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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 5, septembre-octobre 1999

Algérie : la fin de la guerre civile ?

Mis en ligne le 1er octobre 1999 Convergences Monde

Après huit ans de conflit meurtrier et environ cent mille morts, assiste-t-on à la fin de la guerre civile en Algérie ? Le nouveau président Bouteflika affirme est près d’en finir avec le terrorisme grâce à sa loi de « la concorde civile », déjà votée au parlement et qu’il fait entériner lors du référendum du 16 septembre. Cette loi prévoit l’amnistie des islamistes qui abandonnent la lutte armée. Bouteflika accompagne ses déclarations de quelques gestes : libérations de détenus, jugements de non-lieu dans des procès d’intégristes ou prétendus tels, désarmement de groupes dits d’autodéfense liés au pouvoir. Cela suffira-t-il à arrêter les attentats ? Ceux commis en août et septembre permettent d’en douter.

La main tendue aux islamistes

Que deviendront les islamistes repentis et quel rôle peut leur faire jouer le pouvoir ? Le secret entretenu sur ses négociations avec l’AIS ( l’Armée Islamiste du Salut, la fraction des combattants islamistes liés au FIS, le Front Islamiste du Salut, le principal parti intégriste), la réhabilitation politique de certains dirigeants du FIS, dont le premier d’entre eux, Abassi Madani, un début d’intégration dans la police de gens qui étaient jusque là qualifiés de terroristes, tout cela montre que l’intégrisme peut à nouveau être utilisé par le pouvoir. Ce n’est pas parce qu’on a assisté à des années de guerre entre eux qu’ils ne peuvent pas s’entendre demain sur le dos des travailleurs comme entre 1988 et 1992.

Le but de Bouteflika est d’abord de réconcilier la population avec un pouvoir militaire auquel elle a voué une haine violente. Il mise sur l’aspiration de la population d’en finir avec cette guerre dans laquelle elle était prise en otage par les deux parties. Les islamistes se sont attaqués systématiquement à des civils désarmés, massacrant et violant. Mais l’armée, directement ou par l’action de bandes armées para-militaires ou celle de barbouzes comme les ninjas, a elle aussi fait régner la terreur, particulièrement sur les plus pauvres, par les arrestations, les tortures, les assassinats, les interventions violentes dans les quartiers populaires. Dans certaines zones elle a fait le choix de laisser agir les assassins pour discréditer le mouvement islamiste et aussi faire payer les populations qui avaient voté FIS (en laissant le GIA, les Groupes Islamistes Armés, des dissidents du FIS, les massacrer) comme dans le « triangle de la mort » près d’Alger. Dans la plaine de la Mitidja et à Médéa les massacres ont permis aux grands propriétaires d’expulser de nombreux paysans pauvres et d’occuper les terres pour des constructions de luxe ou de grandes exploitations agricoles et vinicoles. La guerre enfin a justifié l’interdiction des grèves et des manifestations et permis de faire passer des licenciements massifs et accepter une chute incroyable du niveau de vie de la population alors qu’à l’autre bout elle favorisait la constitution de fortunes fabuleuses.

Pardonner à l’armée ?

A tous ceux qui manifestent pour demander ce que sont devenus ces milliers de personnes enlevées et que l’on n’a jamais revues, torturées, assassinées par les forces de l’ordre ou par des bandes armées du pouvoir ou des islamistes, Bouteflika répond : « à propos des disparus, la concorde civile implique que l’on fasse le compte en termes de pertes et profits d’une situation extraordinaire que personne n’a souhaitée... ». (cité par l’hebdomadaire algérien « La Tribune » du 22 juillet). Et dans le journal « El Watan » du 13 août un lecteur, remarquant qu’on demande à la population d’amnistier les assassins islamistes parce qu’ils ont été marginalités, qu’ils regrettent leurs actes et ne sont plus un danger, pose la question : « faut-il amnistier le pouvoir ? (..) avant de nous prononcer sur la clémence, nous avons le droit de nous interroger si son pouvoir est marginal, son repentir sincère et sa capacité de nuisance inopérante. Rien n’est moins sur ! »

