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Révoltes étudiante et populaire en Indonésie : Avis de tempête sur l’Asie ?

1er août 1998 Monde

Le 22 mai dernier, lors d’une brève allocution télévisée, Suharto annonçait qu’il démissionnait de son poste de président de la République indonésienne, 32 ans après son accession au pouvoir. Après Duvalier en Haïti, Marcos aux Philippines, Mobutu au Zaïre et quelques autres, un des dictateurs les plus sanguinaires de la seconde moitié du siècle partait sous la pression d’une effervescence populaire et étudiante commencée six mois plus tôt et d’injonctions de plus en plus menaçantes du FMI et de l’exécutif américain. De fait, c’est la crise monétaire et boursière de l’Asie du Sud Est, démarrée formellement en Thaïlande en juillet 97 par la dévaluation monétaire, qui connaît en Indonésie, à ce jour de la façon la plus aigue, des répercussions économiques et sociales brutales. Probablement parce que le pays, archipel constitué de plus de 10 000 îles, arrivant en quatrième position mondiale avec ses 202 millions d’habitants, compte de très grosses concentrations urbaines, près de 80 millions d’« actifs » dont près de 10 millions d’ouvriers d’industrie, c’est-à-dire à côté d’une classe bourgeoise et petite-bourgeoise récente, une classe ouvrière presque toute neuve.

Le massacre anti-communiste de 1965, acte de naissance du régime Suharto

Suharto, cela faisait 32 ans qu’il gouvernait. Un bail. Signé dans le sang d’un des plus grands massacres du siècle, ce qui n’est pas peu dire, qui a fait 500 000 morts au moins dans les années 1965-66, à une époque où le pays ne comptait encore « que » 100 millions d’habitants. Il s’est agi à l’époque d’un génocide politique contre le PKI, parti communiste d’obédience pro-chinoise, fort de 3 millions de membres, influençant la principale centrale syndicale, un « Front paysan », des « Jeunesses populaires ». Ce PKI soutenait le régime de Sukarno, leader de la lutte pour l’indépendance indonésienne menée contre l’impérialisme hollandais de 1945 à 1949, qui à partir de 1959 avait mis en place un régime à vrai dire fort peu démocratique, basé sur des « groupes fonctionnels », sortes de corporations en lieu et place de partis. Les élections avaient été supprimées et Sukarno gouvernait comme un dictateur éclairé... Il parlait de « révolution nationale », de « réforme agraire », de mise en place d’une « économie dirigée » et surtout, il se présentait comme le champion d’un tiers mondisme « non-aligné ». Il n’était en rien révolutionnaire mais à l’époque, l’impérialisme américain qui se disait ébranlé par la Chine de Mao, les mouvements prétendus progressistes de libération nationale ou coloniale dans le tiers monde et tout particulièrement la guerre du Vietnam, recourait partout à des solutions militaires directes ou par dictateurs autochtones interposés. Comme en Indonésie.

Mais le régime dit d’Ordre Nouveau que Suharto mit en place en mars 1967, après avoir fait légalement déposer Sukarno par l’Assemblée du Peuple et s’être fait promouvoir président, fut bien l’ordre impéraliste : les biens américains et anglais nationalisés en 1964 furent restitués, l’Indonésie réintégra le camp occidental et ses dirigeants et grands bourgeois reçurent en échange une aide économique substantielle qui n’a pas faibli jusqu’à tout récemment.

Dans cette région d’Asie critique pour l’impérialisme américain, face à l’URSS et à la Chine dites communistes, l’Indonésie devenait une carte majeure. Un pôle anti-communiste en Asie du Sud-Est, à l’époque de la guerre toujours froide, puis un socle stable pour l’accumulation de profits dans les décennies qui allaient suivre.

Suharto et son armée y imposèrent pour cela une dictature féroce. Contre des populations et contre la classe ouvrière.

En 1969, le régime se fit la main sur les Papous de l’Iryan Jaya, annexé puis colonisé.

En 1974, avec l’invasion du Timor-Oriental, ex-colonie portugaise que le régime de Suharto décide de s’approprier, c’est le génocide d’un peuple, affamé, pourchassé sur ses propres terres. 200 000 morts sur une population totale de un million d’habitants.

Dans les années 1980, ce sont les opposants au régime dans les grandes concentrations urbaines, des opposants islamistes mais aussi syndicalistes ou communistes qu’il continue à voir et pourchasser partout.

Suharto proclama constitutionnellement une « double fonction » de l’armée militaire et politique. Il fonda un parti de gouvernement militaro-politique, le Golkar. Sorte de feuille de vigne à sa dictature personnelle et familiale, puisque cet appareil était surtout mobilisé pour assurer sa réélection, tous les 5 ans, jusqu’à celle de mars dernier !

L’« opposition » reconnue au régime est représentée par deux partis islamistes, la Muhammadiyah dirigée par Amien Raïs qui compterait 20 millions d’adhérents selon la grande presse, et la Nahdatul Ulama qui en compterait 35 millions. Si Suharto a réprimé durement le terrorisme islamiste, il a mené un jeu subtil, fait d’un mélange de répression et de manoeuvres de rapprochement avec ces grands partis d’obédience musulmane. Sans compter que son régime lui-même, à maintes reprises, favorisa institutionnellement la religion. Suharto parraina une Association des intellectuels musulmans, dirigée par son « ami » Habibie, qui vient de lui succéder à la tête de l’État. Il finança la construction de mosquées, favorisa le voile pour les femmes, la prière sur les lieux de travail. Suharto utilisa la religion (musulmane largement majoritaire dans le pays, mais aussi chrétienne ou bouddhiste) comme un dérivatif aux influences communistes.

