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Parcoursup, une jungle infernale

16 février 2022 Article Société

Plateforme d’affectation dans l’enseignement supérieur, Parcoursup est de retour depuis le 20 janvier dans le quotidien des élèves qui doivent y formuler leurs vœux. Commence alors un long parcours du combattant, aussi stressant qu’inégalitaire. Fini le bac comme seul visa nécessaire pour s’inscrire à l’université. Les facs accèdent aux dossiers scolaires des élèves candidats afin de les classer selon certains « attendus » définis nationalement par filière et déclinés localement (l’académie d’origine, le niveau réel ou supposé du lycée fréquenté, la filière, les notes, les activités extra-scolaires, la maîtrise de plusieurs langues, l’avis du conseil de classe).

Exit les classes populaires

Alors qu’il y a 234 700 étudiants de plus qu’il y a cinq ans, le gouvernement, plutôt que de mettre des moyens humains et matériels dans l’enseignement supérieur public, a fait le choix de trier les élèves, surtout dans les filières en tension, comme le droit, Staps (Sciences et techniques des activités physiques et sportives) ou la médecine, alors même que les médecins manquent partout. Faute de places suffisantes, il y avait déjà une sélection dans ces licences avant Parcoursup, mais celle-ci se faisait par tirage au sort… ce qui révoltait une bourgeoisie dont les rejetons voyaient leur brillante carrière de médecin ou d’avocat soumise au même aléa que les classes populaires. En introduisant le classement sur dossier, Parcoursup a donc mis en place une sélection « au mérite » dans ces filières pourtant officiellement « non sélectives ». Ainsi, selon l’Insee [1], les filières en tension [2] accueillent désormais 25 % d’élèves ayant une mention bien ou très bien au bac, contre 18 % avant Parcoursup.

Sous couvert d’« insertion professionnelle » et de « certification », le but du gouvernement est de rendre les universités de plus en plus élitistes, payantes et conformes aux exigences du marché du travail, comme l’a rappelé Macron il y a peu. Seulement, la plateforme est conçue de telle sorte qu’elle essaie de rendre l’éviction d’une partie des candidats « acceptable ». Depuis cinq ans, à l’issue d’une première phase de « choix » et de sélection qui court de janvier à mai-juin, les candidats reçoivent une majorité de refus et de mises en attente qui génèrent angoisse et colère. Les dossiers refusés sont pourtant parfois très bons, mais la sélection est vraiment rude, et il est vrai que les enseignants et les établissements, connaissant maintenant le tri impitoyable de la machine, gonflent les notes des élèves, qui pour leur permettre d’étudier, qui pour embellir l’image du lycée d’origine.

Chaque été, des dizaines de milliers d’élèves n’ont toujours rien obtenu (mi-juillet 2021, quasiment 100 000 élèves n’avaient encore que des « refus »). Une partie va alors combler les trous des filières les moins demandées, ce qui explique la communication abusive du gouvernement sur le fait que les étudiants ont finalement une place, mais une place contrainte qui ne correspond ni à leurs vœux disciplinaires ni géographiques. Pas étonnant qu’ils « échouent » ensuite, jusqu’à sortir assez rapidement du système universitaire. La jeunesse populaire est clairement sacrifiée aux exigences du marché du travail.

Parallèlement, étant donné la galère pour trouver un logement dans les grandes villes, ou même une chambre universitaire puisque les délais sont passés, chaque été, une partie d’entre eux abandonne tout bonnement la procédure pour aller grossir les rangs des chômeurs ou des travailleurs précaires. Issus de milieux modeste, ils n’ont en effet que très peu les moyens de demander une école privée hors Parcoursup l’été.

Du service public au secteur privé

On constate qu’entre 2019 et 2021, la progression des effectifs d’étudiants dans le privé (+ 5,1 %) a été plus importante que dans le public (+ 1,3 %). Non seulement, la procédure longue, laborieuse et angoissante de Parcoursup pousse certains étudiants vers des écoles privées hors plateforme, mais surtout, la sélection opérée dans les universités publiques, faute de place, en conduit nécessairement d’autres à se tourner plus massivement vers l’enseignement privé. En cinq ans, la part de ce dernier est passée de 19 % à 21 % des effectifs totaux.

Autre conséquence de cette jungle, des boites de coaching, aux prestations juteuses, se sont développées pour aider à la constitution des dossiers. Une des aberrations de ces candidatures infernales consiste à faire écrire et réécrire des lettres de motivation qui ne seront jamais lues, par manque d’enseignants dans les commissions, mais qui donnent à Parcoursup un visage faussement plus humain. L’État lui-même remplit directement les poches du coaching privé avec un onglet spécifique sur la plateforme faisant accéder à des services payants qu’il a délégués pour l’occasion. Les professeurs principaux guident autant que faire se peut, mais demeurent débordés et sans une connaissance suffisante de toutes les formations, eux-mêmes n’étant pas formés sur la question. Les familles aisées sont celles qui s’en sortent le mieux, comme avant, mais Parcoursup aggrave indubitablement le phénomène et fait porter sur les classes populaires la responsabilité de leurs « choix » et donc de leur échec.