Même sans illusion sur le pouvoir, la population ne peut que souhaiter que l ’Etat lève la chape de plomb qu’il faisait peser sur elle au nom de la lutte contre le terrorisme. Au moment où nous écrivons nous ne connaissons pas le résultat du référendum mais d’ores et déjà le président a obtenu des succès : il a non seulement l’accord d’Abassi Madani et de Madani Mezrag, le dirigeant de l’AIS, mais le soutien à la fois d’autres partis islamistes ralliés au pouvoir, comme le Hamas et l’Ennahda et de partis anti-islamistes comme le RCD de Saïd Saadi, en passant par le syndicat officiel UGTA et les partis qui se sont toujours confondus avec l’appareil d’Etat : FLN, RND et ANR. Il rassemble des foules, répond aux questions de l’auditoire, est bien vu de la « communauté internationale », renoue avec les dirigeants de l’Etat français. Que de soutiens pour un président élu il y a peu d’une manière si contestée que tous les autres candidats s’étaient retirés, dénonçant la fraude !

Une politique dictée par la crainte de la classe ouvrière

Depuis octobre 1988, combattre les islamistes ou s’entendre avec eux ont été des politiques successives des généraux, mais toujours en fonction de la crainte que ceux-ci avaient d’une force autrement inquiétante pour le pouvoir : la classe ouvrière.

Car alors la menace de déstabilisation du pouvoir face à la révolte de la jeunesse algérienne (réprimée par l’armée qui a fait entre 500 et 1000 morts) a été d’autant plus grave que dans le même temps la classe ouvrière était mobilisée pour ses revendications. Le mouvement des jeunes avait lui-même été déclenché par le mouvement des travailleurs de l’usine RVI Rouiba suivi par le bruit d’une grève générale et d’une manifestation ouvrière centrale dans Alger. Pendant que les jeunes étaient arrêtés, torturés, assassinés, que les tanks occupaient les rues, les grèves se sont généralisées. A l’époque les organisations qui avaient des militants dans la classe ouvrière, le PAGS, descendant du parti communiste algérien, et le syndicat unique UGTA, ont mis tout leur poids pour empêcher que la classe ouvrière devienne le fer de lance de la révolte générale. De la grève générale larvée ils ont fait des grèves locales, non reliées entre elles et surtout non reliées aux aspirations démocratiques contre le régime. Ils ont fait en sorte que leur ampleur soit quasi ignorée du reste de la population. L’occasion a ainsi été complètement manquée.

Mais la classe ouvrière est restée dangereuse car les grèves se sont poursuivies jusque en 1990 comme en témoignent les statistiques.

année nombre de grèves nombre de grévistes
1988 1933 285 619
1989 3889 357 652
1990 2023 301 694

En 1991, il y avait encore 71 500 grévistes. Mais l’échec de 1988etl’isolementdelaclasse ouvrière ont ouvert un boulevard aux islamistes. C’est eux qui, organisés politiquement derrière le FIS, ont canalisé le mécontentement populaire, gagné des militants et des voix aux élections. Le pouvoir a non seulement laissé faire mais plutôt favorisé cette évolution qui lui semblait bien moins dangereuse qu’une explosion dirigée par la classe ouvrière. Mais le succès du FIS, l’existence en son sein de courants radicaux incontrôlables comme celui de Ali Belhadj, à l’époque le second de Abassi Madani, ont amené le pouvoir à choisir de le casser. Le 12 janvier 1992, l’armée démissionnait le président Chadli, artisan de la politique qui associait le FIS, annulait les élections législatives dont celui-ci allait être le grand vainqueur, proclamait l’état d’urgence et l’interdiction du FIS. Le choix de celui-ci d’entrer dans la clandestinité et la lutte armée marquait le début de la guerre civile.

L’affaiblissement militaire, sinon la défaite complète, des islamistes est indispensable pour mettre fin à l’état de guerre. Pourtant ce n’est pas en 1996, quand les islamistes ont semblé battus, ni en 1997 quand l’AIS a annoncé sa reddition, que le pouvoir a lancé cette politique de réconciliation, mais seulement en 1999. C’est seulement maintenant que les classes dirigeantes pensent pouvoir en toute sécurité pour elles soulever la chape de plomb que la guerre leur a permis de faire tomber sur toute la population.

Celle-ci semble en effet considérablement démoralisée par le chômage et la misère qui ont encore grandi pendant la guerre civile. De 1995 à1997,1’0ffice National des statistiques estime la perte du pouvoir d’achat des ménages à plus de 45 %. La part de la population en dessous du seuil de pauvreté serait de 12 millions soit 40,2 %. Le revenu par habitant et par an est de 1700 dollars contre 2000 dans les années 1970. Quant aux licenciements, ils continuent de plus belle : ainsi l’annonce en août de 3400 licenciements à Sider (entreprise de sidérurgie qui était déjà passée de 22 000 à12 000 en 1997).

