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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 14, mars-avril 2001 > DOSSIER : France-Afrique : Le pillage continue

DOSSIER : France-Afrique : Le pillage continue

Françafrique version de gauche : Multipartisme et réseaux mafieux

Mis en ligne le 1er avril 2001 Convergences Monde

La gauche française peut s’enorgueillir de toute une tradition coloniale. Le Front Populaire déjà, malgré ses promesses, n’avait pas allongé d’un pouce la laisse des colonies, réprimant au contraire dans le sang la grande grève des cheminots sénégalais en 1938. Après la Seconde guerre mondiale, c’est encore la gauche qui a défendu l’empire français face aux mouvements d’indépendance. Sans surprise, en 81, après 23 ans dans l’opposition le PS a repris le flambeau. Sans être gêné par les alternances avec la droite. Leur politique est identique sur le fond… et même sur la forme.

La partie émergée du néo-colonialisme de gauche…

Le candidat Mitterrand avait pourtant un volet Afrique, dans son programme de 1981 : promesse de retirer les troupes françaises et de renégocier les accords de défense avec les pays africains. Mais un an après son élection, l’ancien ministre de l’Intérieur de la guerre d’Algérie, rappelant que « L’avenir de l’Afrique intéresse au premier chef la sécurité militaire de la France », affirmait : « Tous les traités de défense seront respectés ». Cette promesse-là allait être tenue. Et ce respect aboutit au soutien au génocide rwandais, préparé sous les yeux du gouvernement Rocard dès 1990, et bénéficiant de la complicité de l’armée française pendant la cohabitation en 1994.

Mitterrand innovera [1] quand même en institutionnalisant la tenue de « sommets franco-africains ». C’est que le nouveau contexte international du début des années 90 pousse à « moderniser » les relations entre la France et son pré-carré. Au sommet de La Baule de 1990, Mitterrand incitera donc les gouvernants africains à engager le développement du « multipartisme » pour rafraîchir la façade de leurs dictatures. Ce qu’ils firent sans trop d’angoisse. Omar Bongo déclarera peu après : « « On » m’a demandé de faire le multipartisme, alors je le fais ».

Le passage dans l’opposition, en attendant le retour aux affaires de la gauche en 1997, fera refleurir un ton légèrement plus critique, Jospin déclarant : « Si le peuple nous fait confiance, nous changerons profondément la politique africaine de la France ». Quarante jours plus tard, élu, il louera à nouveau « l’empreinte de la France en Afrique », pour conclure : « Je confirme l’engagement de notre pays à poursuivre dans cette voie » [2].

…et les profondeurs des « réseaux »

Mais il existe aussi des aspects plus cachés de la politique française en Afrique : les « réseaux ». Leur principe est d’utiliser les liens personnels entre les milieux politiques français et africains pour favoriser les activités des entreprises françaises, qui peuvent ainsi plus facilement piller du pétrole, vendre quantité d’« éléphants blancs » [3] - ou trafiquer des armes ou de l’alcool. Leurs antennes dans l’appareil d’Etat français permettent un détournement direct de l’ « aide pour le développement » [4]. Au passage, les réseaux développent leurs trafics propres.

