Aller au contenu de la page

Attention : Votre navigateur web est trop ancien pour afficher correctement ce site internet.

Nous vous recommandons une mise à niveau ou d'utiliser un autre navigateur.

Archives > Autres archives > Les articles dans « Lutte de Classe » > 1998 > juin > 1er

Belgique - Une occasion manquée ?

1er juin 1998 Monde

Depuis des mois la Belgique patauge dans une sorte de crise politique et sociale rampante, qui semble sinon menacer, du moins mettre en question non seulement le gouvernement mais au-delà les institutions et l’État. Le récent épisode tragi-comique de la tentative d’évasion de Dutroux, se soldant par les démissions immédiates du chef de la gendarmerie et des ministres de l’Intérieur et de la Justice, n’a fait que remettre en lumière cette situation de crise.

Au cours de l’année écoulée, la Belgique a en effet traversé de sérieuses turbulences politiques et sociales. Affaire des « enfants disparus », luttes de la sidérurgie, fermeture de Renault-Vilvorde, émeutes de jeunes immigrés ont plus ou moins coincidé dans le temps, alimentant un climat de désarroi social et politique. La classe ouvrière a été partie prenante de cette crise multiforme, mais sans exercer un leadership politique ni apparaître comme un pôle ouvrant une perspective pour le restant de la société. A défaut d’une alternative de ce côté, le danger existe que les sentiments de dégoût et de démoralisation fournissent, tôt ou tard, un terrain à la démagogie réactionnaire.

De plus, par ses attaques contre le monde du travail, l’équipe PS/PSC. (Parti Socialiste-Parti Social-Chrétien) au pouvoir depuis 1986 a non seulement préparé le terrain aux libéraux qui envisagent un retour aux affaires à l’occasion des prochaines élections (juin 1999), mais aussi favorisé le renforcement électoral de l’extrême-droite.

Le parti socialiste, chef d’orchestre de l’austérité

Le gouvernement actuel repose sur la coalition des Socialistes et Sociaux-Chrétiens. Par son entremise, la bourgeoisie belge s’est montrée fort active dans la construction européenne. La participation de la Belgique à l’Union Economique et Monétaire et son adhésion à l’Euro étaient compromises par un stock de dette publique très élevé : mais le gouvernement s’est efforcé de ramener le déficit annuel des comptes publics à 2,4 % du Produit Intérieur Brut, au delà donc de la barre des 3 % fixée par le traité de Maastricht. La résorption de ce déficit s’est effectuée à travers la compression des dépenses sociales. Comme ailleurs, la construction européenne aura donc servi de prétexte et de justification à une austérité draconienne. Cette politique de rigueur s’est coulée jusqu’à présent dans le moule de la « concertation sociale » : le système de pseudo-compromis « à la Belge ».

Depuis 1978, date où la Belgique encaisse les premières répercussions sociales de la récession mondiale de 1974, la classe ouvrière se trouve sur la défensive. Dès cette époque, la bourgeoisie s’en prend en particulier au système de Sécurité Sociale, l’un des plus développés d’Europe, tandis que les vagues de licenciements viennent grossir les chiffres du chômage. Pour gérer la régression sociale, les possédants ont pu compter sur les bons et loyaux service de la Social-Démocratie, relayée par la direction réformiste du syndicat FGTB, seconde centrale du pays, avec un peu plus d’1 million d’adhérents, et majoritaire en Wallonie (contre 1,2 millions d’adhérents à la CSC, syndicat social-chrétien lié au parti du même nom et plus implanté dans la classe ouvrière néerlandophone). Le PS et le SP (partis socialistes wallon et flamand) sont particulièrement intégrés à l’appareil d’État, à l’instar des bureaucraties syndicales : les qualifier de « réformistes » est flatteur. Pourtant leur hégémonie dans les entreprises est aujourd’hui encore bien réelle. Faute de miettes à négocier, ces appareils n’ont d’autre rôle que de freiner les luttes des travailleurs et d’empêcher l’émergence d’une politique ouvrière alternative sur leur gauche.

