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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 87, mai 2013

Espagne : L’expert judiciaire était un assassin

Mis en ligne le 30 avril 2013 Convergences Monde

Le 24 février 2013, le quotidien El País révélait la nouvelle vie d’Emilio Hellín. Cet ingénieur en électronique d’extrême-droite, avait assassiné la militante trotskiste Yolanda González en 1980. Sorti de prison au milieu des années 1990, il est à la tête d’une entreprise spécialisée dans l’expertise judiciaire depuis plus de dix ans. Entre autres spécialités, la récupération d’informations d’ordinateurs et de téléphones portables. À ce titre, il a donné de nombreuses formations à des policiers de toute l’Espagne et collaboré à des enquêtes.

Entre sa sortie de prison et sa carrière d’expert au service de la police, il s’était contenté de changer de prénom. Emilio Hellín Moro était devenu Luis Enrique Hellín Moro. Le tour était joué.

Retour sur cette affaire...

Une « transition » sanglante

Les années qui ont suivi la mort de Franco en 1975, sont souvent présentées comme celles d’une démocratisation exemplaire, en passant sous silence les nombreuses victimes de la répression policière et de l’extrême droite. Pas question que la démocratisation tourne à l’avantage de la classe ouvrière. On concédait des libertés, mais on répondait non aux revendications ouvrières, et on refusait obstinément de reconnaître le droit à l’autodétermination du peuple basque. Tout le personnel de l’État était resté en place et les crimes de la dictature étaient couverts par une amnistie. Le régime donnait le champ libre à la police pour réprimer violemment les grèves et les manifestations, tout en fermant les yeux sur les agissements d’une extrême droite active et meurtrière. Celle-ci, regroupant les plus nostalgiques du franquisme et intimement liée à l’appareil d’État, s’attaquait aux contestataires, d’extrême gauche, communistes, syndicalistes, anarchistes, et tout particulièrement aux indépendantistes. Soit 188 morts du fait de la répression policière et para-policière entre 1975 et 1982.

Février 1980 : l’assassinat de Yolanda González

En 1980, Yolanda a 19 ans. Elle vient d’une famille ouvrière de Bilbao et étudie à Madrid dans un centre de formation professionnelle. L’après-midi, elle travaille comme employée de maison. Elle milite au Parti socialiste des travailleurs, une organisation trotskiste.

Enlevée le 1er février au soir devant chez elle par un commando de cinq personnes dirigé par Emilio Hellín, Yolanda est interrogée puis abattue, de deux balles dans la tête et abandonnée au bord d’une route. Le crime provoque l’indignation dans le pays. Cet assassinat, comme celui d’un étudiant de 22 ans aux sympathies indépendantistes, la veille, au Pays basque, est revendiqué par le « Bataillon basque espagnol », prédécesseur des GAL [1] au nom de l’Espagne « une, grande et libre », la devise franquiste.

Emilio Hellín est arrêté quelques jours plus tard. L’assassin est membre du parti d’extrême-droite Fuerza nueva (Force nouvelle, FN). Ses liens avec la police sont flagrants : un de ses complices est garde civil, ainsi que son père et son frère, et on a retrouvé chez lui, outre des armes et 50 kg d’explosifs, du matériel électronique de la police. Pour justifier son crime, Hellín explique qu’il a agi sur ordre du chef de la sécurité de FN, qui aurait l’information (totalement fantaisiste) que Yolanda est militante d’ETA. Comme Yolanda est basque et d’extrême gauche, cela doit revenir au même à leurs yeux. Tout à fait possible aussi que le crime ait visé directement Yolanda comme militante trotskiste et animatrice d’un mouvement étudiant en cours. Il faut bien dire que l’enquête sur les commanditaires sera des plus sommaires.

1987 : fuite au Paraguay

Emilio Hellín fait deux tentatives d’évasion (en 1980 et 1983). En 1987, alors qu’il bénéficie d’une bien surprenante permission de sortie, il monte dans l’avion pour le Paraguay du dictateur Stroessner. Là, il propose ses services à la police paraguayenne. Un point de chute qui sera découvert et révélé non par l’État mais par la presse, provoquant un scandale. S’ensuit une procédure d’extradition, qui aboutira en 1990. Il serait sorti définitivement de prison vers 1996. D’une peine de 43 années de prison, il n’en aura fait que 14 !

Un « expert »

La suite n’a été révélée que le 24 février dernier.

Peu après sa libération en 1996, Hellín fonde une entreprise spécialisée dans l’expertise judiciaire (!). Avec son nouveau prénom (légalisé par décision de justice), il collabore à des enquêtes (!), enseigne les techniques de pointe dans des stages de formation, participe à des conférences de spécialistes... Dans son CV (consultable aujourd’hui sur internet), il ne cache même pas son passé de « consultant en télécommunications et informatique auprès du directeur de la Police nationale du Paraguay » ! Tout montre qu’il a, depuis 1980, bénéficié de constantes complicités dans l’appareil d’État. Depuis plus de 30 ans, il y a une « main noire » qui est venue à chaque fois à son secours, estime un ami de Yolanda.

La famille, les amis, les camarades politiques de Yolanda, estomaqués par ce dernier rebondissement, se mobilisent pour exiger que toute la lumière soit faite sur les conditions dans lesquelles Emilio Hellín a été employé par l’État espagnol. Ils ont interpellé le gouvernement, les autorités locales, les partis politiques. Un rassemblement s’est tenu le 13 avril à Madrid à la Puerta del Sol. Ils ont toute notre solidarité.

14 avril 2013, M.C.


[1Groupes antiterroristes de libération (GAL), les sinistres commandos para-policiers et militaires auteurs de dizaines d’attentats et assassinats de 1983 à 1987, en particulier contre l’ETA au Pays basque français.

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