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A propos du mouvement anti-CPE du printemps 2006

19 janvier 2007 Politique

[Ce texte, du 26/11/06, a été rédigé en vue du congrès de LO, mais trop tardivement pour qu’il ait été possible de le mettre en discussion dans les assemblées préparatoires et donc de le soumettre au vote au congrès. Il s’agit d’une réponse aux passages consacrés au mouvement anti-CPE du texte de la majorité du 10/11/06, intitulé « Contribution au chapitre VII - Notre campagne (suite) », sous-titré « Retour vers le futur et une année qui sera sûrement électorale avec, peut-être, si le ciel le permet, souhaitons-le, des gerbes d’étincelles aux bons moments, aux bons endroits, pleins d’herbes sèches, voire d’explosifs » (cf. LDC 101, pp 51-52), qui était lui-même un commentaire du texte présenté par la Fraction intitulé « Nos orientations pour une année qui ne sera peut-être pas qu’électorale » .]

Retour non vers le futur, mais sur trois mois de l’année écoulée

« ...il semblerait que nos camarades (de la Fraction) valorisent excessivement certains aspects du mouvement de la jeunesse étudiante et lycéenne contre le CPE... » [LDC 101, p 51, col 1]. Discutons donc de l’appréciation que donnent du mouvement dans ce texte, les camarades de la majorité.

1) Attitude des confédérations syndicales vis-à-vis du mouvement contre le CPE

Où l’on apprend [p 51, col 1] que, si les « syndicats ont été obligés de lui donner une suite » (au mouvement), « les confédérations syndicales n’ont en rien été obligées de suivre » (3 lignes plus loin) !!!

Il y a eu durant le mouvement, à l’appel des confédérations syndicales, 5 journées d’action en deux mois, de plus en plus rapprochées, dont les deux dernières ont rassemblé 3 millions de personnes : le 7 février, les 7, 18 et 28 mars et enfin, le 4 avril. Alors, si « les syndicats [n’étaient pour rien] dans le recul du gouvernement », les centaines de milliers de salariés dans la rue ont certainement pesé dans la balance. En tout cas, cette combativité apparente des directions tranche singulièrement avec leur passivité sur le CNE, quelques mois plus tôt. Comment expliquer la différence, sinon par la pression exercée par le mouvement de la jeunesse ?

« Elles [les confédérations syndicales] ont considéré qu’il était de leur avantage démagogique de soutenir ce mouvement sans risque pour elles. »

C’est sans doute vrai pour le tout début, quand elles ont appelé à une journée d’action le 7 février, à peu de frais, pour montrer qu’elles n’étaient pas totalement inactives, en prenant soin de dissocier la journée anti-CPE de la journée intersyndicale d’action pour les salaires dans la fonction publique la semaine précédente, elle même distincte de la journée interprofessionnelle de la seule CGT deux jours avant cette dernière.

Par contre lorsqu’a démarré progressivement le mouvement dans quelques facultés (Rennes 2 et Toulouse-Le Mirail d’abord), les directions syndicales se sont senties obligées d’appeler à autre chose. Évidemment elle l’ont fait a minima, avec une nouvelle journée de manifestation un mois plus tard, le 7 mars, en sachant qu’entre temps il y aurait des vacances universitaires et qu’il n’était pas sûr que le mouvement étudiant s’étende ou même tienne jusque là. Avec le succès de la journée du 7 mars (plus d’un million de manifestants selon les syndicats) et, à sa suite, l’extension réelle du mouvement dans les facs (l’Unef recense 45 universités en grève le 10 mars) ainsi que des manifestations étudiantes importantes auxquelles les confédérations n’appellent pas et qui sont quand même des succès (près de 500 000 manifestants le 16 mars), la pression s’accentue sur l’intersyndicale. C’est cette pression (exprimée explicitement par la coordination nationale étudiante qui propose des dates de manifestation) qui pousse l’intersyndicale à appeler à de nouvelles journées de manifestation le 18 mars puis le 28 et enfin le 4 avril, dont les confédérations n’avaient pas prévu l’ampleur. Celles-ci n’ont donc pas simplement soutenu le mouvement mais y ont de fait contribué, non parce qu’elles souhaitaient un mouvement d’ensemble, mais parce que face à un mouvement qui se développait de toute façon, le meilleur moyen d’en garder le contrôle était d’y donner suite... du moins jusqu’à un certain point.

Sans risque pour elles ?