De plus de 10 ans de participation socialiste au gouvernement (de 1978 à 1981 et de 1988 à aujourd’hui), il résulte donc un pesant climat de démoralisation et de désorientation dans les rangs ouvriers.

L’année écoulée a vu se multiplier les attaques contre l’emploi, qu’il soit public ou privé. Licenciements et suppressions d’emplois se sont multipliés à la Poste, à la Caisse Générale d’Epargne et de Retraite, dans les chemins de fer où à Belgacom (l’équivalent belge de France-Télécom), comme à Opel-Anvers, à la Fabrique Nationale d’Herstal (filiale du groupe français GIAT), où chez Cockerill (sidérurgiste en voie de privatisation dont le PDG, qui n’est autre que Jean Gandois, ex-patron du CNPF, a brutalement comprimé les effectifs cette année dans le cadre du plan « Horizon 2000 »). Chez Uniroyal-Herstal, le chantage à la fermeture a permis de licencier 170 travailleurs (sur 630) en octobre dernier, tout en réduisant les salaires des autres ; chez Renault, ce fut la fermeture pure et simple du site de Vilvorde et le chômage pour des milliers d’ouvriers.

Le secteur dit « non-marchand » (hôpitaux, crèches, écoles de devoirs, secteur associatif), lui aussi frappé de plein fouet par l’austérité, s’est mobilisé fin décembre 1997, puis en janvier et en mars de cette année, dans des manifestations qui ont rassemblé chaque fois 20 000 travailleurs, pour exiger des embauches et les 35 heures. C’est actuellement au côté flamand de subir les attaques massives qui en 1995-1996, avaient touché l’enseignement francophone, avec le licenciements de centaines d’enseignants et le regroupement de certaines écoles dans le cadre des décrets Onckelinx, du nom d’une ministre wallonne de l’enseignement francophone.

Les chiffres du chômage n’ont donc cessé d’augmenter, même si les statistiques officielles ont ignoré cette hausse : près de 500 000 chômeurs aujourd’hui officiellement recensés, plus de 850 000 d’après les syndicats. Et le dernier projet de la ministre du travail Miet Smet ne peut guère améliorer les choses : elle voudrait imposer des formations aux 33 000 jeunes chômeurs de moins de 25 ans, formations que les intéressés financeraient eux-mêmes via une réduction d’un tiers de l’allocation chômage (laquelle varie aujourd’hui entre 2000 et 4000 FF).

Les salariés eux aussi encaissent des pertes de pouvoir d’achat, à travers le blocage partiel des salaires, la non-indexation des barèmes fiscaux qui se traduit par la hausse des impôts directs des salariés, et des restrictions dans le remboursement des soins de santé (les soins dentaires et produits de pharmacies en particulier). En parallèle, les profits des grandes entreprises et des banques n’ont cessé de progresser, tandis que la bourse de Bruxelles crevait tous ses plafonds.

Comme en France, l’État multiplie les largesses envers le patronat, qui engrange les subventions sous le prétexte d’aide à l’emploi : la loi Vande Lanotte, du nom du ministre de l’Intérieur démissionnaire après l’évasion de Dutroux, équivalent de la loi De Robien en France, a permis aux entreprises d’imposer austérité salariale et flexibilité sous couvert du passage au 32 heures et d’embauches, le tout financé par les deniers publics. Les accords passés en ce sens (comme chez Volkswagen, dans l’agglomération bruxelloise) ont été présentés par les appareils syndicaux comme la quintessence du progrès social.

Non content d’orchestrer ce recul social, le PS et le SP sont par ailleurs parmi les protagonistes essentiels des multiples affaires qui reflètent le pourrissement des milieux politiques et des institutions belges : depuis l’affaire Cools, ministre et ponte socialiste assassiné dans des circonstances restées mystérieuses, en passant par les pots de vins perçus par des politiciens pour l’achat d’hélicoptères Agusta et l’installation d’équipements Dassault, sans compter les interrogations que suscite le rôle des autorités dans l’affaire des enfants disparus (affaire Dutroux-Nihoul).