Les travailleurs sont toujours aussi révoltés mais épuisés à la fois par les horreurs de la guerre civile, la misère et les licenciements (plus de 600 000 depuis 1992) et dégoûtés par la politique syndicale des dirigeants de 1’UGTA. Lors de la grève des P et T en octobre 1998 son leader Sidi Saïd déclarait : « nous n’avons pas besoin de grèves inutiles ». Un encouragement, s’il en était besoin, au pouvoir pour interdire tout mouvement, commune la marche de protestation de 200 travailleurs de Sider et SNVI du 19 octobre dernier à l’appel de la coordination des métallos et mécanos, durement sanctionnés, ou la grève des aiguilleurs du ciel déclarée illégale en mars.

L’indispensable politique de classe

Selon Bouteflika, la paix sera la porte ouverte aux investissements étrangers qu’il présente à la population comme la condition pour sortir de la misère et du chômage. Aux riches, il a dit : « on ne demandera pas aux investisseurs d’où vient leur argent ». Une manière de dire que même les profits de la guerre civile sont blanchis. Aux travailleurs, il tient le langage de la fermeté et de l’austérité. « Je n’ai pas d’argent à distribuer », a-t-il répondu aux enseignants du CNES en grève.

Les travailleurs auront non seulement à se battre contre les patrons et l’Etat qui veulent leur faire payer les sacrifices économiques mais aussi se battre politiquement. Sur ce plan, les partis d’opposition ne représentent en rien une perspective pour les travailleurs. Aussi bien les partis dits éradicateurs, comme le RCD de Saïd Saadi, qui ont soutenu le pouvoir sous prétexte de « lutte contre le fascisme intégriste » ou ceux dits du « pacte de Rome », comme le FFS d’Aït Ahmed, qui ont prêché, avant Bouteflika, la conciliation avec les islamistes. Ceux-là prétendaient que la politique de « la paix avant tout » ouvrait la voie à la démocratie, les généraux étant selon eux incapables de la mettre en œuvre sans laisser la place. Bouteflika est en train de leur infliger un cinglant démenti.

De nouvelles exactions des classes dirigeantes ne peuvent qu’entraîner de nouvelles explosions sociales comme celle de 1988, donc de nouvelles occasions de renverser ce régime. Mais le problème pour la classe ouvrière est non seulement de se défendre sur le terrain revendicatif mais d’avancer son propre programme politique et social contre les classes dirigeantes et contre la dictature, d’être à la tête des autres couches sociales hostiles à celle-ci. Car il n’y aura ni démocratie ni fin du chômage et de la misère en Algérie sans mettre à bas cette dictature militaire où quelques généraux détiennent l’essentiel des richesses du pays, notamment celles du gaz et du pétrole, n’en partageant le bénéfice qu’avec les pays impérialistes.

13 septembre 1999 Robert PARIS


L’impérialisme français satisfait

Chirac, Jospin, Gayssot et Voynet sont sur la même longueur d’onde pour se dire satisfaits de l’évolution du régime algérien. Le journal « I’Humanité » du 2 août, commentant le propos de Védrine, ministre des affaires étrangères en visite en Algérie et selon qui « I ’alchimie franco-algérienne est à nouveau à l’œuvre », ajoute : « I’alchimie, un art de transmutation des métaux en or (..) est-ce le cas entre la France et l ’Algérie ? » Et de citer les 23 % de parts de marché occupées par la France en Algérie, « loin devant les USA », « les 698 millions de francs de solde commercial en faveur de la France » « les 400 millions de francs d ’investissements français qui ont reçu l’agrément des autorités algériennes et qui représentent 40 projets de partenariat industriel. Ces investissements s’ajoutent à ceux conclus dans le secteur pharmaceutique (groupe l’Oréal, Laphal et Rhone Poulenc) et bancaire (Société Générale et Natexis) », « 2,2 milliards, c ’est le montant des investissements réalisés par Total en association avec la compagnie algérienne Sonatrach pour l’exploitation de pétrole de Hamra dans le sud-est algérien ». On voit comment Bouteflika rassure les sentiments démocratiques et pacifiques de l’impérialisme français.

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