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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 25, janvier-février 2003

Côte d’Ivoire : Dix ans de combat des chefs

Mis en ligne le 19 janvier 2003 Convergences Monde

Devenue indépendante en 1960, la Côte d’Ivoire, premier producteur mondial du cacao, avait connu une situation de relative stabilité et même quelques progrès sur le plan économique et social. La qualification de « miracle ivoirien » était pourtant un peu hâtive.

A partir des années 80, la chute drastique du prix du cacao sur le marché mondial priva l’Etat ivoirien et les bourgeois locaux, « les grottos », des profits énormes auxquelles ils étaient habitués. Là-dessus se présenta le FMI, pour exiger de l’Etat ivoirien, en banqueroute et déjà en guenilles, de vendre le peu qui lui restait pour payer ses dettes.

La fin du « miracle ivoirien »

Une sévère politique d’austérité fut alors imposée et appliquée : blocage des salaires, dégraissage et licenciements dans la fonction publique, aggravèrent encore les conditions de vie des masses populaires déjà bien dégradées.

L’application de toutes ces mesures provoqua, en 1990, des révoltes, des émeutes et des grèves. Dans l’espoir de désamorcer la colère populaire, l’impérialisme français, inquiet de l’agitation dans sa chasse gardée, obligea alors le dictateur Félix Houphouët-Boigny, qui régnait depuis 30 ans appuyé sur un parti unique, le PDCI, Parti démocratique de la Côte d’Ivoire, à instaurer le multipartisme. Alors naquirent des associations, comme la FECI, la Fédération des élèves et étudiants de la Côte d’Ivoire, et plusieurs partis d’opposition dont le principal était le FPI, le Front populaire ivoirien, créé par Laurent Gbagbo. Dans le même temps, Houphouët-Boigny nomma Alassane Ouattara, ancien haut fonctionnaire du FMI, premier ministre. De 1990 à 1993, celui-ci poursuivit la politique d’austérité, continua les licenciements dans la fonction publique, diminua encore les dépenses de l’Etat et privatisa des secteurs importants tels que l’eau et l’électricité (récupérés par des groupes français comme Bolloré ou Bouygues).

Le pugilat des dauphins

En 1993, Houphouët Boigny mourut. Alors éclata à la tête de l’Etat et du PDCI une lutte farouche entre Alassane Ouattara, le premier ministre, et Henri Konan Bédié, le président de l’assemblée nationale. Ce fut le clan Bédié qui l’emporta : sous prétexte que la constitution stipulait que, en l’absence du président de la République, ce serait au président de l’Assemblée de le remplacer, celui-ci, appuyé par les faucons du PDCI et l’armée, s’empara du pouvoir. Ouattara et ses fidèles n’eurent plus d’autre choix que de quitter le PDCI, puis de créer en 1994 un nouveau parti, le RDR, le Rassemblement des républicains.

On assista alors à une recomposition du paysage politique ivoirien : le FPI de Gbagbo, qui prétendait être une organisation socialiste, s’allia avec le RDR, qui n’était autre chose qu’un bout de l’ancien parti unique qui avait imposé la dictature de Houphouët Boigny pendant plus trente ans, pour former « le Front républicain ».

Pour contrecarrer l’influence grandissante de Ouattara au sein de la petite bourgeoisie, y compris dans les rangs du PDCI, le dictateur Bédié se tailla un code électoral sur mesure, basé sur « l’ivoirité ». L’objectif était d’écarter son rival de la course à la présidence. Pour cela, ce code, à l’origine de la xénophobie actuelle qui empoisonne l’atmosphère du pays, stipulait que ne pourrait être candidat à la présidence que quelqu’un qui est ivoirien, né de père et de mère eux-mêmes ivoiriens et ayant vécu en Côte d’Ivoire sans discontinuité.

Dès sa publication, les dirigeants du Front républicain le dénoncèrent comme xénophobe, tribaliste et conçu pour permettre au PDCI de rester au pouvoir, très exactement ce qu’il était en effet. Ils organisèrent des manifestations monstres qui rassemblèrent des centaines des milliers de personnes pour exiger son retrait. Et devant l’intransigeance du gouvernement à maintenir son code, le Front républicain lança une campagne dite « boycott actif » qui consistait à ne pas prendre part à la mascarade électorale, voire à l’empêcher.