Jusqu’au 4 avril, les confédérations avaient gardé la main en ce qui concerne les salariés. Après cette date, appeler à une nouvelle journée et monter la barre d’un cran, c’était prendre le risque d’une extension au-delà de la jeunesse étudiante. De cela le gouvernement aussi était probablement conscient. En tout cas, ni les syndicats, ni le gouvernement n’ont voulu prendre ce risque. L’intersyndicale s’est donc refusée à appeler à quoi que ce soit au lendemain du 4 avril. Cette position n’était tenable que dans la mesure où le gouvernement lâchait sur le CPE. D’où l’ouverture de discussions entre les dirigeants syndicaux et les députés UMP, et finalement le retrait du CPE une semaine après la manifestation du 4 avril.

2) Sur la « spontanéité » du mouvement et le rôle des militants

Où les « Lamartine » de l’extrême gauche courent après la « quasi-révolte dans les facultés ».

Les textes sur la situation intérieure prêtent au mouvement anti-CPE une spontanéité surprenante. On peut lire dans le premier texte de la majorité sur la situation intérieure que la réaction au projet de Villepin « fut une quasi-révolte dans les facultés  » (là, ce sont les camarades de la majorité qui « valorisent excessivement certains aspects du mouvement  »). Ce qui amène à des phrases comme celles du second texte, [LDC 101, p 51] : « Ils [les militants d’extrême gauche] ont pris le mouvement spontané en marche et ils ont fait des pieds et des mains pour en être à la tête [...] ». Ça ne correspond pourtant pas à la réalité. La mobilisation a été construite de façon très volontariste, et la situation a d’ailleurs mis un mois et demi pour mûrir.

Rappelons rapidement la chronologie : les premières AG un peu nombreuses dans les universités de Rennes et de Toulouse datent de la fin janvier, en même temps que se mettent en place les comités militants « Stop-CPE ». La manifestation nationale du 7 février donne un résultat mitigé. Puis le mouvement reste cantonné à quelques campus, pendant quatre semaines. La manifestation du 7 mars marque un début d’extension. Alors seulement les choses s’accélèrent, les facs entrent en grève les unes après les autres et le mouvement prend une ampleur nationale, mais pas avant la deuxième quinzaine du mois de mars. Au total, la mobilisation aura donc duré une dizaine de semaines, dont les trois quarts de « chauffe ». Si elle a eu cette endurance, si elle a fini par s’étendre, c’est bien notamment grâce aux efforts, au volontarisme de poignées de militants qui se sont obstinés malgré les apparences longtemps défavorables.

Les militants d’extrême gauche ont pris le train en marche ? Pas tous en tout cas. Dans l’activité militante qui se déploie à partir de la mi-janvier, on trouve, parmi d’autres, des militants trotskystes (JCR et Fraction de LO) et un certain nombre de militants anarchistes. Nous-mêmes, la Fraction, avions proposé dès cette période à l’ensemble de l’organisation une campagne sur le thème du CPE (affichage, participation aux comités stop-CPE, etc.), et nous regrettons de nous être retrouvés, suite au refus de la majorité, obligés de la faire seuls, avec évidemment moins de surface et de moyens. Alors, si des camarades de la majorité ont l’impression d’avoir pris le train en marche, c’est qu’ils n’étaient pas là au départ (mais ce ne peut pas être les quelques uns qui ont ramé avec les autres militants d’extrême gauche pendant des semaines...)

3) Sur les « manœuvres dignes de bureaucrates chevronnés »

« ...et ils ont fait des pieds et des mains pour en être à la tête pas toujours d’une façon aussi démocratique qu’ils le proclamaient.

...et, pour cela, manœuvré comme des bureaucrates chevronnés, que ce soient les militants des syndicats étudiants ou ceux des organisations d’extrême gauche. Ils ont souvent occupé les tribunes en passant des accords, des compromis, des coalitions pour en écarter d’autres, de façon pas toujours honnête et justifiée... »

De qui les camarades veulent-ils parler ? Le « ils » du début de ce passage renvoie aux « militants d’extrême gauche », puis on en vient à discuter conjointement des « militants des syndicats étudiants ou ceux des organisations d’extrême gauche ».