La classe ouvrière n’est pas anesthésiée

La vague des attaques patronales s’est pourtant heurtée ça et là, durant l année écoulée, à la riposte ouvrière. Riposte dont les Forges de Clabecq sont devenues le symbole le plus populaire.

Cette entreprise sidérurgique était anciennement la propriété de la famille Dessy, qui s’est retirée des affaires, laissant à la Région Wallonne, devenue actionnaire principal, le soin de renflouer une société en situation délicate. Fin 1996, les Forges étaient déclarées en faillite et 1800 travailleurs laissés sur le carreau. Après la succession des sinistres dans la sidérurgie européenne, beaucoup tenaient cette fermeture pour fatale, sans se douter de l’énergie combative qu’allaient déployer les ouvriers des Forges. Pendant plus de dix mois, ceux-ci se sont battus pour la réouverture du site et, à la surprise générale, ont fini par obtenir en partie gain de cause.

Cette lutte opiniâtre fut marquée par de violentes confrontations entre ouvriers et forces de l’ordre. Dénigrés à longueur de colonnes par la presse bourgeoise unanime (notamment après que le liquidateur de l’entreprise ait reçu quelques coups de poings bien mérités), les ouvriers de Clabecq ont contribué à renforcer la fierté, l’esprit de lutte d’une partie de la classe ouvrière belge.

Car la lutte de Clabecq a semblé, à un certain moment, en mesure de rallier autour d’elle d’autres fractions de la classe ouvrière, voire de s’étendre à d’autres secteurs. En février 1997, à l’appel de Roberto D’Orazio, leader de la délégation syndicale de Clabecq, plus de 50 000 travailleurs affluaient de tout le pays, non seulement pour manifester leur soutien aux ouvriers des Forges et exiger la réouverture du site, mais aussi pour exprimer des sentiments d’exaspération plus généraux. L’entreprise en lutte rassemblait ainsi autour d’elle, pour une seule démonstration, autant que les défilés syndicaux classiques durant l’année entière ! A cela rien d’étonnant : une petite fraction de la classe ouvrière, tant wallonne que flamande, exaspérée par la veulerie et la duplicité des appareils, tournait ses regards vers la délégation de Clabecq. Ce n’est pas non plus un hasard si, aujourd’hui encore, la presse bourgeoise belge affuble Roberto D’Orazio du surnom ironique de « pape rouge » : il semblait en mesure de proposer à une partie des travailleurs belges une orientation radicale, une alternative à la collaboration de classe menée par la FGTB et la CSC.

Les limites du syndicalisme « de combat »

Mais justement, D’Orazio, ni au cours du grand meeting qui conclut la « marche multicolore » de février 97, ni par la suite, ne voulut secouer, autrement qu’en paroles, le carcan des bureaucraties. Critique envers ces « structures », il se garda bien cependant d’indiquer aux travailleurs la voie d’une organisation autonome de la classe ouvrière, réellement indépendante du bon vouloir des appareils. Ce jour-là comme par la suite, D’Orazio souligna pourtant, devant un auditoire acquis, la nécessité d’une lutte d’ensemble des travailleurs de tous les secteurs, les méfaits de la division corporatiste, syndicale et même linguistique (il prit soin de faire traduire au fur et à mesure son discours en néerlandais) ; le terme même de grève générale fut lancé. Malgré ces justes paroles, il continua à se montrer respectueux des prérogatives des appareils. Roberto D’Orazio rejetait à l’époque, comme aujourd’hui, l’idée de travailler à l’extension des mouvements par la base, de s’adresser directement aux travailleurs des autres entreprises. L’idée de court-circuiter les autres délégations syndicales, souvent réticentes, lui semblait « anti-démocratique ». Etrange conception, selon laquelle la démocratie interdit de s’adresser aux travailleurs du rang autrement qu’en empruntant la voie hiérarchique !

