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Hôpitaux

Dénoncer et s’opposer pour imposer d’embaucher

27 avril 2020 Article Entreprises

Dans les hôpitaux publics, le management est proche des entreprises du privé. Il faut gérer les soins comme une marchandise à tarifer, les soignants comme une main-d’œuvre à mater, lisser tous les plannings et pousser à faire des heures et des jours sup non payés. Ce management ne se comprend qu’à travers la recherche constante de la limitation des effectifs à toutes les échelles (groupement hospitalier, hôpital, site, service, équipe) organisant un sous-effectif constant. Durant la pandémie, les hôpitaux continuent parfois à supprimer des emplois. Les renforts temporaires sont ... temporaires. Une effrayante prospective des mois à venir.

Contractualiser l’activité

Les emplois hospitaliers sont menacés. Réduire les embauches, c’est d’abord limiter les embauches de fonctionnaires, ne pas remplacer les départs voire – vieux rêve – les licencier pour « suppression de poste » [1].

Les fonctionnaires représentent moins de 60 % des effectifs des hôpitaux et les contractuels non médicaux représentent près de 30 % des effectifs hospitaliers [2]. C’est encore plus pour les aides-soignantes et les agents des services hospitaliers (ASH).

Le nombre de fonctionnaires baisse chaque année tandis que l’ancienneté des contractuels augmente, tout comme leur durée d’embauche : elle a progressé de 20 jours entre 2011 et 2016. Le nombre d’intérimaires et même de prestataires extérieurs grossit.

Des contractuels chroniques

Leur niveau de rémunération est de l’ordre de 25 % plus faible que celui des titulaires. Ces collègues ne servent pas seulement à remplacer ponctuellement des absences, un congé maternité, ou à renforcer temporairement une équipe soignante durant un pic de grippe ou une canicule. Ils sont nécessaires tout le temps en raison du manque d’effectif. En dix ans, la maternité du centre hospitalier de Saint-Denis a, par exemple, vu doubler le nombre annuel d’accouchements, mais n’a embauché personne.

Le travail harassant explique les absences. La manutention des corps n’a rien à envier à ce qui se fait sur les chantiers. Dans tous les services de médecine, les ASH ou les agents de sociétés privées de bio-nettoyage courent. À cause du flux tendu, il faut toujours libérer des lits pour respecter les durées moyennes de séjour (DMS) et assurer toutes les tâches dites « hôtelières » : servir les repas, apporter l’eau, etc. Les aides-soignantes ne sont pas assez nombreuses pour toutes les tâches – soins d’hygiène, installation des personnes. Des troubles musculo-squelettiques suivent.

La permanence du momentané

Les équipes sont éphémères. Une infirmière peut se retrouver dans un pool et se balader d’un bout à l’autre d’un l’hôpital. Une intérimaire peut être embauchée à la journée pour une tâche urgente. Une jeune en formation peut se retrouver seule à ses tâches sans être accompagnée [3]. Dans une maternité, les auxiliaires de puériculture ne pourront plus travailler avec les aides-soignantes pour la bonne raison que leurs professions ont été fusionnées. Elles ne vont pas non plus travailler avec les ASH car, pour réduire le temps de nettoyage des chambres et le nombre d’agents, les tâches de bio-nettoyage sont sous-traitées à une société extérieure [4]. Il n’y a pas d’infirmière la nuit à la maison de retraite : un agent de sécurité d’une société privée y est parfois affecté. Et des bénévoles interviennent dans le cadre d’activités pour les « résidents »…

Les équipes de spécialités équivalentes sont parfois purement et simplement supprimées via les groupements hospitaliers de territoire [5], et les « fonctions support » sont fusionnées. Pas de blouse même en pleine épidémie car il n’y a qu’une seule blanchisserie pour plusieurs hôpitaux. Et, trop souvent, le constat : pas d’informaticien aujourd’hui, il est sur un autre centre hospitalier.

La discontinuité des soins

Impossible de constituer des collectifs efficaces. Le travail dit « cœur de métier » devient un engrenage et une succession de tâches où chacun essaie de faire les siennes sans avoir la possibilité de se préoccuper du reste : ni du travail de ses collègues, ni des exigences de soins de patients. Cette organisation du travail comme sur une chaîne est renforcée par la pression pour faire baisser les durées moyennes de séjour et libérer des lits gérés par des cellules informatisées.

L’idée de soin est de plus en plus éloignée du travail qui, du coup, perd son sens. Un patient psy s’échappe d’un service en manque de personnel. Il va importuner un agent de sécurité non formé pour s’occuper de lui. L’agent et le patient sont en danger. Et il faut gérer plus que soigner.

Des primes pour un boulot dur ?

Face à tout cela, beaucoup ont juste envie de tout arrêter : 30 % des infirmières démissionnent dans les cinq ans qui suivent l’obtention de leur diplôme [6] – elles ont pourtant souvent galéré pour l’obtenir ! D’autres cherchent à travailler en service de 12 heures, ils veulent malgré tout faire des heures sup ou de l’intérim, car les fins de mois sont difficiles ; ils courent après les primes souvent pour simplement payer leurs factures. Travailler pour encaisser – un peu. Mais, malgré les risques, les primes de nuit et les gains sont faibles. Aujourd’hui, alors que le coût de l’épidémie sera largement payé par les travailleurs hospitaliers, les primes sont elles-mêmes dérisoires, ne concernent pas tout le monde et l’on ne sait même pas quand elles seront versées.

Comme de nombreuses autres luttes, la grève des urgences de 2019 a débuté après une énième agression dans un service : les collègues demandaient une prime reconnaissant la difficulté de leur travail. Rapidement, ils ont été confrontés à une évidence, le fait que le bourbier dans lequel ils se retrouvent n’est pas lié à une particularité de leur métier mais au sous-effectif et à sa conséquence la plus directe : le manque de lits et l’engorgement des services, notamment d’urgence [7]. 30 % de lits d’hospitalisation ont été supprimés en 15 ans. Or, se battre pour une prime, c’est se battre seul. Le problème est donc celui des salaires et des embauches nécessaires pour transformer l’hôpital. C’est tous ensemble, pour nos intérêts communs, que l’on doit manifester et les grévistes des derniers mois l’ont fortement affirmé.

Le temps de vivre

Les difficultés au travail s’ajoutent à celles de la vie. Le sous-effectif, c’est l’impossibilité de prendre ses vacances quand on veut, de poser des RTT, d’avoir des nuits complètes, des repos et des weekends. De nombreux soignants « préfèrent » alors travailler 12 heures d’affilée pour avoir davantage de repos. En 2015, via une réorganisation du temps de travail, l’AP-HP [8] voulait carrément supprimer tous les jours de RTT des salariés, des jours ont même été volés, mais des grèves massives avaient heureusement limité les dégâts [9] . La logique des accords sur le temps de travail est simple. En 2001, le ministère de la Santé affirmait que le passage aux 35 heures correspondait à 10 % de réduction du temps de travail et devait correspondre à 5 % de création de postes et 5 % de gains de productivité. Depuis, comme dans l’industrie, les directions hospitalières suppriment des repos et font du chantage à l’emploi.

Ces menaces pèsent sur tout le monde. Avec l’augmentation du chômage, elles ne pourront que s’intensifier dans cette société timbrée où les travailleurs licenciés se comptent par dizaines de milliers et risquent d’être de plus en plus nombreux. Les discussions sont inutiles : il faut massivement embaucher. Pour moins bosser et pouvoir vivre.

Chris Miclos

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