Certes, on a vu de la part des syndicats étudiants toute la panoplie des manœuvres habituelles (dont les mouvements étudiants ne sont pas les seuls à avoir le privilège !) L’Unef, notamment, s’est particulièrement distinguée à son habitude : falsification des mandats aux coordinations, des votes en assemblée générale... Elle l’a d’ailleurs fait d’une manière tellement visible par endroits que ses militants ont pu être persona non grata dans certaines assemblées. Fallait-il se satisfaire d’un tel rejet ? Evidemment non. Tout en dénonçant leurs manœuvres, il fallait combattre le sentiment gauchiste anti-organisation des étudiants les plus radicaux du mouvement, et permettre que la coordination nationale regroupe tous les étudiants en lutte, y compris ceux de l’Unef. L’Unef est allée à la première coordination nationale à Rennes, pour s’en retirer. Elle n’a pas participé à la deuxième, à Toulouse, où les délégués ont décidé de la rappeler (ce n’était pas une manœuvre mais une décision « politique », discutée honnêtement et publiquement). Puis l’Unef a participé à toutes les suivantes, en y envoyant à chaque fois le plus de délégués possible (et même des faux !). De l’aveu même d’un de ses dirigeants, c’est la première fois que cette organisation participe à autant de coordinations dans un mouvement : ils avaient pris l’habitude de tenter de les briser avant de les quitter avec fracas. C’est d’ailleurs positif qu’il n’y ait pas eu deux coordinations parallèles (une socialiste et une gauchiste) comme les mouvements lycéens et étudiants précédents nous y avait habitués...

L’extrême gauche :

Rien à notre connaissance de comparable du côté des militants d’extrême gauche, malgré certaines pratiques très discutables. Par exemple lors des premières élections de porte-parole de la coordination, les JCR souhaitaient que les différentes organisations s’entendent à l’avance sur le nombre de militants qu’elles présentaient. Ils faisaient le raisonnement que cela éviterait que l’Unef ne multiplie pour elle-même les candidatures. Nous avons désapprouvé cette attitude et ne nous y sommes pas pliés. Mais celle-ci ne peut pas non plus être mise sur le même plan que les manœuvres des bureaucrates syndicaux.

Dans de nombreuses universités où ils étaient présents, les militants d’extrême gauche on pu tenir une place à des tribunes, se faire élire aux coordinations, ou parmi les porte-parole de celles-ci. Pour autant que l’on sache, ce n’était pas par des manœuvres, mais parce qu’ils étaient reconnus pour le rôle militant qu’ils tenaient et pour l’orientation qu’ils défendaient. D’ailleurs, parmi ces militants d’extrême gauche, des camarades de la majorité ont aussi occupé des tribunes, se sont fait élire aux coordinations. Et parmi les porte-parole de celle-ci, il y avait chaque semaine au moins un camarade de la majorité. Cela ne fait pas de ces camarades des bureaucrates... mais plus simplement, eux comme ceux des JCR ou de la Fraction, des militants qui n’ont pas renoncé à être représentés à la direction du mouvement et à y défendre une politique (en particulier d’extension aux travailleurs).

D’autant qu’il existait au sein du mouvement un courant, qui regroupait de fait des militants anarchistes « autonomes » dont l’un des axes était de dénoncer le bureaucratisme, dénonçant toutes les organisations syndicales et politiques (extrême gauche et Lutte Ouvrière compris) comme voulant « récupérer » le mouvement. A travers cela ils prônaient le refus de toute structuration qui irait au delà d’un vague fédéralisme, le refus en tout cas de toute centralisation, de toute direction. Il nous a semblé juste, tout en refusant et en combattant les manœuvres syndicales, de refuser aussi ces discours (qui eux pour le coup étaient démagogiques), et d’essayer de militer pour qu’émerge une direction contrôlée par ceux qui luttaient et de tenter de faire de la coordination nationale une telle direction.

Même si cette tentative n’a pas été un succès, c’était la seule manière de lutter réellement contre les petites et grandes manœuvres qui se faisaient sur le dos des étudiants en lutte.

4) Comités anti-CPE et coordinations

« Les coordinations, les comités anti-CPE n’ont pas impulsé grand chose ni dirigé grand chose. Ils n’ont agi que lorsque le mouvement était déjà parti de certains endroits (en fait d’un seul endroit) et, déjà en train de se répandre. L’imagination aidant, on peut penser qu’à partir de cela, ils ont continué à propager le mouvement. Certes ce serait déjà très bien. »

Que des assemblées de délégués des universités (coordinations) « n’aient agi que lorsque le mouvement était déjà parti [...] et, déjà, en train de se répandre », c’est heureux. Après avoir estimé que nous ne pouvions que prendre le train en marche, voilà qu’on voudrait avoir eu des coordinations... avant le mouvement ?

