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Otan et Russie jouent avec le feu

Les menaces guerrières autour de l’Ukraine, traduction d’un article de nos camarades du RSO d’Allemagne (26 janvier 2022)

29 janvier 2022 Article Monde

Depuis des semaines, les tensions entre d’un côté l’Otan (c’est-à-dire les États-Unis et l’Union européenne), de l’autre la Russie, sont sous les feux médiatiques. La Russie a concentré des troupes à la frontière avec l’Ukraine, les puissances occidentales alertent contre une possible invasion russe et renforcent dans le même temps leurs contingents de l’Otan dans la partie orientale du continent. Ainsi, autour de l’Ukraine, les grandes puissances et leurs intérêts se renvoient-ils la balle, depuis huit ans. Que masque cette escalade ? Une guerre entre l’Otan et la Russie serait-elle imminente ?

Aussi bien l’Otan que la Russie ont annoncé des manœuvres navales en Méditerranée. Le 24 janvier, l’Otan a poussé le bouchon de l’escalade en annonçant le déploiement de navires de guerre en mer Baltique, d’avions de combat dans les pays baltes et en Bulgarie, comme de troupes françaises en Roumanie. Plusieurs pays appartenant à l’Otan arment plus intensément l’Ukraine, la Grande-Bretagne lui fournit entre autres des armes antichars. Des deux côtés néanmoins, les nouvelles menaces militaires restent accompagnées de pourparlers diplomatiques permanents.

En Allemagne, dans les milieux politiques comme médiatiques, des avis divergents s’expriment sur la ligne à adopter vis-à-vis de la Russie. Lors de sa récente entrée en fonction, la nouvelle ministre allemande des Affaires étrangères, Annalena Baerbock (Verts), avait parlé d‘une politique étrangère « basée sur des valeurs », ce qui a généralement été interprété comme l’annonce que dans les relations avec la Russie et la Chine, on ne fermerait pas autant les yeux qu’auparavant sous Merkel sur les violations des droits de l’homme commises par ces deux pays. La politique étrangère de Baerbock est pourtant faite de « belles phrases », car il s’agit, au bout du compte, de défendre les sordides intérêts économiques du capital allemand. Chez les fidèles alliés de la politique occidentale, les droits de l’homme demeurent comme toujours le cadet des soucis.

Lorsque Baerbock s’est rendue à Kiev et à Moscou au début de la semaine dernière, elle n’était déjà plus aussi mordante. L’État allemand ne livre certes pas lui-même d’armes à l’Ukraine. Baerbock tente de relancer des discussions de « format Normandie » (entre l’Ukraine et la Russie, en présence de la France et de l’Allemagne) [1]. Le 26 janvier, une première discussion a eu lieu dans ce cadre. Mais pour l’heure, ce sont les États-Unis qui ont pris le leadership au sein de l’Alliance atlantique et s’entretiennent directement avec la Russie. Au terme de leur dernière rencontre du 21 janvier, les deux ministres des Affaires étrangères américain et russe, Blinken et Lavrov, ont déclaré : « Nous sommes clairement sur le chemin d’une compréhension des préoccupations et positions mutuelles. » Mais la Russie exige l’arrêt de l’élargissement de l’OTAN vers l’est. Bref c’est un poker qui vise à délimiter des sphères d’influence. La Russie considère les anciennes républiques soviétiques comme son hinterland ancestral. Certaines, entre autres les États baltes, étant pourtant devenues membres de l’UE et de l’Otan, et la Géorgie ayant signé un pacte militaire avec les États-Unis en 2003.

La Russie et l’Ukraine

Les tensions à propos de l’Ukraine ne datent pas de 2014. L’UE s’intéresse depuis longtemps au pays, même si, depuis l’annexion à cette date de la Crimée par la Russie elle y a injecté 17 milliards d’euros d’« aide économique ».

