Darktown, de Thomas Mullen
Payot-Rivages, 2020, 500 p.
Ce polar, sorti en poche aux éditions Rivages en mars 2020, se déroule à Atlanta en 1948.
Le département de police de la ville, sur pression du maire, lui-même sous pression de la bourgeoisie noire de la ville, vient d’embaucher ses huit premières recrues noires.
Huit agents de police, en uniforme mais à pied (pas de voiture de flics pour eux !), patrouillent dans les quartiers noirs de la ville. Ils n’ont pas le droit de mettre les pieds au commissariat, car pas question qu’ils soient mêlés à leurs comparses blancs… ni ne procèdent à une arrestation sans avoir fait appel aux flics blancs. Leur « bureau » est dans le sous-sol humide et puant d’un local de la ville, infesté de rats.
Sept sur les huit sont des vétérans de la Seconde Guerre mondiale, parfois médaillés. Plusieurs sont diplômés de l’université (plus que leurs collègues blancs), mais ils ne sont pas considérés comme des collègues par les flics racistes de cette ville du Sud, gangrénée par la ségrégation, le racisme et l’ombre toujours active du Ku Klux Klan. Ils avaient tous un métier, mais l’envie de servir leur communauté, en la protégeant, pensaient-ils, les a poussés à ce choix de la police, que certains regrettent très vite.
Deux d’entre ces flics noirs, Lucius Boggs et Tommy Smith, sont les personnages principaux du roman, dont l’intrigue commence lorsqu’une jeune fille noire est retrouvée assassinée sur un dépotoir… Problème : Boggs et Smith l’ont vue plus tôt dans une voiture conduite par un ancien flic blanc, licencié pour corruption. Situation délicate, donc ! Ils décident d’enquêter, alors qu’ils n’en ont pas le droit, pour identifier cette jeune fille et trouver le coupable de sa mort. Un polar et une intrigue classiques, mais un roman bien mené, avec des personnages bien campés et intéressants, aux personnalités bourrées de contradictions, tels les deux flics blancs, Rake et Dunlow, en contrepoint au duo des deux policiers noirs.
C’est le contexte qui rend le roman passionnant. Celui de la communauté noire avant le mouvement des droits civiques, dont les prémisses sont posées alors. Une communauté divisée entre pauvres, classes moyennes plus aisées de la ville et Noirs des campagnes qui vivent dans la peur permanente. Le racisme et la ségrégation donnent lieu à des scènes révoltantes d’humiliation et de violence. La corruption, la prostitution et le trafic d’alcool gangrènent les bas-fonds de la ville. La bourgeoisie noire, elle, a son quartier chic et tranquille, son université privée. Elle est l’interlocutrice de politiciens blancs, intéressés par les votes noirs. La position plus que complexe des flics noirs est soulignée : ils protègent la communauté (ses membres les plus riches), la représentent mais sont aussi les faire-valoir d’un système qui les opprime.
Ce roman est le premier d’une série dont la suite est attendue avec impatience.
Liliane Lafargue