On peut donc supposer que la discussion porte ici sur les comités anti-CPE. Ces comités ont regroupé localement et nationalement des organisations et militants de gauche et d’extrême gauche. Il y a eu en fait deux « générations » de comités. Les comités « Stop-CPE » se sont constitués sur la base d’un appel national mi-janvier et regroupaient les organisations de jeunesse (syndicales et politiques, de gauche ou d’extrême gauche). Ils ont joué un rôle limité mais réel avant le 7 février, en popularisant l’objectif du retrait du CPE et en militant pour une journée de manifestation. Après le 7 février, leurs déclinaisons locales ont plus ou moins joué le même rôle d’un cadre militant unitaire avant que le mouvement étudiant lui-même ne démarre effectivement. Après le 7 mars se sont constitués les collectifs « Riposte » regroupant cette fois les organisations politiques de gauche (PS, PC, Vert, MRC ...) et d’extrême gauche (LCR... et LO), dans une situation différente, où le mouvement étudiant avait déjà constitué ses propres cadres d’organisation (AG, coordinations locales et nationales). Ces collectifs Riposte n’ont donc en effet, là où ils sont apparus, pas impulsé grand-chose. Il y a eu quelques meetings communs (auxquels Lutte Ouvrière a participé comme à Lyon le 21 mars) mais sans grand succès.

La coordination nationale, c’est autre chose. Après le démarrage du mouvement à Rennes et à Toulouse, sur impulsion en particulier des JCR, ces deux universités lancent un appel à ce que les universités envoient des délégués pour se réunir en coordination le 18 février à Rennes. A cette étape le mouvement est embryonnaire à l’échelle nationale, et seules les universités où la mobilisation commençait ont envoyé des délégués. Malgré la tentative déjà évoquée de la part de l’Unef de la faire avorter, cette coordination se tiendra chaque week-end jusqu’au retrait du CPE. Il ne s’agit donc pas comme les comités d’une instance extérieure au mouvement. Elle est, avec de nombreux défauts de fonctionnement, l’émanation des assemblées générales, d’autant plus qu’au fur et à mesure que le mouvement prend une ampleur nationale, de plus en plus d’établissements y sont représentés (120 sites universitaires représentés à celle de Lyon les 8 et 9 avril). La coordination a pu être vue comme l’émanation et la représentation nationale du mouvement, mais pas forcément partout. En tout cas il nous a semblé juste de militer pour que le mouvement se centralise de la manière la plus démocratique possible (avec des délégués élus et rendant des comptes à leur assemblée générale). Et aussi pour que cette coordination tente de s’affirmer comme une direction reconnue du mouvement en proposant l’idée d’un comité central de grève élu (même si l’opposition de l’Unef s’appuyant démagogiquement sur les préjugés anti-organisations n’en a finalement permis qu’un ersatz avec l’élection de porte-parole). Reflétant les limites du mouvement (refus d’une direction centralisée par peur de la « récupération »), souvent extrêmement longues et désordonnées, ces coordinations ont été aussi l’enjeu des manœuvres des directions syndicales étudiantes. Mais, malgré tous ces défauts, elles ont donné une expression et une visibilité au mouvement, et ont impulsé un certain rythme à la mobilisation. A la fin mars, la coordination nationale a même joui d’une certaine notoriété, au point que l’Intersyndicale a dû accepter de recevoir ses représentants dont elle n’avait pas voulu entendre parler au début !

Cela dit, la coordination, du fait de ses faiblesses (et des limites du mouvement) n’a véritablement joué une rôle de direction qu’auprès des étudiants des universités qui se réunissaient en assemblée générale (et pas forcément de toutes les universités). Ce qui représentait quelques milliers de personnes, mais tout de même le cœur du mouvement. Pour l’immense majorité des sympathisants du mouvement, des salariés qui ont participé aux manifestations, et même des lycéens « en grève », c’est l’Unef, dûment relayée par les médias, qui apparaissait comme dirigeante du mouvement étudiant.

Pourtant, les révolutionnaires devaient faire en sorte que la coordination devienne la véritable direction du mouvement, et soit reconnue comme telle. Que ce combat n’ait finalement pas été gagné, ne permet pas d’affirmer qu’il était perdu d’avance, ou qu’il n’aurait même pas fallu le mener.