Autre parti d’opposition dont la presse parle : le PDI, parti dit démocratique dont la fille de Sukarno, Megawati, parvint en 1993 à la tête, pour en être ensuite évincée par des manoeuvres de Suharto. Ce PDI tient un langage des plus modérés, mais un « forum » fut organisé à son siège lors des élections législatives de 1997, qui attira une foule nombreuse... trop nombreuse pour le régime qui fit évacuer un mois plus tard le bâtiment avec pour bilan officiel : 5 morts, près de 150 blessés et une vingtaine de disparus.

Du côté étudiant, il y eut à plusieurs reprises de la contestation et de l’effervescence. Au début des années 1970, puis dans les années 88-89, contre la spoliation par le pouvoir d’une partie de la paysannerie.

Des manifestations importantes eurent lieu en 1974, à l’occasion de la visite du Premier ministre japonais, Tanaka, qui tournèrent à l’émeute : les boutiques qui vendaient des produits japonais (par ailleurs le premier investisseur dans le pays), en particulier des voitures, furent attaquées par des manifestants qui n’étaient d’ailleurs pas seulement étudiants. L’armée intervint brutalement, faisant des morts et des centaines d’arrestations.

Cela dit, durant toutes ces années, malgré la dictature et même sous sa coupe, l’Indonésie s’urbanisa, s’industrialisa, de cette façon inégale et combinée qui est le lot des pays du tiers monde sous domination impérialiste. Et jusqu’à la crise récente, la croissance de l’économie par certains côtés spectaculaire quand on en constate les effets sur 30 ans a été pour Suharto et les patriciens du régime, un alibi utilisé pour tenter d’excuser tout le reste. La presse bourgeoise occidentale, du New-York Times au Monde, ne rata pas une occasion de le confirmer, comme ce dernier quotidien qui écrivait encore le 21 janvier dernier : « M. Suharto a rendu des services à son pays. Il serait simpliste de le dissimuler. Héritant, à la fin des années 60, d’un vaste archipel traumatisé par un sanglant massacre, au bord de la banqueroute et de l’anarchie, il l’a d’abord remis sur pied ». Le Monde « oublie » juste de préciser que c’est Suharto qui a perpétré le « sanglant massacre » !

Mais un tel sanglant massacre (comme bien d’autres, dont ceux du Rwanda) a été la terreur blanche on ne peut plus propice à la fructification des investissements étrangers et nationaux. L’aide économique de l’Occident, à commencer par celle du Japon (aide toujours intéressée, certes) afflua sur l’Indonésie, qui permit un début de développement dès les années 70. Puis vinrent les revenus du pétrole et du gaz, dont l’Indonésie est un des gros producteurs mondiaux. L’État s’endetta alors facilement pour des grands travaux et investissements, pour connaître ensuite des grosses difficultés avec la baisse du prix des matières premières au début des années 80. Et comme dans le reste du tiers monde, les dirigeants indonésiens appliquèrent à partir de 1986 une politique dite de « libéralisation » et d’ouverture au marché mondial : déréglementation du secteur bancaire, assouplissement des règles pour l’implantation du capital étranger, libéralisation du commerce, privatisations, etc. Mais aussi et surtout, austérité contre la population et la classe ouvrière. Le régime pouvait se flatter que l’économie ait connu une croissance de 7 % pendant 10 ans, entraînant un doublement de la richesse moyenne « par tête » (pour une population qui avait doublé en 30 ans)... mais toutes les têtes ne furent pas servies de la même façon. Et au premier rang des gâtés et même pourris du régime : la famille même du dictateur.

Une « classe moyenne », commerçants, petits patrons, paysans riches ou cadres de sociétés, s’est constituée aussi et a pu accéder à une consommation ressemblant à ce que connaissent leurs homologues bourgeois des pays riches.

L’émergence d’une classe ouvrière

Sur une population active totale de près de 90 millions, plus de 10 millions d’Indonésiens travaillent aujourd’hui dans l’industrie, et 30 millions dans les services et le secteur minier. Les produits énergétiques, gaz et pétrole représentaient 70,2 % des exportations en 1975, la quasi totalité du reste des exportations étant constituée de produits agricoles. Ils ne représentent aujourd’hui plus que 26,3 % des exportations, alors que les produits industriels, textile et électronique en particulier, en représentent plus de 50 %. Du moins avant la crise.

Arrivé au pouvoir en 1967, Suharto avait consolidé son règne et celui de son clan, et leur mainmise sur l’économie du pays, grâce surtout aux prêts et investissements étrangers. Puis le boom pétrolier du milieu des années 70 avait permis le développement d’une très riche bourgeoisie et d’un capitalisme national, toujours étroitement liés à l’armée et à la famille Suharto. La chute des prix pétroliers du milieu des années 80 a conduit à une réorientation de l’industrie, passant d’une production de biens de consommation à une industrie tournée surtout vers l’exportation. Et la main-d’oeuvre industrielle, qui avait commencé à se développer à la fin des années 70, a continué à faire de nouveaux bonds, 420 000 emplois industriels supplémentaires en 1987, 730 000 en 1990, progressant à un rythme de croissance annuel moyen de 20 % à la fin des années 80 et début des années 90.

Le mouvement ouvrier avait jusque-là été contenu, sous la poigne de fer de la dictature. Un syndicat unique, dirigé par l’état, instauré en 1973, le SPSI, était la seule organisation ouvrière autorisée. Des organismes tripartites, syndicat unique, organisation patronale et représentant du ministère du Travail, supervisés par les services de sécurité (commandement militaire régional et police), devaient assurer les bonnes relations du capital et du travail.

Avec l’augmentation numérique de la classe ouvrière, dans des usines souvent entourées de murs hérissés de barbelés, le régime indonésien s’efforçait d’accroître les moyens de contrôle policier sur la classe ouvrière, en même temps qu’il assouplissait quelque peu le fonctionnement du syndicat gouvernemental, le SPSI, pour s’en servir éventuellement de soupape de sécurité. Un décret du ministère du Travail en 1986 légitimait le rôle de l’armée dans la résolution des conflits du travail : elle avait charge de contrôler les quartiers ouvriers, de contrôler par des espions les ouvriers à l’intérieur de l’usine, d’intervenir à chaque conflit du travail et c’est elle-même qui dressait les listes noires des « agitateurs ouvriers » communiquées aux patrons des diverses entreprises.

