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Nord Stream II : La « guerre des tubes » refait des siennes

24 juin 2021 Article Monde

(Photo : des tuyaux pour le Nord Stream II. Photo par Pedant01 / CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons)

Depuis plusieurs mois, des débats acharnés ont lieu autour de la construction du gazoduc Nord Stream II, qui double le tube de Nord Stream I qui relie la Russie à l’Allemagne à travers la mer Baltique. Un conflit sur fond de menaces de sanctions de la part des États-Unis, d’épreuves de force géopolitique, et de campagne électorale en Allemagne, où les élections législatives de septembre approchent. L’empoisonnement puis l’incarcération de l’opposant russe Navalny, ensuite sa grève de la faim et les manifestations auxquelles les événements ont donné lieu depuis son retour en Russie en janvier, ont été l’occasion pour les chefs de puissances occidentales de s’indigner au nom du respect des droits de l’homme, de brandir quelques nouvelles menaces de sanction à l’égard de la Russie de Poutine, puis de se recentrer sur leurs intérêts économiques et géopolitiques. D’où des compromis permettant à tout ce beau monde de tirer son épingle de l’affaire. Bien instructif !

Un conflit ancien

Depuis la chute de l’URSS au début des années 1990, la distribution des hydrocarbures russes a donné lieu à une véritable « guerre des tubes », avec comme principal enjeu pour la Russie de contourner les pays de son ex-glacis devenus indépendants, pendant que ces derniers essayaient de garder une position de force pour négocier des prix les plus proches possibles des anciens « prix d’amis » du bloc de l’Est.

La construction des deux pipelines Nord Stream avait comme but principal, outre d’augmenter le volume de gaz pouvant être exporté en Europe, de contourner l’Ukraine. Nord Stream I avait été construit à la suite de la « Révolution orange » de 2004, Nord Stream II planifié à la suite du soulèvement du Maïdan de 2014. Entre les deux, trois « guerres du gaz » avaient opposé l’Ukraine et la Russie, entraînant des ruptures d’approvisionnement privant de gaz des centaines d’entreprises et des milliers de foyers.

Les États-Unis n’avaient pas montré d’opposition aux premiers projets Nord Stream, mais leurs dirigeants sont ensuite montés au créneau sous couvert de défense des libertés, à partir des années 2010, la poussée de l’exploitation de gaz de schiste sur leur territoire laissant espérer une augmentation des exportations vers l’Europe. Dans l’Union Européenne, la politique américaine a divisé. Les pays d’Europe de l’Est et de la Baltique se sont montrés plus ouverts à une coopération avec les États-Unis. Ils ont développé des terminaux de gazéification du gaz liquéfié américain, le rendant relativement plus rentable que pour d’autres pays [1]. C’est aussi pour renforcer leurs liens avec la Pologne et l’Ukraine, et par crainte d’un rapprochement économique entre l’UE et la Russie, que les États-Unis se sont montrés très offensifs sur la question.

La France de Macron a tergiversé et changé d’attitude. C’est entre autres le revirement français qui a permis un accord entre l’UE et les États-Unis visant à augmenter l’importation de gaz liquéfié américain. Ce qui n’a pas empêché Engie d’avoir des parts importantes dans la construction de Nord Stream II, même si l’entreprise a choisi, par peur d’éventuelles sanctions américaines, d’en rester au statut « d’associée » plutôt que d’actionnaire de l’entreprise gestionnaire du pipeline.

Trump/Biden : Faire pression pour mieux marchander

L’administration Trump avait menacé de sanctions l’Allemagne et toutes les entreprises participant aux chantiers en cours, à sa manière peu subtile, menaçant de « détruire la viabilité financière » de toute entreprise associée. Biden avait lui-même publiquement attaqué le projet lorsqu’il était vice-président de l’administration Obama. Les menaces de Trump n’en sont d’ailleurs pas restées à la rhétorique, mais les sanctions ont surtout touché les entreprises liées à la construction, essentiellement des bateaux que la Russie s’est empressée d’enregistrer sous pavillon de petites entreprises obscures peu mises en difficultés par les sanctions. Quand le Congrès états-unien a voulu mener le bras de fer à une autre échelle, en élargissant les sanctions aux entreprises de services, notamment aux assurances allemandes, l’État allemand est monté au créneau et a fini par s’imposer.