Surfant d’un côté sur la radicalité ouvrière, donnant des gages à l’appareil de la FGTB de l’autre, il se cantonna à un jeu d’équilibriste, ponctué d’actions radicales, de déclarations révolutionnaires, et même de menaces d’émeute. C’est ainsi qu’à plusieurs reprises, il promit (avec une certaine crédibilité) une « nuit infernale » dans les quartiers riches de la capitale. Mais la radicalité des propos et même de certaines actions ne pouvait tenir lieu de politique au moins alternative à celle des appareils bureaucratiques, sinon révolutionnaire.

L’annonce de la fermeture de l’usine Renault de Vilvorde, le 27 février 1997, créait pourtant une situation qui rendait plus urgente encore la mise en oeuvre d’une telle politique. 3150 travailleurs se retrouvaient brutalement sur le carreau, sans compter 3000 autres qui travaillaient à la sous-traitance. Un nouveau coup de poing contre la classe ouvrière, perçu comme tel dans l’ensemble de l’opinion. Tout cela, alors que l’usine était performante, présentée comme l’un des fleurons du groupe Renault. Les ouvriers y avaient accepté la flexibilité, des journées de 9 heures, la course à la rentabilité. Brutale fut la désillusion.

Ici tout particulièrement, le carcan de la bureaucratie FGTB et de la CSC aura pesé de tout son poids. Gacoms, leader de la délégation FGTB de Vilvorde, se vantait de n’organiser que des actions « ludiques » ; il aura tout fait pour isoler les Renault des autres travailleurs. Le SP (parti socialiste flamand) avait d’ailleurs mis sur pied une cellule spéciale composée de syndicalistes, de représentants du gouvernement et de la gendarmerie, pour neutraliser la colère ouvrière. Le responsable de la CMB (métallos FGTB), Herwig Jorissen, s’exprimait ainsi dans une lettre adressée à Nollet, le leader de la centrale syndicale socialiste, rendue publique ultérieurement : « J’ai été tout le temps présent afin d’éviter qu’on pousse finalement à la grève dans les (autres) entreprises automobiles ».

Fait révélateur, l’appareil s’est toujours montré hostile à ce que les travailleurs de Renault en lutte aillent rendre visite au site voisin de Volkswagen et prendre contact avec leurs camarades de cette autre usine d’automobile. En définitive, cette visite n’eut lieu qu’au moment même où était annoncé le vote de la reprise du travail à Vilvorde (certains ouvriers apprirent le résultat de ce vote dans l’autocar qui les conduisait chez Volkswagen !). Sur les chaînes, syndicalistes de Volkswagen et cadres de l’entreprise joignirent leurs efforts pour faire reprendre le travail aux quelques ouvriers qui s’étaient interrompus au passage du cortège des Renault.

A Vilvorde, les travailleurs n’ont pas pu s’exprimer à micro ouvert (pas plus qu’à Clabecq, d’ailleurs). Il n’y eut pas de démocratie ouvrière face aux appareils. Et aux quelques travailleurs de Renault qui pensaient qu’il fallait s’organiser en dehors des appareils, il manqua sur le moment l’expérience et la présence de militants ouvriers communistes révolutionnaires.

A ce stade, seule une direction ouvrière émanant des travailleurs eux-mêmes, aurait pu répondre aux exigences de l’heure : chercher à unifier les entreprises en lutte, travailler à l’extension du mouvement. Une telle politique ne pouvait se développer dans le cadre des syndicats, dont l’appareil était à l’inverse préoccupé, en ce printemps 1997, de circonscrire l’incendie. Il est bien entendu impossible de dire si les travailleurs des Forges, de Renault et d’ailleurs auraient pu, en joignant leurs forces, proposer des objectifs unificateurs à l’ensemble de la classe ouvrière, entraîner avec eux une fraction de celle-ci. Pour le savoir il aurait fallu que cette politique soit tentée, et elle ne le fut pas.

D’Orazio préféra inscrire son combat dans la perspective d’une lutte interne aux syndicats : influencer une majorité de délégations, infléchir la politique des « structures », une politique qu’il a ensuite pérennisée sous la forme d’un courant syndical « de combat », le MRS (Mouvement pour un Renouveau Syndical), opposé à la ligne officielle. Entre-temps, la délégation de Clabecq s’est vue marginalisée puis formellement exclue de la FGTB, à l’occasion du dernier congrès des métallos.