Cela n’a pas pour autant suffi à empêcher le développement des luttes ouvrières, ainsi que l’apparition de syndicats illégaux, dont les dirigeants étaient systématiquement emprisonnés, des militants assassinés. Ainsi, en mai 1993, une ouvrière de 25 ans, Marsinah, fut assassinée pour le rôle qu’elle venait de jouer dans la grève de l’usine de montres où elle travaillait, dans une ville de l’Est de Java. En avril 1994, dans la banlieue de Bandoung, une autre jeune ouvrière qui, depuis 1992 était active non seulement dans son usine mais aussi dans toute sa zone industrielle où se côtoient des usines possédées par des capitaux taiwannais, japonais, hollandais et australiens, était enlevée chez elle pendant la nuit et assassinée.

Le première grande explosion ouvrière a été la grève et les émeutes d’avril 1994 dans la cité et les banlieues industrielles de Medan, la troisième ville du pays, au nord de Sumatra. La grève avait explosé dans 24 usines des zones industrielles entourant la ville le 14 avril, entraînant 20 000 ouvriers, à la suite de la découverte du cadavre d’un jeune ouvrier de 22 ans jeté dans la rivière Deli, proche de l’usine où il avait conduit en mars une grève. Des témoins l’avaient vu poursuivi et matraqué par les gardes de l’usine, mais la police, en refusant toute enquête, avait couvert l’affaire. Les ouvriers en grève demandaient la fin de l’intervention de l’armée dans les conflits du travail, ainsi que le passage du salaire minimum de 3 100 à 7 000 roupies (soit de 9 à 21 F) par jour, le droit de s’organiser, la reconnaissance du syndicat SBSI créé malgré l’interdiction, ainsi que la réembauche de 360 ouvriers licenciés d’une usine d’allumettes à la suite d’une autre grève. Le cortège des grévistes était rejoint par les ouvriers des autres zones industrielles, venus de plus de 50 usines. Après quelques promesses de négociations, pour gagner du temps, les forces anti-émeutes furent envoyées contre les grévistes, et après une après-midi d’affrontements violents, 20 ouvriers, ainsi que le responsable à Medan du syndicat illégal SBSI récemment créé, étaient arrêtés dans la nuit. Mais grèves et manifestations continuèrent les jours suivants. Les derniers jours, les émeutes furent marquées par des mises à sac de magasins dans les quartiers de commerçants chinois ; et la police en profita pour accuser le syndicat illégal SBSI d’avoir fomenté une émeute raciale, bien que le plus vraisemblable soit que les saccages anti-chinois aient été provoqués par la police elle-même.

Les grèves de septembre et octobre 1994 dans des usines de Djakarta et de Semarrang, dans l’île de Java, furent animées, elles, par un autre syndicat illégal, le PPBI. Plus récent que le SBSI, le PPBI avait commencé aussi à se développer au cours des années précédentes, avec l’aide de militants issus du mouvement étudiant et tenait son 1er congrès à l’automne 1994. Sa force était alors estimée à 10000/15000 adhérents.

La liste de ses militants ouvriers arrêtés et torturés, à la suite de mouvements de grève, a ponctué presque chaque mois l’actualité des luttes ouvrières de la fin 1994 et l’année 1995.

Mais c’est à la même époque où se créaient ces syndicats que l’on a pu voir un surprenant volte-face de la très social-démocrate Confédération syndicale australienne envers le syndicat gouvernemental indonésien, le syndicat jaune mis en place par la dictature. Fin 1994, la Confédération des syndicats australiens mettait sur pied un plan de formation pour syndicalistes du syndicat officiel indonésien, jusque-là formés par l’armée indonésienne plutôt que par des syndicalistes. Pour se justifier de ce soutien, le dirigeant de la Confédération syndicale australienne déclarait que les nouveaux syndicats illégaux étaient des organisations impulsées par des étudiants plus préoccupés de politique que de simple défense les revendications ouvrières. La raison était évidemment plus profonde : depuis 1994, le gouvernement australien dirigé par le chef du parti Social-Démocrate, Paul Keating, s’était fait le principal promoteur du développement des investissements australiens en Indonésie. L’aide apportée par les syndicats au syndicat gouvernemental indonésien, pour l’aider à redorer son blason et reprendre en partie le contrôle d’une classe ouvrière dont on ne pouvait plus se contenter d’empêcher policièrement les luttes, n’était que l’autre volet de la politique gouvernementale australienne.

Mais ni la répression, ni les tentatives de recyclage à l’australienne de la bureaucratie syndicale du régime militaire indonésien, n’a enrayé la montée des luttes ouvrières et le développement des organisations dans les usines.

Cela dit, au delà de la combativité ouvrière qui se manifeste depuis le début des années 90 en Indonésie, la constitution d’organisations syndicales nationales restées illégales jusqu’à la chute de Suharto pose bien sûr le problème de l’orientation politique des dirigeants qui ont impulsé leur création et regroupé dans ces organisations nationales les syndicats clandestins qui se créaient. Et ces dirigeants les plus connus, cela n’a évidemment rien de surprenant, sont politiquement liés au mouvement démocratique indonésien, comme cela ressort de leurs déclarations politiques.

La principale dirigeante de ce nouveau syndicat, le PPBI, aux allures plus radicales que l’autre syndicat illégal, le SBSI, est Dita Sari, une ancienne dirigeante du mouvement étudiant de la fin des années 80. Début 1995, elle définissait les objectifs de son organisation en expliquant que « nous avons eu des centaines de grèves au cours des trois dernières années. Beaucoup de ces grèves sont spontanées » et expliquait-elle, l’objectif du PPBI est d’en faire « des actions plus politiques que la simple demande d’augmentation de salaires. Nous voulons donner aux luttes une orientation plus politique et révolutionnaire ». En même temps, elle expliquait la tournure prise par la grève de Medan en avril de l’année précédente, par un manque d’organisation, sûrement, mais aussi par le fait que les ouvriers avaient posé des revendications trop élevées.