5) « Les actions imbéciles »

« Mais lorsqu’on examine leur rôle réel, on s’aperçoit qu’ils ont bien souvent emboîté le pas à ceux qu’ils prétendaient diriger, même lorsqu’il s’agissait d’actions imbéciles. Bloquer les trains en gare, des péages d’autoroute, voire d’autres actions aussi puériles, c’est certes plus facile et gratifiant à leurs yeux, puisque la presse en parle, que d’aller s’adresser aux travailleurs des entreprises voisines (ce qui s’est fait mais bien plus rarement). Les travailleurs en grève et les militants syndicaux font d’ailleurs souvent la même chose. En un mot ces dirigeants, étudiants ou pas, ont bien souvent plus suivi que dirigé, ce qui s’appelle, en terme technique, de la démagogie. » [LDC 101, p 51, col2]

Dans cette phrase, il nous faut supposer que le « ils  » désigne cette fois la coordination. Celle-ci n’a appelé que deux fois (le 26 mars à Aix, le 2 avril à Lille) à une journée de « blocage des principaux axes routiers et ferroviaires », et cela ne représentait que 2 lignes dans des appels contenant bien d’autres propositions. Nous avons combattu ces propositions très populaires de la seule manière efficace : en insistant sur les autres, à savoir des orientations pratiques pour étendre le mouvement aux travailleurs. Plusieurs camarades de la majorité étaient présents à Aix et à Lille. Aucun n’a choisi de s’opposer directement, dans ses interventions, à ces actions, et ils ont eu bien raison. Signalons au passage que cet appel s’est traduit en région parisienne par un blocage remarqué de la gare de Lyon le 30 mars qui a été massif (et bien vu par les cheminots), a redonné le moral à ses participants alors que le mouvement commençait à faiblir, et a eu la vertu de braquer les projecteurs sur le mouvement entre deux journées d’action syndicales (28 mars et 4 avril).

Encore une fois, ce n’était de la part de la coordination qu’une proposition parmi d’autres. La coordination de Lille appelait, à partir de la veille de la journée de blocage des voies, à « des journées d’actions dirigées vers les entreprises, en lien avec les salariés et leurs syndicats locaux ». Ce n’est pas exactement « emboîter le pas à ceux qu’ils prétendent diriger ». Et, sans être une panacée, un tel appel a représenté un appui pour tous ceux qui localement ont souhaité développer un type d’activité en direction des travailleurs et vers les entreprises.

Il est vrai que ce type d’activité ne s’est fait que sporadiquement, essentiellement là où il y avait des militants (la plupart du temps d’extrême gauche, LCR/JCR, LO - majorité comme fraction) pour l’organiser. Non pas que, globalement, la volonté de l’extension aux travailleurs n’existait pas. Mais cette volonté s’exprimait le plus souvent abstraitement et de manière proclamatoire par de grands appels à la grève générale. C’est là où le rôle de militants (et en plus de militants ayant des camarades dans les entreprises) a pu être important. Lorsque c’était proposé, le succès rencontré était variable, mais réel dans certains endroits.

En fait, l’immense majorité des blocages (nous ne parlons pas ici des blocages d’université, c’est bien entendu un autre problème et une autre discussion) était décidé localement. Il s’est certainement trouvé des militants d’extrême gauche pour les défendre dans leur université, mais cela n’a jamais été la politique des trotskistes (Lutte Ouvrière majorité comme fraction ou LCR/JCR). Ce sont d’ailleurs les lycéens, qui n’organisaient en général pas d’AG et dans les rangs desquels on ne comptait que très peu de militants, qui ont le plus bloqué les rocades, ronds points, périphériques et petites gares. C’était même l’essentiel de l’agitation en banlieue parisienne, sauf dans les rares lycées qui comptaient des militants (et cela a entraîné de nombreux affrontements violents avec la police, peu relevés).

En passant, les lycées ne sont pas mentionnés dans le texte. Ce sont pourtant bien les étudiants, déjà en mouvement, qui ont réussi peu à peu à amener les lycéens à les rejoindre. Il y avait bien sûr le contexte général : pour preuve, beaucoup de lycées loin de toute faculté ont participé aux manifestations. Mais toutes les facs dont nous avons connaissance se sont adressées aux lycées environnants. Ce n’était ni acquis d’avance (ah, la spontanéité !), ni le fait de l’Unef qui affichait un mépris visible pour les actions en direction des lycées (sauf dans quelques universités où, trop visible, une telle attitude l’aurait discréditée). Et ça a été, à partir du 15 mars, l’un des succès incontestable de ce mouvement.