Pour l’Allemagne, il s’agit en partie de compenser la fin du nucléaire, confirmée pour 2022, ainsi que celle du charbon, prévue pour 2038. Mais il s’agit surtout de se placer en hub énergétique, avec un droit de regard privilégié sur la ré-exportation des hydrocarbures russes (la France est elle aussi, pour 20 %, approvisionnée en gaz importé de Russie).

Après avoir poursuivi la politique de Trump, Biden est parti récemment en quête d’un compromis. Plusieurs annonces publiques ont expliqué en mai dernier que de nouvelles sanctions seraient « contre-productives ». Des entrevues avec les chefs d’États européens en marge du G7 à Cornwall et avec Poutine le 16 juin pointent vers un possible accord. La construction des derniers kilomètres du gazoduc [2] serait probablement permise, en retour de quotas d’importations de gaz liquéfié américain, et de paiements de compensation à l’Ukraine.

Les États-Unis renforceraient ainsi leurs relations avec les pays de l’Europe de l’Est et trouveraient au forceps un débouché pour leur gaz de schiste ; la Russie pourrait enfin mener à bien ce fameux Nord Stream II, un de ses projets phares qui doublerait sa capacité d’exportation par la Baltique. En Allemagne, la situation délicate se dénouerait avant les élections de septembre.

En Allemagne, la campagne électorale sent le gaz

Car la plupart des partis politiques d’Allemagne ont eu des difficultés à se positionner. Les Sociaux Démocrates ont la « paternité » politique de ces projets, du temps où l’homme à la tête du consortium chargé de la construction des gazoducs et directeur de la société d’extraction russe Rosneft, Gerhard Schröder, était encore… chancelier allemand. De plus, le projet est extrêmement populaire en Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, région marquée par le chômage et le dépeuplement, où le gazoduc aboutirait. La première ministre régionale social-démocrate Manuela Schwesig a d’ailleurs créé une « fondation pour la protection du climat et de l’environnement », dont l’un des points principaux de programme est… d’achever le gazoduc. Les Chrétiens Démocrates, d’habitude peu regardants sur les droits de l’homme, ont tenté – avec une fraction « anti-russe » – de s’ériger en grands défenseurs des droits politiques de l’opposition russe. Mais Angela Merkel s’est bien gardée de prendre une position claire. L’argent n’a pas d’odeur, même si elle sent parfois un peu le gaz…

Le principal ressort de la volonté de boucler le chantier avant les élections vient de la crainte d’accession au pouvoir des Verts qui, à de nombreuses reprises, en ont publiquement réclamé la fin, pour des raisons politiques et écologiques [3]. Mais il semble peu probable que cela puisse avoir lieu ; les dernières prises de position « ambitieuses » évoquent une potentielle reconversion des pipelines au transport d’hydrogène. La candidate écolo, Baerbock, est en effet soutenue par une partie des industriels allemands, et elle s’est lancée depuis quelques semaines à la conquête d’autres grands patrons, notamment industriels, en proposant des solutions à coups de subventions et « d’incitations fiscales » pour la transition écologique et énergétique.

En bref, ce qui a été successivement présenté comme une lutte géopolitique d’influence du « monde libre », une défense des droits de l’homme en Russie, une bataille pour la transition énergétique ou la défense des emplois dans l’Est de l’Allemagne, n’est donc que le trivial dernier épisode d’un long conflit sur l’acheminement des hydrocarbures russes. Un conflit avec tout ce que le capitalisme peut offrir d’embrouilles, de guerres commerciales, de marchandages et négociations obscures et quelques conflits armés de basse intensité à la marge (car en Ukraine en particulier, on meurt encore pour ces « tubes » et leur contenu).

Dima Rüger


[1Le gaz importé des États-Unis est du gaz naturel liquéfié (GNL), transporté par navire. Le processus est compliqué et relativement coûteux, puisqu’il faut transporter le gaz liquéfié à -161°C puis le gazéifier ou rendre à nouveau à l’état gazeux à l’arrivée dans des terminaux spéciaux.

[2Construction qui ne s’est jamais complètement interrompue ; les autorités russes disent être optimistes quant à l’achèvement de la construction avant la fin de l’année, et la partie offshore du premier des deux principaux tubes a été achevée le 10 juin.

[3Raisons écologiques douteuses, puisque l’alternative actuelle serait une importation plus orientée vers les États-Unis, dont le gaz de schiste est loin de remporter des prix en terme d’écologie.

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