Le parti politique auquel elle appartient, le PRD, s’intitule Parti Démocratique Populaire. Il regroupe autour de lui les militants non seulement du syndicat ouvrier qu’elle dirige, mais aussi d’un syndicat paysan et du syndicat étudiant SMID qui a été actif dans la création des organisations ouvrières et paysanne en question. Mais son programme politique allie à la fois la demande de satisfaction des revendications ouvrières, la fin de l’intervention de l’armée dans les conflit du travail... et le soutien au PDI, le parti de la fille de Sukarno, Megawati Sukarnoputri, dont le PRD demande l’élection à la présidence de l’Indonésie.

Quant au fondateur de l’autre union syndicale illégale, la SBSI, Muchtar Pakpahan, arrêté en 1996 pour « activité subversive », il a été l’un des premiers prisonniers politiques libérés après la chute de Suharto. Le 10 juin dernier, il déclarait dans une interview au Herald Tribune qu’il avait peu d’illusions sur la démocratisation que pouvait apporter l’ancien bras droit de Suharto, Habibie. Sa revendication politique est la convocation d’une session parlementaire destinée à mettre en place un gouvernement de transition plus crédible. Il déclarait que son syndicat avait donné jusqu’au 15 juin à Habibie pour décider de convoquer cette assemblée, faute de quoi son syndicat appellerait à une manifestation de masse des ouvriers et des étudiants. Mais, précisait-il, son syndicat était opposé à toute action violente.

Amender le régime, lutter contre la corruption, mais même pas résolument contre la crise et la surexploitation de la classe ouvrière indonésienne, telles semblent être surtout les perspectives politiques de ce leader syndical.

Mais la classe ouvrière, elle n’a pas dit son dernier mot.

La crise a fait tout basculer

Partie de Thaïlande, la crise a été déclenchée par la fuite des capitaux : baisse des monnaies asiatiques entraînant une perte de change pour les capitaux placés dans ces pays, qui s’enfuirent en déclenchant une nouvelle baisse des monnaies. Les banques et entreprises locales, en particulier celles qu’on appelle les conglomérats et ressemblent à des trusts agissant dans des secteurs diversifiés, endettées en dollars, durent acheter à leur tour des dollars pour rembourser leurs créanciers, précipitant la dégringolade de leur monnaie. Les banques, ayant emprunté à court terme en dollars, pour prêter à plus long terme en monnaie locale à des entreprises ou promoteurs immobiliers, se sont trouvées dans l’incapacité de rembourser... Spirale infernale qui s’est traduite, en l’espace de quelques mois, par une inflation galopante et un écroulement de l’activité économique qui a grossi spectaculairement le nombre des chômeurs.

La roupie a perdu 80 % de sa valeur jusqu’à la chute de Suharto et continue à se dévaluer en juin 97 il fallait 2500 roupies pour un dollar, il en faut 14 000 un an plus tard. Cela signifie le renchérissement de tous les produits. Alors que des « experts » s’attendaient encore, à la fin 97, à ce que les économies d’Asie rebondissent et inondent les marchés occidentaux de produits bon marché, l’effondrement des monnaies a été tel qu’il a paralysé toute la production. Les entreprises indonésiennes qui travaillaient à partir de matières premières ou de produits semi-finis importés ont cessé toute activité faute de pouvoir payer leurs fournisseurs étrangers. La plupart des filiales des groupes étrangers ont fermé leurs usines. A Djakarta, des chantiers ont arrêté net.

Et le FMI n’est intervenu que pour bien s’assurer que les intérêts impérialistes seraient préservés, par le renforcement des recettes drastiques habituelles (privatisations et démantèlement des monopoles, hausse des taux d’intérêt, réduction du déficit budgétaire contre les plus pauvres).

Ce sont évidemment les travailleurs et les classes populaires qui sont surtout frappées. Mais aussi qui ont réagi. Des émeutes ont commencé dès janvier 98. Le cataclysme économique a eu ses conséquences sociales immédiates.

Six mois d’agitation étudiante et d’émeutes populaires

Les émeutes ont commencé début janvier. Elles ont rebondi un mois plus tard pendant la première moitié de février contre les hausses de prix. Ce n’est qu’à la fin du mois de février que les étudiants commencèrent à se mobiliser, alors que l’élection de Suharto pour un septième mandat se préparait pour le 11 mars. Le mouvement étudiant s’est progressivement radicalisé, mais c’est en mai qu’il a connu son paroxysme avec la détérioration de la situation économique et de nouvelles hausses brutales de prix. Les manifestations étudiantes sont sorties des campus, les émeutes ont pris pour cibles les symboles du pouvoir.

Le pouvoir a tenté de détourner la colère des travailleurs contre les commerçants chinois. Le 5 janvier, à Bandoung près de Djakarta, des auxiliaires de police chassèrent avec zèle les petits vendeurs pribumi (ou indonésiens de souche, musulmans pour la plupart, par opposition à ceux d’origine chinoise) de la rue où se trouvaient des commerces chinois. Les protestations des vendeurs ameutèrent des jeunes et des chômeurs qui s’en prirent à coups de pierres à une centaine de boutiques. A Jember, dans l’Est de Java, des supermarchés et des boutiques appartenant à des chinois furent pillés. Pour le seul mois de janvier, il y eut une douzaine d’émeutes anti-chinoises en différents endroits du pays.

La communauté indonésienne d’origine chinoise contrôle en grande partie les entreprises privées les plus importantes du pays (exceptées les multinationales étrangères), la majorité étant constituée de commerçants, de restaurateurs ou d’employés qualifiés dans les entreprises. Elle symbolise aux yeux de nombreux musulmans les privilégiés responsables de leur situation, ceux qui répercutent les hausses de prix et elle constitue une cible facile pour la colère populaire.

