ordre locales, du comté ou de l’État cessent alors de coopérer activement avec les autorités fédérales d’immigration. Cela met un certain frein aux expulsions, mais ne fournit pas une réelle protection physique ou un soutien financier aux migrants sans papiers. Et rien contre les arrestations faites par des agents fédéraux.

Mais, alors que bon nombre de Démocrates ont critiqué les horreurs des mesures anti-immigration de Trump, ils ont permis qu’elles se poursuivent. Pire encore : ils ont voté pour qu’elles puissent être étendues.

En juin 2019, le Congrès (à majorité démocrate) a voté 4,6 milliards de crédits à travers une loi sur l’urgence aux frontières. Les Démocrates ont accepté d’abonder le budget de l’ICE pour accroître d’à peu près 5 000 places le nombre de personnes détenues, pour la construction de nouveaux centres de rétention (afin de limiter le surpeuplement, mais aussi de détenir encore plus de personnes, en anticipation de l’arrivée de nouveaux et nombreux candidats à l’immigration). Une partie des fonds supplémentaires est certes destinée à renforcer le nombre de juges et procureurs en charge des questions migratoires et donc réduire le retard dans le traitement des dossiers. Mais la majorité des fonds sera utilisée pour améliorer les équipements de surveillance et les moyens d’échange des informations. La loi inclut également une enveloppe de 1,35 milliard afin de rallonger le fameux mur de séparation entre le Mexique et les États-Unis. Cette loi montre clairement que la majorité des Démocrates est d’accord sur le fond avec la politique de l’administration Trump.

Nancy Pelosi, la présidente démocrate de la Chambre des représentants, et l’une des plus puissantes figures du Parti démocrate, a bien essayé de se justifier : « Afin d’attribuer au plus vite des ressources aux enfants, nous voterons cette loi à contrecœur. [Mais] nous le ferons en nous battant pour que ces enfants soient mieux protégés, d’une façon qui respecte véritablement leur dignité et leur mérite. » En d’autres termes, les Démocrates, tout comme Trump, promettent aux familles et aux enfants une détention indéfinie et une augmentation du nombre des expulsions, mais ils assurent que ce sera fait avec plus de « dignité ».

Dans le même temps, le Congrès a voté la plus importante loi de budget militaire de toute l’histoire des États-Unis. De plus, grâce à un récent arrêt de la Cour suprême autorisant l’inclusion des dépenses relatives à la sécurité des frontières dans le budget global du Pentagone, l’administration Trump pourra utiliser cette nouvelle manne pour accélérer les travaux d’agrandissement du mur. Sans perdre de temps, le secrétaire à la Défense, Mark Esper, a autorisé, dès septembre 2019, l’usage de 3,6 milliards de dollars de fonds prévus pour les constructions militaires afin de payer l’érection de onze nouveaux murs frontaliers à la frontière avec le Mexique. Ajouté à l’aide d’urgence de 1,35 milliard de dollars, cet argent permettra à Trump de respecter sa promesse électorale d’agrandir le mur à la frontière. Ce sont les Démocrates qui lui en ont offert la possibilité, lui apportant plus de soutien que les Républicains eux-mêmes.

Conclusion

La classe dirigeante aux États-Unis comprend bien que le nombre de personnes forcées de quitter leur pays pour se rendre dans le sud des États-Unis – ou sur d’autres continents – ne va pas cesser d’augmenter. De toute façon, les entreprises américaines ont besoin de cette main d’œuvre plus facile à exploiter et qui contribue à faire pression à la baisse sur le niveau général des salaires et sur les conditions de travail. Mais, de leur point de vue, il est primordial d’éviter les flux non contrôlés de migrants. Pour y parvenir, les politiciens qui représentent les intérêts des dirigeants capitalistes sont prêts à mettre en œuvre de nouveaux contrôles inhumains, à durcir et militariser la frontière, et à lancer des rafles de l’ICE partout sur le territoire.

(Cet article, sur les questions liées à l’immigration aux États-Unis, est traduit à partir d’extraits d’un texte de nos camarades américains du groupe Speak Out Now !)

Mots-clés : |

Imprimer Imprimer cet article Réagir Réagir à cet article