L’Ukraine possède des sols fertiles, des « terres noires » dans le domaine agricole, qui en font la cible d’un « land grabbing », c’est-à-dire d’opérations massives d’accaparement par achat de terres par de grands groupes internationaux ; bien d’autres matières premières, comme le minerai de fer et le charbon, sont convoitées – surtout dans le Donbass, à l’est de l’Ukraine. Les gisements de pétrole et de gaz naturel de l’Ukraine sont encore peu exploités, mais grâce au vaste réseau d’oléoducs qui traversent le territoire, le pays joue un rôle clé dans le transit du gaz naturel russe vers l’Europe occidentale.

Aux temps lointains du tsarisme, l’Ukraine faisait partie de l’Empire russe. Après la révolution de 1917 et une courte phase d’indépendance, elle était devenue république soviétique autonome, et centre de l’industrie lourde de l’URSS. Après l’effondrement de celle-ci, si l’Ukraine est devenue indépendante, les relations économiques sont restées les plus étroites avec la Russie.

Au niveau de la population de l’Ukraine, il demeure néanmoins de grandes différences entre l’ouest et l’est du pays. Alors que la population de l’Est est souvent russophone et se considère en grande partie comme russe, il existe à l’Ouest un fort nationalisme anti-russe qui se dresse contre une oppression nationale considérée comme séculaire de l’Ukraine par la Russie. À l’hiver 2013-2014, les manifestations massives sur le Maïdan de Kiev ont entraîné la chute du gouvernement de l’époque et l’arrivée au pouvoir à Kiev de dirigeants qui ont opté pour une alliance avec l’Occident et l’UE plutôt qu’avec la Russie. Les républiques de l’est de l’Ukraine ont tenté de faire sécession et sont depuis lors engagées dans une guerre civile contre l’État central ukrainien, avec le soutien de la Russie – il s’agit d’une guerre typiquement par procuration entre la Russie et l’Otan. L’ensemble de la presqu’île de Crimée, sur laquelle se trouvait la base navale russe stratégique de Sébastopol, a tout simplement été annexée par la Russie. Depuis, la population de toutes les régions de l’Ukraine paie très cher, à l’est [2] par la guerre et partout, dont en Crimée, par la misère économique et l’affrontement géostratégique entre les grandes puissances.

Le rôle de l’Allemagne et le gaz naturel

Parmi les puissances occidentales, l’Allemagne sous la houlette d’Olaf Scholz tente de jouer au « bon flic », les divers États ayant des intérêts quelque peu différents. Contrairement aux USA, l’Allemagne a besoin de la Russie comme partenaire commercial, et surtout comme fournisseur de gaz naturel. Cette source d’énergie couvre aujourd’hui plus d’un quart des besoins énergétiques totaux de l’Allemagne, en raison notamment de l’abandon progressif du nucléaire et du charbon. Plus de la moitié du gaz naturel utilisé en Allemagne provient de Russie. C’est dans ce contexte, que le nouveau gazoduc Nord Stream 2, en mer Baltique, est devenu un thème récurrent de frictions politiques.

De quoi s’agit-il ? Nord Stream 2, dont la construction a coûté environ 10 milliards d’euros, établit une deuxième liaison directe entre la Russie et l’Allemagne, après Nord Stream 1 [3]. Il ne s’agit pas tant d’augmenter les capacités d’exportation de la Russie vers l’Europe que de contourner l’Ukraine en tant que pays de transit. Même sans les 55 milliards de m³ de gaz supplémentaires annuels apportés par Nord Stream 2, les capacités des gazoducs sont certes déjà largement suffisantes : par les « tubes » existants depuis 2015, peuvent déjà transiter 288 milliards de m³ par an vers l’Europe, alors qu’à ce jour les besoins n’ont jamais dépassé 201 milliards de m³ [4]. Toutefois, des gazoducs d’une capacité totale de 183 milliards de m³ traversent l’Ukraine, qui à la fois réclame des droits de transit et menace politiquement de « couper le robinet de gaz »6. Nord Stream 2 n’a donc pas tant pour but d’augmenter la quantité de gaz (une partie du mouvement écologiste se trompe sur ce point), que de rendre les livraisons de gaz russe un peu moins coûteuses et surtout plus indépendantes de l’Ukraine.