Que la communauté d’origine chinoise constitue le bouc émissaire traditionnel des difficultés rencontrées par la grande majorité de la population n’explique pas tout. Le retour d’un islam plus politisé, volontiers populiste et xénophobe, qui milite pour que les « musulmans » aient leur part de la richesse nationale face à la communauté d’origine chinoise souvent d’obédience chrétienne, a renforcé le poids de ces préjugés. D’ailleurs, pendant les émeutes, l’inscription « commerce musulman » sur le store pouvait éviter le pillage.

Le pouvoir lui-même a mis de l’huile sur le feu, sans avoir l’air d’y toucher bien entendu. Heureusement, le mouvement fut loin de se résumer aux attaques anti-chinoises. Les sentiments anti-chinois, qui continuent à se manifester à ce jour, sont loin d’épuiser les motivations des mécontents qui ne forment d’ailleurs pas un bloc monolithique, ni politiquement, ni socialement. Et la diversion, orchestrée par le régime et ses flics, n’a pas sauvé le dictateur.

Suharto, c’était déjà 32 ans de trop

Dès le 20 janvier, Suharto annonça qu’il se représentait pour un septième mandat consécutif. La presse se permit de critiquer la décision, et les leaders de l’opposition s’empressèrent d’annoncer leur intention de se présenter également, rompant ainsi l’unanimité qui avait cours habituellement. Megawati annonça qu’elle se considérait toujours comme la présidente du Parti Démocrate Indonésien. Elle se prononça pour une coalition des démocrates et des deux partis musulmans. Mais elle donna des gages en même temps sur la politique qu’elle prétendait incarner : le temps du « socialisme à l’indonésienne » de feu son père, était révolu. L’ignorance du peuple justifiait pleinement la double fonction militaire et politique de l’armée, qui devrait simplement se faire un peu plus discrète en temps de paix. L’unité du pays devait prévaloir, même au Timor ou dans l’Irian Jaya. Elle se montra tellement « responsable » qu’elle resta muette pendant le reste de la crise, par crainte « des agitateurs ».

En février, les émeutes reprirent de plus belle, aux cris de « Nous avons faim », suite à de nouvelles hausses de prix de l’essence et des denrées de première nécessité. Mais cette fois-ci, l’armée riposta et fit des morts dans différentes villes du pays. En tout, pas moins de 40 émeutes éclatèrent, se traduisant par des pillages de commerces, de centres commerciaux ou de fabriques.

Les conséquences sociales des désordres économiques se faisaient ressentir durement et brutalement pour les travailleurs. La hausse des prix atteignait déjà 40 à 80 % pour de nombreux produits de première nécessité. Alors que les récoltes avaient été particulièrement mauvaises l’année passée, rendant nécessaire le recours à l’importation, les biens importés voyaient leurs prix grimper aussi vite que la monnaie perdait de sa valeur. Les médicaments, la viande devenaient inaccessibles pour le plus grand nombre.

Les multinationales regroupées dans la zone industrielle de Tanggerang près de Djakarta licencièrent 40 % de leurs travailleurs, soit près de 200.000 ! Deux grandes usines produisant des chaussures de sport, Spotek, 8000 ouvriers et Eagle, 9000 ouvriers, jetèrent sur le carreau respectivement 2000 et 4600 travailleurs. La totalité ou presque des chantiers du pays cessèrent toute activité, entraînant des mises à pied par centaines de milliers. La plupart des multinationales japonaises, coréennes ou occidentales, dans les secteurs de l’électronique ou de l’automobile, qui avaient délocalisé là une partie de leur production furent fermées : Toyota, Mitsubishi, Toshiba, Sharp, ou Daihihatsu. Au mieux quelques cadres restèrent sur place en attendant des jours meilleurs.

L’essentiel des progrès du niveau de vie réalisés au cours des dix dernières années étaient en passe d’être effacés moins de dix semaines après le début de l’année.

Les étudiants prirent le relais de la contestation dans la dernière semaine de février, alors qu’allait s’ouvrir la session de l’Assemblée consultative chargée d’officialiser la réélection de Suharto pour cinq ans.

Le mouvement étudiant gagna progressivement la plupart des universités du pays. Il réclamait des réformes garantissant le droit d’expression et de réunion, mais aussi l’abolition des hausses de prix. Des grands débats furent organisés dans les campus des villes de Java, Sumatra, Sulawasi ou Bali. L’ambiance restait encore bon enfant, et tous chantaient l’hymne national avant de passer à des chansons plus gaies.

Face à ce mouvement, les forces de l’ordre laissèrent faire. Du moins tant que les étudiants restaient cantonnés dans leurs campus. Ce fut leur attitude constante, non seulement pendant la durée de session de l’Assemblée, pendant laquelle toute manifestation fut interdite, mais également par la suite. L’armée cherchait à contenir en douceur un mouvement qui ne la gênait que modérément... tant qu’il ne touchait que les étudiants. Il fallait éviter à tout prix que le mouvement étudiant ne fasse la jonction avec le mouvement populaire, et a fortiori avec les ouvriers.

L’Assemblée consultative vota comme un seul homme pour la reconduction de Suharto, en proposant même de lui accorder les pleins pouvoirs par crainte des explosions sociales. Quant à l’opposition, elle se garda bien de défier le pouvoir. Amien Raïs, le dirigeant de la Muhammediyah, qui apparaissait comme le principal leader, renonça à se présenter contre Suharto et à marquer au moins symboliquement sa défiance.

Suharto confia le nouveau gouvernement à un fidèle, Habibie, ancien ministre, fils « adoptif » et conseiller proche du président. Il était également président de l’Association des intellectuels musulmans, qui avait oeuvré à la promotion du courant islamique. Deux des enfants de Suharto eurent des postes ministériels, Tutut, la fille aînée aux affaires sociales, et Mohammad « Bob » hasan, le « baron » du bois, au commerce et à l’industrie... Un signal clair pour tout le monde sans doute : « Vous en avez repris pour cinq ans ».