Les renversements d’alliance

La dictature de Bédié était impopulaire et régulièrement en butte à des grèves et des manifestations de travailleurs ou d’étudiants. Pourtant en attisant les préjugés de toutes sortes entre les différentes populations du pays, en créant même des problèmes là où il n’y en avait pas auparavant, Nord contre Sud, musulmans contre chrétiens, ethnies contre ethnies, la politique de « l’ivoirité » lui offrit une sorte de sursis jusqu’à ce que, le 24 décembre 1999, une mutinerie de soldats eût raison de cette dictature.

Les petits soldats, révoltés contre leurs conditions de vie, menacés d’être privés de leur solde, portèrent à leur tête le général Guéï. En prenant le pouvoir, celui-ci annula le code électoral et opta pour des arrangements constitutionnels de nature à permettre à Ouattara de se présenter aux élections. Il s’entoura aussi d’officiers et de soldats connus pour être proches du leader du RDR, qui de plus reçut nombre important de ministères.

Il n’en fallait pas plus pour que le FPI rompe l’alliance qui le liait au RDR et accuse Guéï de rouler pour Ouattara. Bien plus, Gbagbo n’hésita pas à s’allier à ses anciens ennemis du PDCI, et constituer avec eux « le Front patriotique », autour d’une plate forme politique inspirée de… « l’ivoirité ». Puis il y eut même mieux : quand ayant pris goût au pouvoir, le général Guéï décida de se porter candidat aux élections présidentielles, ce fut à ce camp qu’il finit par se rallier pour ensemble concocter un nouveau code électoral encore plus xénophobe que le précédent et exclure Ouattara de la course présidentielle. Et, pour rassurer ses nouveaux alliés ou écarter toute menace, le général Guéï se débarrassa aussi des ses anciens compagnons, officiers et soldats, considérés comme proches du leader du RDR, accusés de tentative de coup d’Etat et arrêtés ou exclus de l’armée.

Un socialiste au pouvoir

Seuls Gbagbo du FPI et le général Guéï eurent le droit de se présenter aux élections. Pas même Bédié. En excluant ses principaux rivaux, le général Guéï, fort d’être à la tête de l’Etat et de jouir du soutien de l’armée, était tellement sûr de faire une bouchée de Gbagbo. que, le jour des élections, avant même la fin du dépouillement, il se rua à la télévision et se proclama vainqueur. Cela provoqua l’indignation non seulement des dirigeants du FPI et des autres partis mais surtout de dizaines de milliers de gens, venus de tous les horizons, RDR compris, qui descendirent dans la rue et s’affrontèrent à la partie de l’armée fidèle à Guéï. Leur détermination était telle que la gendarmerie bascula de leurs côtés, se rallia à Gbagbo et porta à ce dernier au pouvoir.

Les militants du RDR, qui avaient participé à la chute du dictateur Guéï, ne l’entendaient pourtant pas de cette oreille. Ils réclamèrent l’organisation de nouvelles élections avec, cette fois-ci, la participation de leur leader. Le président fraîchement installé au pouvoir réagit alors brutalement : des militaires et des militants des FPI descendirent dans les quartiers habités par les gens du Nord ou les musulmans en général et leur firent une chasse systématique. Ils brûlèrent des mosquées, incendièrent des magasins, assassinèrent, violèrent et obligèrent des milliers de leurs victimes à quitter le pays sous prétexte qu’ils auraient été « des étrangers ».

C’est ainsi que, afin de diviser les masses laborieuses exaspérées et étranglées par tant de problèmes sociaux et de détourner leur attention des véritables causes de leur situation, le « socialiste » Gbagbo reprit la politique de « l’ivoirité », pour en faire ouvertement l’idéologie officielle du régime et créa, en conséquence, les conditions qui débouchèrent sur la partition actuelle du pays.

B.C.

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