C’est aussi la raison du long bras de fer engagé par les États-Unis à propos de ce nouveau gazoduc Nord Stream 2 : les États-Unis veulent éviter que la marge de manœuvre de la Russie dans le commerce du gaz ne s’élargisse.

Quel est l’enjeu du poker de pouvoir international ?

En fait, il ne s’agit pas seulement de l’Ukraine. Ces dernières années, les tensions ont augmenté dans le monde entier, en raison notamment de la vulnérabilité accrue aux crises de l’économie capitaliste, à la concurrence pour les matières premières, tel le gaz naturel, comme pour les débouchés.

Un point sur lequel toutes les grandes puissances sont d’accord : les populations doivent être gendarmées. Lorsque des révoltes ont éclaté au début de l’année au Kazakhstan (une ancienne république soviétique également riche en matières premières, bon partenaire commercial de nombreuses multinationales occidentales !), la dictature locale a pu les réprimer avec le soutien militaire de la Russie, sans que « l’Occident » n’y trouve à redire. Seules quelques larmes de crocodile ont été versées, et l’UE par exemple, a appelé la population kazakhe au calme. Le Comité pour l’Europe de l’Est de l’économie allemande a eu pour principale préoccupation « d’éviter une déstabilisation du pays et, par conséquent, une détérioration du site économique et d’investissement qu’est le Kazakhstan », qui est « de loin le principal partenaire commercial allemand en Asie centrale ».

Ces dernières années, les contradictions et les tensions entre les blocs impérialistes se sont déplacées vers le Pacifique : la Chine est devenue un concurrent spécialement visé, sur lequel se concentrent tant les menées de politique étrangère que les jeux militaires. La Russie, en tant que puissance nucléaire, n’est pas laissée de côté dans ce poker mondial pour le pouvoir et l’influence, même si toutes les options et alliances restent ouvertes. Un avant-goût en a été donné par le chef de la marine allemande, Schönbach, qui a déclaré : « Nous avons besoin de la Russie contre la Chine. » Pieux catholique, il croit en l’alliance avec la Russie chrétienne. Pour ces déclarations qui ne sont pas du tout en phase avec le cours actuel de l’Otan et du gouvernement fédéral allemand, il a certes dû démissionner, mais l’avenir peut encore réserver des surprises.

Quoi qu’il en soit, le système économique capitaliste, dans sa quête impérialiste de matières premières et de débouchés, reste inflammable. Selon l’Institut de recherche international sur la paix de Stockholm (Sipri), le nombre d’ogives nucléaires opérationnelles a atteint 3 825 l’année dernière. Outre les États-Unis et la Russie, c’est surtout l’Extrême-Orient qui s’arme : La Chine, l’Inde et le Pakistan possèdent des armes nucléaires, nourrissent de nombreux conflits entre eux et exacerbent la spirale de l’armement…

Que va-t-il advenir de l’Ukraine ?

Il est probable que le déploiement de troupes russes à la frontière ukrainienne soit de la part de Vladimir Poutine davantage une menace brandie pour forcer aux négociations et être pris au sérieux en tant qu’interlocuteur, que l’expression de l’intention réelle d’envahir l’Ukraine. Mais jouer avec le feu est de toute façon très dangereux !

26 janvier 2022

(En allemand, l’article sur le site du RSO Allemagne)


[1Des rencontres quadripartites instaurées épisodiquement depuis le 6 juin 2014, dont la première avait eu lieu en Normandie (à l’occasion de festivités liées au débarquement américain de juin 1944), après la crise politique soulevée par l’annexion en 2014 de la Crimée par la Russie. (NdT)

[2Où une guerre larvée mais bien réelle a déjà fait 14 000 morts. (NdT)

[4Source universitaire allemande : https://www.laender-analysen.de/rus...

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