Suharto eut aussi à négocier avec le FMI. Le financement conditionnel que le FMI avait accordé à l’Indonésie pour « l’aider » à sortir de la crise devait s’accompagner d’engagements stricts. Suharto, après avoir signé l’accord le 15 janvier, regimba et proposa d’autres mesures, comme d’indexer la roupie indonésienne sur le dollar. Cette mesure fut jugée irréaliste par le FMI, mais permit à Suharto de ne pas appliquer certains volets du plan, notamment la fermeture de nombreuses banques ou le démantèlement de monopoles appartenant à sa famille.

Mais une fois la réélection acquise et la fibre nationale flattée par l’évocation d’un « complot de l’étranger », le gouvernement s’engagea à appliquer les directives du FMI. Mesures dramatiques pour les travailleurs et les chômeurs, mais clémentes pour les exploiteurs et les profiteurs. L’État reprenait par exemple la dette privée en échange d’un remboursement étalé dans le temps par les débiteurs... à un taux de change roupie/dollar plus avantageux. Autrement dit, la socialisation des dettes insolvables des plus gros capitalistes du pays.

Les étudiants se radicalisèrent progressivement : de la dénonciation de quelques mesures, ils en vinrent à exiger la démission de Suharto et un changement de régime, brûlant des effigies du dictateur ou mettant en scène son procès. Fin mars et pendant tout le mois d’avril, les heurts avec les forces de l’ordre se multiplièrent parce que les étudiants ne restaient plus cantonnés entre les murs de leurs universités. Le 20 mars, le général commandant la police ordonna à ses adjoints d’entamer le dialogue avec les étudiants. Mais le 23 comme le 25 mars, les forces de l’ordre réprimèrent des manifestations, blessant plusieurs dizaines de jeunes.

Les événements prennent une toute autre ampleur en mai

Tandis qu’en France les anciens étudiants de 68 se rappelaient leur jeunesse, les étudiants indonésiens fêtèrent à leur façon cet anniversaire. Avec des différences !

Politiquement, les étudiants indonésiens de 1998 se disent le plus souvent « démocrates ». Même quand ils critiquent le régime, ils s’affichent jusque-là anticommunistes. La classe ouvrière d’Indonésie, de son côté, ne s’est pas manifestée dans les événements, du moins en tant que force organisée ayant ses propres perspectives. Des ouvriers ou des jeunes chômeurs ont participé aux émeutes, mais autant qu’on puisse en juger de loin et à ce jour, il n’y a pas eu d’intervention collective des travailleurs au nom de leurs intérêts de classe.

L’inquiétude qui se manifeste au pouvoir permet cependant de mesurer le poids politique que des réactions ouvrières plus organisées et conscientes pourraient avoir.

A l’usine métallurgique de Guawn, le patron annonça 90 licenciements sur 650 ouvriers. Un mouvement eut lieu. En plus des hommes de la sécurité de l’usine, les forces de l’ordre étaient présentes, ainsi que le chef de la police de la ville et un gradé de l’armée. Après le discours du représentant du patron faisant la morale aux ouvriers rassemblés et dénonçant les agitateurs c’est le chef de la police qui menaça les ouvriers licenciés s’ils tentaient d’organiser une riposte avec leurs camarades encore dans l’usine. Et de conclure que les travailleurs qui avaient perdu leur gagne-pain seraient bien inspirés de retourner chez eux à la campagne.

A Balaraja, 1000 ouvriers qui travaillaient en équipes 45 heures par semaine dans une entreprise de céramique se lancèrent début mai dans leur première grève depuis huit ans, depuis l’ouverture de l’usine en fait. Ils ne gagnaient que 200 F par mois et réclamaient 35 % de hausse de salaire. Un ouvrier de l’usine racontait qu’il limitait son alimentation au riz avec des galettes de soja frites, la viande étant hors de prix et leur dernier poulet ayant été mangé la semaine passée. Après s’être rassemblés dans la cour de l’usine, ils défilèrent pacifiquement. L’armée et la police, appelées par le patron, patrouillèrent tout autour du bâtiment tandis qu’une brigade anti-émeutes avait pris ses quartiers à l’intérieur.

Zones industrielles entourées d’enceintes barbelées et surveillées, omniprésence des forces de l’ordre, l’armée et le régime craignaient (et continuent de craindre) les réactions. Un officier, se présentant lui-même comme « démocrate », déclara à un journaliste du Monde que « l’armée pensait que les ouvriers allaient se révolter. Elle avait des plans pour lutter contre un tel soulèvement mais les ouvriers n’ont pu s’organiser ». Il est évident que c’est aujourd’hui une classe ouvrière d’une toute autre importance numérique qu’en 1965 que le pouvoir et l’armée ont en face, une classe ouvrière sans doute quasiment pas organisée, syndicalement et politiquement, mais qui a su mener des grèves malgré la répression : plus de 1130 recensées en 1994, dont plus du quart dans les banlieues de Djakarta. Et il s’est trouvé en son sein des militants qui ont eu la volonté de mettre sur pied des syndicats indépendants de la centrale gouvernementale pro-patronale.

Le premier mai, Suharto annonça qu’il excluait toute réforme politique avant la fin de son mandat en 2003, et l’armée, par la bouche du général Wiranto, chef d’État-major et ministre de la Défense, haussa le ton contre les étudiants. Les blindés légers et les balles en caoutchouc furent utilisées contre les manifestants.

Mais c’est à nouveau une initiative du pouvoir qui mit le feu aux poudres : une série de hausses de prix de 60 % en moyenne des transports ferroviaire et routier, de l’électricité et de l’essence. Des hausses qui furent dénoncées dans la presse comme liées aux privilèges accordés à la famille de Suharto, qui contrôlait le transport des hydrocarbures comme la production d’électricité.