Chacun sa route, chacun son chemin : comment s’en sortir sans nourrir la concurrence ?

Alors que les dossiers doivent être finalisés pour avril, les premiers résultats tomberont du 2 au 15 juin. Les élèves qui auront eu la chance d’avoir une ou plusieurs acceptations, doivent en valider une. Ils peuvent la valider définitivement ou bien attendre de voir si un vœu plus intéressant ne se dégagerait pas. En effet, pendant treize jours, ce sera la même rengaine : les élèves se connecteront pour voir l’avancée des résultats qui évolueront en fonction des validations de l’ensemble des candidats. Comme si les révisions des épreuves terminales du bac n’étaient pas déjà assez prenantes et stressantes. Or, avec Parcoursup et le classement des élèves selon le dossier scolaire, ce sont justement les meilleurs élèves qui voient arriver en premier les acceptations, quand les élèves des classes populaires, souvent moins bien classés, doivent patienter [3]. C’est à ce moment-là que chaque année la concurrence s’intensifie : les élèves ont tendance à attendre de voir s’ils remontent suffisamment dans les listes des vœux « mis en attente » avant de renoncer à d’autres, attente qui bloque précisément ces autres vœux désirés par des camarades, souvent moins chanceux. Au sein d’une même classe, des tensions se créent entre les « bons élèves » qui attendent de savoir si une meilleure option se présente et les autres qui désespèrent de voir leur sort s’améliorer, sort qui dépend des premiers. Pour diminuer cette situation angoissante et humiliante, il faudrait au moins que les élèves qui sont sûrs d’avoir une place au bout du tunnel renoncent rapidement aux vœux dont ils ne veulent pas vraiment, mais qu’on se le dise, c’est faire porter sur les élèves une responsabilité qui vient en réalité du manque de places et de la sélection dans les filières les plus en vue.

Une phase complémentaire courra du 23 juin au 16 septembre pendant laquelle les élèves « refusés » ou « mis en attente » peuvent reformuler des vœux, en essayant d’évaluer leurs chances de repêchage. Si le classement est bon et laisse donc espérer une issue favorable, ces choix peuvent alors être remis dans la phase complémentaire. Cependant, pour être sûrs d’obtenir son ticket pour le supérieur, il faut aussi mettre un certain nombre de nouveaux vœux.

La sélection à tous les étages

Le passage du lycée au supérieur n’est pas le seul concerné par la sélection : depuis une réforme de 2017 renforcée en 2021, elle abat aussi son couperet pour ceux et celles qui ont validé une licence et qui sont pourtant triés sur le volet pour accéder à un master. La lutte des étudiants « sans fac » de Nanterre, soutenus par nos camarades d’Anticapitalisme et révolution (une tendance du NPA), met en lumière ce nouvel entonnoir, dans la logique du premier, puisque nombreux sont les étudiants en licence mobilisés dans l’occupation des locaux. C’est bien le manque organisé de capacités d’accueil qui opère une sélection entre ceux qui ont le droit d’étudier et ceux qui ne l’ont pas. Quand les enseignants du supérieur refusent de trier, ils sont mis sous pression puisque leurs moyens n’augmentent pas. Il faudrait un mouvement incluant élèves, parents, enseignants du secondaire et du supérieur pour venir à bout de cette pénurie et de cette ségrégation sociale. Si des années 1950 à 1980, il y a eu une forte demande en cadres, ingénieurs et techniciens qui a poussé les gouvernements à ouvrir l’université, la situation économique a bien changé aujourd’hui et la bourgeoisie ne voit pas d’intérêt à ce que des jeunes qui occuperont des emplois peu qualifiés « perdent » leur temps à la fac. Nous pensons au contraire que celle-ci peut être un lieu d’émancipation et de politisation et que la culture la plus vaste doit être accessible à tous et toutes.

Barbara Kazan


[1Nagui Bechichi, Julien Grenet, Georgia Thebault, « D’Admission post‑bac à Parcoursup : quels effets sur la répartition des néo‑bacheliers dans les formations d’enseignement supérieur ? », in France, portrait social, Insee, 2021, (coll. Insee Références).

[2Les filières en tension sont celles qui refusent plus de 5 % de leurs candidats sans être officiellement sélectives. Elles représentent actuellement une licence sur cinq, mais leur nombre pourrait augmenter avec la restriction des moyens à l’université.

[3Selon l’Insee, l’effet du classement sur dossier conduit à ce que 65 % des candidats arrivant en tête des classements (qui reçoivent donc une réponse positive dès la première journée) ont une mention bien ou très bien au bac, contre 29 % auparavant. Par ricochet, 40 % des premiers admis viennent de milieux favorisés ou très favorisés, contre 31 % auparavant. Les élèves des classes populaires doivent donc attendre que ceux de milieu favorisé libèrent les places.

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