L’orientation du MRS s’inscrit dans une tradition belge, illustrée notamment par le courant d’André Renard, syndicaliste « de combat » qui fut néanmoins l’un des fossoyeurs de la grève générale de l’hiver 1960-61. Les principales organisations politiques d’extrême-gauche, quelles que soient les limites de leur audience, n’ont pas cherché en général à dépasser les limites de ce syndicalisme « radical ». Le Parti Communiste Belge, aussi social-démocrate que son homologue français, ne compte plus guère dans le monde ouvrier où il est distancé par un courant mao-stalinien, d’origine plus récente, le PTB (Parti du Travail de Belgique). Ce groupe, sans illusions sur le rôle des sociaux-démocrates et de leurs satellites syndicaux, a adopté une attitude suiviste sans faille à l’égard de D’Orazio, ce qui n’a rien de surprenant : l’orientation du PTB dans les entreprises consiste justement à soutenir les délégations « de combat » dans l’espoir de soustraire les structures syndicales à l’influence des partis bourgeois (sociaux-démocrates, sociaux-chrétiens et libéraux) et de mettre ces structures au service d’une autre politique. Autant mettre un chauffe-plats dans un congélateur dans l’espoir d’en faire un four. A noter que, indépendamment de la question de savoir si leurs faibles forces leur permettaient de jouer le moindre rôle, sur le fond aucun des principaux groupes trotskistes de Belgique (le groupe Militant, cousin du groupe du même nom en Angleterre, le Parti Ouvrier Socialiste, section belge du Secrétariat Unifié de la IVe Internationale, ou l’A.E.T., équivalent belge du Parti des Travailleurs en France) n’a proposé d’autre politique que celle du PTB et du MRS.

Le mouvement blanc

Pourtant le besoin d’une politique ouvrière résolue se faisait sentir avec d’autant plus d’acuité que la Belgique traverse une crise politique sérieuse qui s’est accentuée l’an dernier. En octobre 1996, une manifestation au retentissement international, la « marche blanche » donnait le coup d’envoi d’une période de remous et de discrédit des institutions de l’État. Le drame des familles d’enfants disparus a touché bien des travailleurs qui trouvèrent là l’occasion d’exprimer leurs sentiments de défiance ou de dégoût envers les institutions. Qu’elles soient réelles ou imaginaires, les « protections » dont Dutroux et Cie auraient bénéficié en hauts lieux révoltèrent les consciences. Le simple fait que les milieux populaires admettent l’existence de ces « protections » est révélateur du discrédit de l’État.

De façon inattendue, le mouvement toucha directement les entreprises : en réaction aux menaces de dessaisissement du juge Connerotte, les ouvriers de Volkswagen-Forrest, à proximité de Bruxelles, débrayèrent spontanément, et leur action initia durant quelques jours une vague d’arrêts de travail sporadiques sur tout le territoire. La participation ouvrière à ces mobilisations fut marquante mais ne s’est pas traduite en perspectives de lutte, et le mouvement a fini par se diluer. Les « comités blancs » qui en sont issus sont socialement dominés par les classes moyennes. Les luttes sociales et la crise politique se sont cotoyées sans véritablement se rejoindre.

Le gouvernement n’a pas manqué l’occasion d’enliser la mobilisation dans les sables des commissions d’enquêtes et des centres spécialisés dans la recherche d’enfants disparus. L’affaire Dutroux devint l’occasion d’un mea culpa hypocrite et d’une dénonciation de « l’inefficacité » des services de police et de gendarmerie, qui a conduit au regroupement de la police communale, de la police judiciaire et de la gendarmerie au sein d’une « police unique ». Bref, l’État bourgeois à répondu à la mobilisation par un renforcement de son appareil répressif !