A Medan, dans l’île de Sumatra, à l’extrême Ouest du pays, 1500 étudiants affrontèrent la police après avoir cherché à parlementer. Un véhicule de police brûla, ainsi qu’une douzaine de voitures, quarante étudiants furent arrêtés. A Palu, dans l’île de Sulawesi, des milliers d’étudiants cherchèrent à se rendre au Parlement local : 30 blessés. Les formes des manifestations varièrent d’un endroit à l’autre : à Djakarta, 200 étudiants firent un sit-in devant le parlement, tandis qu’à Unjung Padang (Célèbes), ils sillonnèrent la ville à bord de voitures, motocyclettes et minibus. A Yogyakarta, 10.000 d’entre eux partirent en manifestation et affrontèrent la police. A Medan, un officier de police rapporta : « Ce n’est plus une pure manifestation étudiante ; des gens ordinaires se sont impliqués. Il y a des milliers de gens en colère qui tentent de mettre le feu à des bâtiments. Ils brûlent des pneus et renversent des voitures ». Un journaliste rapporta que dans les manifestations, il rencontra en plus des étudiants, des médecins, des infirmières et des fonctionnaires.

C’est le moment que le FMI choisit pour annoncer un milliard de dollars d’aide, après deux mois de blocage. Michel Camdessus, son secrétaire général, donna un satisfecit au gouvernement pour les hausses de prix, tout en rejetant la responsabilité des émeutes sur les tergiversations passées de Suharto.

Dans les jours qui suivirent, les manifestations et les émeutes gagnèrent en ampleur. Des quartiers commerçants furent mis à sac, des bandes de jeunes des banlieues pauvres jouèrent au chat et à la souris avec les forces de l’ordre qui hésitèrent parfois à intervenir. Un étudiant fut tué.

Mais il fallut attendre le 11 mai pour que l’opposition, par la bouche d’Amien Raïs, demande à l’Assemblée Consultative d’annuler l’élection de Suharto : « Je suis déterminé à faire avancer le processus démocratique dans le pays et s’il m’est donné de conduire le »people power« dans la rue, alors je le ferai avec conviction ». Par « people power », il faisait allusion au mouvement qui avait abouti, en 1986, aux Philippines, à la chute du dictateur Marcos. De grandes manifestations en faveur de Cory Aquino, la veuve d’un opposant bourgeois à Marcos assassiné quelques mois plus tôt, avaient déstabilisé le pouvoir, mais c’est en fin de compte le choix de l’État-major militaire, formé aux États-Unis et avec le soutien tacite des États-Unis, qui fit chuter le dictateur. L’appel du pied à l’armée, que Raïs s’était toujours gardé de critiquer, était clair.

Suharto s’envola pour le Caire pour un sommet international, d’où il ne rentra précipitamment que le 15 mai. En quelques jours, les émeutes et les manifestations avaient changé d’échelle.

Le 12 mai, l’armée tira sur les étudiants à la sortie de l’université d’Indonésie à Djakarta faisant 4 morts. Le service d’ordre étudiant eut bien du mal à empêcher que les étudiants ne partent en manifestation. Ailleurs en ville, les émeutiers brûlèrent des voitures et un luxueux centre commercial. Dans le quartier moderne des affaires, des employés de bureau houspillèrent la police anti-émeutes et jetèrent des pierres. Les villes de province ne furent pas en reste : 10.000 étudiants auraient manifesté à Bandoung devant le parlement local, pendant que 8000 autres affrontaient la police à Yogyakarta. De grands rassemblements auraient eu lieu à Surabaya. Après l’armée, l’opposition conseilla aux étudiants de rester dans leurs campus.

Mais le paroxysme fut atteint le 14 mai à Djakarta : les émeutiers attaquèrent plus directement les symboles de la main mise de Suharto et de sa famille sur les richesses du pays. Ainsi, la Timor, une voiture produite par le trust sud-coréen Kia pour le compte du groupe de « Tommy », le fils cadet de Suharto, présenté comme la voiture nationale, fut extraite de son hall d’exposition et brûlée, devant les fusiliers marins qui laissèrent faire. Le siège du ministère des affaires sociales dirigé par Tutut, la fille de Suharto, fut livré aux flammes. Les centres commerciaux furent pillés, tandis que de nombreux chinois se réfugièrent à l’aéroport ou dans les grands hôtels. La résidence du patron de Salim, un important groupe chinois, ami de Suharto, fut saccagée, les banques comme les distributeurs de billets dévalisés. Il y aurait eu près de 500 morts, essentiellement parmi la population qui avait envahi les centres commerciaux par ailleurs incendiés, mais aussi parmi des commerçants d’origine chinoise. Le bilan matériel des troubles souligne également l’ampleur du soulèvement : 3000 bâtiments et plus de 1000 véhicules endommagés ou détruits.

Face à cette colère, les étudiants restèrent en retrait à Djakarta : ils refusèrent de suivre les manifestants venus les chercher à l’université, en invoquant leur refus de cautionner les agressions contre les Chinois.

Les forces de l’ordre ont paru soit complaisantes ici, soit débordées là, et peu enclines à affronter la population en colère. Par impuissance ou par calcul, elles n’ont pas empêché ces « débordements ». Vis-à-vis des étudiants en particulier, le général Wiranto joua l’apaisement en demandant l’ouverture d’une enquête sur la fusillade du 13 mai et en mettant les drapeaux officiels en berne. Djakarta fut quadrillée le lendemain par les blindés, mais le général refusa d’instaurer le couvre-feu en affirmant qu’il gardait le contrôle.

Du Caire, Suharto évoqua pour la première fois la possibilité de son départ et les hausses de prix furent annulées. Les chefs d’État des grandes puissances, réunies pour le G8, eurent une position assez bien résumée par Chirac : « Il est capital de retrouver un pouvoir politique apte à mettre en oeuvre les réformes indispensables » ! Suharto, que les impérialismes avaient soutenu sans faiblir dans toutes ses exactions, n’était plus l’homme de la tâche.