Défendre une orientation juste au sein des coordinations n’empêchait pas d’être conscient de toutes les limites du mouvement. Au contraire, c’était même, en tentant de les dépasser, le seul moyen de mesurer réellement ces limites.

6) En la circonstance, pas besoin de stratèges, ni de devins ni de pythonisses

« Mais comment estimer qu’une question est susceptible de mobiliser les classes populaires ? Une fois qu’une lutte a démarré comme pour le CPE, c’est peut-être possible de chercher à l’étendre, mais quand rien ne bouge nulle part... »

Des moyens « d’estimer... », surtout quand rien ne bouge nulle part, certes, nous n’en n’avons guère. Sinon de tester, d’essayer... N’est-ce pas la gageure de toute organisation révolutionnaire ?

Rappelons simplement que nous avions proposé à l’organisation de mener une campagne d’agitation (tracts, affiches, réunions publiques ...) au premier semestre 2003 sur les retraites (avant le mouvement du printemps) comme au début du mois de janvier dernier sur le CPE. Sans être stratèges ni devins ni pythonisses, il est donc possible, parfois, de faire des paris pas tout à fait stupides. Et quand une lutte démarre, mieux vaut être déjà en la place, sans attendre que le train ait pris de la vitesse, pour chercher à l’étendre et être en situation d’y défendre une politique et des objectifs justes.

Petite illustration, à la faible échelle de notre organisation (et encore plus faible de celle de la Fraction) :

Pour se faire une idée approximative des différentes forces militantes, sur les grosses coordinations nationales d’environ 500 délégués, il y avait probablement une petite cinquantaine de militants Unef, quelques militants anarchistes organisés (CNT ou Alternative Libertaire), entre 15 et 20 militants JCR/LCR, quelques unités venant d’autres petits groupes trotskystes, une dizaine de camarades de la Fraction et, à notre connaissance, un peu moins d’une dizaine de la majorité de LO.

Quand le mouvement est devenu une réalité à l’échelle nationale (après le 7 mars), nos camarades de la majorité ont visiblement décidé qu’ils devaient se proposer pour les coordinations. Prenant pour certains d’entre eux (pas tous) effectivement le « train en marche », ils n’étaient peut-être pas dans la meilleure position possible pour le faire. On s’expliquerait difficilement sinon pourquoi, à notre connaissance, ils n’ont jamais été, lors de ces coordinations, plus nombreux que ceux de la Fraction, qui comme chacun sait est extrêmement minoritaire (avec, disons, dix fois moins de militants que la majorité de notre organisation). En bonne logique, les camarades de la majorité auraient dû avoir nettement plus de représentants que la Fraction. Etant donné que sur les questions essentielles (structuration démocratique du mouvement, extension aux entreprises) les militants trotskystes poussaient tous dans le même sens, leur présence accrue aurait évité bien des confusions et permis de marquer plus de points.

Cela n’aurait peut-être pas permis au mouvement étudiant et lycéen d’aller plus loin qu’il ne l’a fait, et sans doute encore moins d’entraîner la classe ouvrière plus loin que ce que voulait les appareils syndicaux (de telles situations objectives ne se présentent pas tous les 6 mois), mais nous aurions sans doute l’occasion de discuter aujourd’hui, au sein de notre organisation, du bilan, voire des suites à donner à ce mouvement, de façon plus constructive.

« Il serait, certes, satisfaisant moralement que des révolutionnaires soient à l’origine d’une explosion sociale, bien que toute l’histoire passée nous montre que ce n’est ni fréquent ni indispensable. » [p.52]

Etrange raisonnement. Les révolutionnaires ne sont que rarement à l’origine des mouvements ou à leur tête dès le départ, donc il ne faudrait pas chercher à impulser quoi que ce soit, même à l’échelle limitée où l’on peut intervenir ? Faudrait-il alors s’en remettre... à quoi d’ailleurs ? A la spontanéité des masses ? Aux directions syndicales ?

Les camarades savent très bien que la Fraction ne parle pas d’être « à la fois partout, tout le temps ». Mais à quoi bon réécrire l’histoire du mouvement contre le CPE comme une explosion spontanée, vis-à-vis de laquelle toute politique devenait nécessairement « démagogique » ?

Quand on attend que le train d’un mouvement démarre pour y accrocher son wagon, on est en bien moins bonne situation pour y défendre une politique. Cela, il n’y a pas même pas besoin d’être une faible étincelle, même quand rien ne bouge nulle part, pour le comprendre.

26 novembre 2006

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