Néanmoins, le 15 février dernier, une tentative de rééditer la marche d’octobre 1996, à l’appel des parents d’enfants disparus, a remporté un succès non négligeable (20 à 30 000 participants), dans une ambiance plus déterminée, et où l’expression politique n’était plus défendue (A l’origine, la symbolique du « blanc » avait été retenue, pour sa neutralité, à la demande du gouvernement et du roi.). Après la récente et rocambolesque évasion de Dutroux en avril, et même si les manifestations ont été alors très peu suivies, le mouvement blanc n’en est peut-être pas à son dernier rebondissement.

Dernier élément de ce contexte houleux, la montée de la tension dans certains quartiers pauvres où se sont produits des incidents comparables à ceux qui émaillent la vie des « cités » en France. En novembre dernier, l’assassinat d’un jeune dealer à Anderlecht, commune déshéritée de Bruxelles, a impulsé une série d’émeutes dans la région bruxelloise, à Liège et à Lokeren, explosions de colère de la jeunesse immigrée contre l’injustice sociale et la discrimination raciale, sur fond de chômage massif (plus de 30 % dans ces quartiers). Le gouvernement a choisi d’exercer une répression impitoyable, distribuant les coups de matraques puis, dans un second temps, les condamnations. Au même moment, les époux Decklercq, famille patronale du textile, arrêtés pour détournement et blanchiment, sortaient de prison en déposant une caution de 100 millions de FB (15 millions de FF) : un exemple de justice à deux vitesses que beaucoup ont relevé.

L’extrême-droite à l’affût

Dans un tel contexte, l’extrême droite est à l’affût, même si, contrairement au Front National français, elle n’a pas de direction nationale unifiée, mais joue plutôt au contraire sur les supposées oppositions linguistiques ou régionales. Ses progrès sont sensibles en Flandres, où le Vlaams Blok réalise parfois des scores électoraux importants (24 % à Anvers aux dernières élections). Mais le racisme à l’encontre des travailleurs immigrés, au delà de l’extrême-droite, gangrène toute la classe politique. Et des politiciens de tous bords cherchent à faire diversion en ravivant les querelles communautaires entre Flamands et Wallons : polémiques sur le déficit des organismes de sécurité sociale ou suppression des facilités accordées par l’administration de certaines communes bilingues aux minorités linguistiques.

Or les travailleurs sentent plus que jamais l’épée de Damoclès des licenciements : le cas Vilvorde a démontré que nul n’était à l’abri. L’étroitesse du marché intérieur belge, le poids des multinationales dans le secteur privé, le degré d’ouverture important de l’économie, contrepartie de la petite taille du pays, rendent la Belgique fort sensible aux aléas de la conjoncture économique internationale. Aléas que la bourgeoisie répercute bien entendu sur l’emploi, les salaires et les conditions de travail. Les ouvriers des grands sites industriels, automobiles et sidérurgiques notamment, se savent exposés à de nouvelles attaques.

Certes les travailleurs de Clabecq ont montré que la résistance opiniâtre, et au besoin violente, pouvait été payante puisque le site a réouvert avec une partie de son effectif. Avec cependant une ombre au tableau : sont exclus ceux qui avaient pris une part très active au mouvement, grâce à la « liste noire » communiquée au repreneur de l’usine, Duferco, par le syndicat chrétien, la CSC. Malgré tout, le redémarrage des Forges a été perçu plutôt comme une victoire, à mettre au compte de l’intransigeance et de la radicalité ouvrières.

Pourtant, surtout si la situation sociale s’aggravait encore, cela ne suffit pas à donner une perspective à la classe ouvrière, autour de laquelle celle-ci puisse se mobiliser et offrir une issue à la crise qui touche l’ensemble de la société, ou qui éventuellement à l’avenir lui permette de s’opposer à l’extrême-droite et déjouer les pièges que celle-ci tendra inévitablement dans le but de rallier à elle tous les mécontents de la situation actuelle. Pour cela cette radicalité doit être portée sur le terrain politique, se donner des buts qui correspondent aux intérêts de tous les opprimés et exploités. C’est dire qu’au-delà du syndicalisme « de combat », la question de la construction d’un parti ouvrier communiste révolutionnaire reste entièrement posée.

Mots-clés :

Imprimer Imprimer cet article Réagir Réagir à cet article