La pression ne se relâcha pas à l’intérieur du pays, sous des formes moins violentes. Des délégations de 56 universités convergèrent sur le Parlement pour exiger le départ de Suharto. L’opposition, réunie dans un Conseil du peuple rassemblant les principaux partis, mais aussi une fraction du parti du président, le Golkar, dont des députés qui avaient réélu Suharto à l’unanimité deux mois auparavant en lui proposant les pleins pouvoirs, le président de l’Assemblée au nom de tous les partis ou groupes représentés (dont l’armée, qui possède de droit 75 représentants), l’Association des intellectuels musulmans, dirigée par Habibie, le premier ministre, et comprenant plusieurs ministres parmi ses dirigeants, bref, toute la classe politique, unanime le 18 mai, pour prier Suharto de partir...

Avant les dernières journées d’émeutes, Amien Raïs avait envisagé une manifestation qui réunirait un million de personnes sur la grande place de Djakarta pour le 20 mai. Raïs jouait avec le feu, selon les autres figures de l’opposition. L’armée prévint qu’elle s’opposerait à ce rassemblement : un succès serait le signe de la puissance de la rue et favoriserait la convergence des étudiants et du reste de la population. La moitié des soldats de Djakarta occupèrent militairement la place avec blindés et barbelés en chicane. Les bureaux aux alentours furent fermés et la circulation interdite. Amien Raïs raconta quelques jours plus tard qu’il avait rencontré un général dans la nuit qui précédait le jour de la manifestation : « Ce général m’a dit clairement qu’il n’hésiterait pas un instant à provoquer à Djakarta un autre Tien-Anmen. Quand il m’a dit cela, j’ai été bouleversé ». Il annula la manifestation le matin même à 7 heures.

L’armée autorisa en revanche la tenue de grandes manifestations en Province, qui mobilisèrent des centaines de milliers de personnes, dont un demi million de manifestants dans la seule ville de Yogyakarta.

Suharto démissionne, et ensuite ?

Suharto démissionna enfin le 22 mai, lors d’une brève allocution télévisée. Il laissait Habibie, son vice-président, former le nouveau gouvernement. Clinton salua sa démission.

Le jour même, Habibie présenta un nouveau gouvernement de technocrates, avec Wiranto confirmé au poste de ministre de la Défense. Il confia le poste de l’économie à un homme apprécié par le FMI. Dans un discours télévisé, il caressa les étudiants dans le sens du poil, promit de s’attaquer au « népotisme, la collusion et la corruption » et de démanteler les monopoles. Il annonça également qu’il se conformerait à tous les engagements internationaux du pays, donc de facto au plan du FMI.

L’opposition fut une fois de plus très modérée. Raïs se dit « neutre », en prenant date pour les futures élections, car, dit-il, « il ne tiendra pas jusqu’en 2003 ». Un certain flottement gagna les étudiants : certains exigèrent la démission d’Habibie, d’autres semblèrent plus hésitants. L’armée fit évacuer sans trop de difficultés le Parlement.

Wiranto commença par asseoir son pouvoir en déplaçant ses rivaux les plus gênants, à commencer par le gendre de Suharto, le général Probowo, « promu » des forces stratégiques à l’école militaire. Devant 10.000 officiers, le 27 mai, il fit un nouveau geste vis-à-vis des étudiants : « Allons sur les campus nous excuser auprès de tous les étudiants pour ce qui est arrivé à leurs amis, qu’ils sachent que nous partageons leurs vues sur la réforme ». Mais par ailleurs, il refusa toute commission sur les biens de la famille Suharto. Habibie lâcha du lest en promettant fin mai de nouvelles élections pour 1999 et la libération des prisonniers politiques. Celle-ci a commencé... au compte-gouttes.

Rien n’était réglé évidemment. Même si l’Indonésie cessa de faire l’actualité en France, le calme était loin d’être revenu.

Le lundi 15 juin, de multiples manifestations eurent lieu dans plusieurs villes où des manifestants, étudiants ou non, réclamèrent la démission des autorités locales, accusées de corruption. A Djakarta, plusieurs manifestations eurent lieu simultanément, soit pour protester contre le plan d’austérité du FMI, soit pour exiger la démission d’un gouverneur provincial, soit contre le Golkar. La même effervescence semble s’être emparée de Surabaya, la deuxième ville du pays, dans l’île de Sumatra : une manifestation d’étudiants réclamait que Suharto soit traduit en justice, la libération des prisonniers politiques et la baisse des prix des produits alimentaires, tandis que des milliers de travailleurs du port de Tanjung Perak défilaient pour réclamer des hausses de salaire.

Jusqu’à ce jour, des grèves et manifestations touchent l’ensemble des îles de l’archipel.

La classe ouvrière indonésienne subit un chômage de masse et un appauvrissement considérable. Mais dans les usines comme au-dehors, dans les quartiers populaires, le précédent développement économique a considérablement renforcé ses effectifs. Aujourd’hui, dans ce contexte de fin de dictature, une période s’ouvre à la fois plus dure pour les travailleurs, sur le plan économique, mais qui pourrait sur le plan politique, être plus favorable à leur organisation, à leur politisation, à leur intervention dans les évènements, en tant que classe.

L’économie des pays dits il y a peu « émergents » mais qui plongent aujourd’hui parce qu’ils sont de fait totalement liés aux intérêts impérialistes, est on ne peut plus fragile. Ou préfigure, dans cette région du monde, ce qui pourrait se passer même dans les grands pays dits riches, en cas d’engrenage infernal de crise.

Mais ce qui ne sombrera pas et ce qui reste de cette économie impérialiste en déroute, ce sont les dizaines de millions de travailleurs qui vivent et luttent en Asie et sur lesquels on peut miser pour être, avec d’autres, ses inévitables fossoyeurs.

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