Victimes de l’amiante et surtout du profit
2 octobre 2006 Éditorial des bulletins L’Étincelle
Plusieurs milliers de personnes ont manifesté samedi dernier à Paris pour la défense des travailleurs victimes de l’amiante. En tête du cortège, les « veuves de Dunkerque », ces femmes de travailleurs de diverses entreprises de la ville, Sollac, EDF-Gravelines ou docks, décédés du cancer de l’amiante : elles luttent depuis des années pour une meilleure indemnisation des victimes et pour faire enfin reconnaître la responsabilité pénale des patrons.
Car c’est en connaissance de cause que ceux-ci ont joué avec la vie des travailleurs. Les méfaits de l’amiante sont connus depuis un siècle, depuis 1906, lorsqu’un inspecteur du travail avait révélé que les décès d’une cinquantaine de travailleurs de l’usine de filature et tissage d’amiante de Condé-sur-Noireau, dans le Calvados, étaient étroitement liés à la manipulation de cette substance. La région de Condé-sur-Noireau a même été surnommée la « vallée de la mort » à cause des décès entraînés par cette usine et les poussières qu’elle rejetait.
La découverte, en 1918, de l’asbestose, maladie spécifique des poumons provoquée par l’amiante, n’avait eu qu’une conséquence : le refus, aux USA, des compagnies d’assurance de couvrir les risques provoqués par ce matériau. Mais pas la réduction de son utilisation. Toujours le fric et rien que lui !
Les effets cancérigènes ont été découverts à la fin des années 40. Mais les années 70 étaient encore devenues l’âge d’or de l’amiante, avec, notamment, son utilisation massive dans le bâtiment, isolation, flocages, gaines de plomberie...
Il a donc fallu attendre 90 ans, jusqu’en 1997, pour obtenir enfin l’interdiction totale de l’amiante, après de multiples luttes de travailleurs victimes et des associations de défense.
Mais l’usine Alstom de Lys-Lez-Lannoy, dans le Nord a continué à l’utiliser dans la fabrication de ses chaudières. C’est sur plainte de 150 ouvriers que, pour les avoir exposés à l’amiante en toute illégalité de 1998 à 2001, son directeur a été condamné, le 4 septembre dernier, à une peine de prison avec sursis, une amende et une indemnisation des victimes (dont le montant est faible mais symbolique).
Faire reconnaître la responsabilité de ceux qui ont utilisé l’amiante pendant des dizaines d’années, alors qu’elle restait autorisée mais que sa nocivité était prouvée, est un autre combat. Le FIVA, Fonds d’Indemnisation des Victimes de l’Amiante créé en 2000, ne l’a été qu’avec l’intention de dégager la responsabilité directe des patrons et de réduire les indemnités que les travailleurs obtenaient parfois des tribunaux. La même année (sous un gouvernement de gauche, soit dit en passant), une loi spécifique était promulguée : elle protège les employeurs qui ne peuvent être considérés comme coupables des risques encourus par leurs salariés que si l’on prouve leur volonté de nuire.
La mise en examen pour homicide et blessures involontaires et exposition des ouvriers à un danger connu, le 19 septembre, de trois ex-directeurs de l’usine Ferodo-Valéo de Condé-sur-Noireau, héritière de l’ancienne filature d’amiante de cette ville et utilisatrice du matériau pour les équipements automobiles (freins, embrayages...) est donc une autre victoire. Mais il a fallu dix ans de bataille juridique des salariés pour l’arracher.
La lutte pour l’abrogation de la loi protégeant les patrons et pour l’indemnisation des victimes est en route. D’autant plus importante que les cancers de l’amiante ne se déclarent souvent que vingt ou trente ans après l’exposition. Ils provoquent en France 3 000 décès par an et on estime à près de 100 000 le nombre de victimes dans les années à venir.
Et n’oublions pas que, si l’amiante est aujourd’hui interdite en France, elle ne l’est pas dans les pays plus pauvres, nouveaux marchés pour les producteurs : l’Inde est devenue le premier importateur d’amiante, et le Canada son premier fournisseur.
Car la loi du profit règne sur la planète. Les victimes reconnues et potentielles de l’amiante en savent quelque chose. Plus généralement les économies sur la sécurité sont telles que l’on dénombre par an, rien qu’en France, plus d’un million d’accidents du travail dont 30 000 entraînent des incapacités permanentes et 600 morts.
Nous sommes tous concernés.