Ici encore la distinction gauche-droite n’a aucun sens : la « politique » défendue par ces réseaux est rigoureusement la même, et leurs entrecroisements coupent et recoupent les grands partis. Prolongements inévitables de l’appareil d’Etat impérialiste, ceux qui ont poussé à gauche ne peuvent avoir une forme bien différente des autres… Le tronc de ces entrelacs, c’est le réseau Foccart, mis en place par cette éminence grise de de Gaulle. Depuis vingt ans, tout en se maintenant (repris par Chirac), il s’est ramifié en une quinzaine d’autres, dont les deux principaux sont celui de Pasqua (géré par Charles et son fils Pierre), et celui de Mitterrand (feu François, et son fils Jean-Christophe, le célèbre « Papa-m’a-dit »). Il faut y ajouter ceux de Rocard et de Chevènement. Parfois rivales, toutes ces bandes savent fort bien coopérer, les deux gros outsiders (réseaux Pasqua et Mitterrand) en particulier. Il semble que le réseau Pasqua s’intéresse plus particulièrement aux casinos, alors que celui de Mitterrand ait une fibre plus « trafic d’armes et de drogue ». Mais la clientèle des chefs d’Etats africains est généralement abonnée à plusieurs, Elf, Bolloré, Bouygues ou Pinault aussi. De toute façon le personnel sert souvent différents réseaux successivement… voire simultanément. Ainsi Le Floch-Prigent, ex-PDG d’Elf, le « véritable ministre de la Coopération » de Mitterrand d’après ce dernier, serait passé en douceur du réseau Mitterrand à celui de Pasqua. La continuité de l’Etat est bien assurée..

Benoît MARCHAND


PCF et Verts : des critiques platoniques

Les satellites de la gauche plurielle, principalement PCF et Verts, se permettent un discours plus critique que le PS sur la politique de l’Etat français en Afrique. Il rappelle d’ailleurs justement celui des Socialistes d’avant 81. Les sales besognes politiques étant pour le grand frère, leurs programmes à eux peuvent conserver un parfum « moral »… Le PCF, quand même discret sur les responsabilités spécifiques de la gauche dans le continent noir, se contente de dénoncer les réseaux français et de faire des vœux pieux, déjà entendus dans le passé et jamais réalisé par la gauche : « [il faut pour l’Afrique] des coopérations réellement novatrices qui mettent au cœur des politiques la valorisation de ses immenses potentialités naturelles, humaines, culturelles, sa créativité. Avec des priorités immédiates : l’annulation de la dette, le doublement de l’aide publique, un plan d’urgence contre le sida, la transparence » [5].

Chez les Verts, Noël Mamère a été l’un des instigateurs de la commission parlementaire sur le Rwanda, dont les conclusions n’ont finalement servi qu’à minimiser la responsabilité de la France. Des Verts ont constitué en 1997 un collectif « Elf ne doit pas faire la loi en Afrique », qui demande au président de la compagnie « une politique de transparence […] et d’initier un dialogue constructif avec les ONG », aux pouvoirs publics d’« intervenir pour contrôler les agissements du groupe » [6], aux « actionnaires […] de s’informer et de demander des comptes »... Le parti souhaiterait encore qu’on renégocie les accords de défense (Jospin le promettait déjà avant 1997), qu’on « instaure un contrôle parlementaire sur les services secrets », etc.

Et au-delà, les Verts se permettent une critique assez radicale de la politique africaine de la gauche, allant jusqu’à déclarer par exemple « [Dans plusieurs domaines], la France de gauche ne fait pas beaucoup mieux que celle de droite. » Tant que ces humeurs ne dépassent pas trop des textes de la « commission transnationale » du parti… Car pour les Verts comme pour le PC, au-delà des postures humanistes, l’essentiel reste de toute façon la solidarité avec un gouvernement responsable des crimes dénoncés – à mi-voix.


[1Il faut ajouter aux innovations mitterrandiennes celle qu’il doit à Bernard Kouchner, en 1992 : le principe de l’intervention « d’ingérence humanitaire », sous mandat de l’ONU. Cela servira dès 1994 au Rwanda (opération Turquoise).

[2Le dispositif militaire « Epervier », dont la suppression avait été promise, sera renforcé dès l’été 1997.

[3Immenses projets inutiles et ruineux : basiliques pharaoniques, routes qui ne mènent nulle part, réseaux téléphoniques inutilisables…

[4Environ 40 milliards de francs par an, dont moins de 4% se transforment réellement en « œuvres de charité ».

[5D. Cirera, responsable des relations internationales du parti, 17 janvier 2001.

[6comme si Elf, ça n’était pas l’Etat français !

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