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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 19, janvier-février 2002 > DOSSIER : Insécurité : des voyous, des flics et des démagogues...

DOSSIER : Insécurité : des voyous, des flics et des démagogues...

Les maires qui veulent devenir shérifs

Mis en ligne le 1er février 2002 Convergences Politique

En banlieue parisienne, le nouveau maire RPR d’Argenteuil (93 000 habitants), qui venait de ravir la mairie au Parti communiste, annonçait en juin dernier la création d’une police municipale forte de 60 hommes, non armés pour l’instant. En octobre, c’était au tour de la municipalité du Plessis Robinson (21 000 habitants) puis celle de Beauvais (55 000 habitants), en novembre d’Etampes (22 000 habitants). En décembre, le nouveau maire UDF de Drancy (62 000 habitants) faisait à son tour entériner par le conseil municipal la création d’une police armée de 25 membres, et le maire RPR de Nogent (28 000 habitants) lançait sur ce sujet une enquête préalable auprès de la population.

La floraison des polices municipales n’est plus l’apanage de la droite

Il ne s’agit pas là d’une politique des seules municipalités de droite, loin s’en faut : le socialiste Huchon, actuel président du conseil régional d’Ile-de-France, avait été précurseur en créant, en décembre 1994, une police dans sa ville de Conflans-Sainte-Honorine. Aujourd’hui, c’est même une grande ville à majorité communiste, Vitry-sur-Seine (78 000 habitants), qui compte créer la sienne, forte de 70 agents. Cette création soulevant quelques remous dans le milieu militant, le maire a décidé de soumettre son projet à referendum le 20 janvier prochain.

Les échauffourées avec la police et les incendies de voitures cinq nuits consécutives à Vitry, du 26 décembre 2001 au 1er janvier 2002 donneront peut-être des arguments à la mairie en faveur de son projet. Pourtant ce n’est pas un manque de policiers ces nuits-là à Vitry (ils ont vite accouru en nombre) qui est à l’origine de l’incendie de 60 voitures.

Police républicaine ou shérifs locaux ?

On est donc loin de l’indignation que suscitaient à gauche, dans les années 80, les « shérifs » recrutés par Balkany, après qu’il eut arraché la mairie de Levallois Perret au Parti communiste.

La question n’est évidemment pas de discuter des avantages ou dangers respectifs des polices, municipale ou d’Etat. C’est la révolution française qui avait accordé aux communes le droit de faire leur propre police. Jusqu’en 1941, seule une poignée de grandes villes, dont Paris, Lyon et Marseille, avaient une police dépendant directement de l’Etat. Et c’est le régime de Vichy qui a créé les structures actuelles de la police nationale en étatisant les polices municipales de toutes les villes de plus de 10 000 habitants.

Mais que ce soit la gendarmerie, la police nationale ou les diverses polices municipales qui foisonnent aujourd’hui, le problème est d’abord qu’aucune de ces polices n’est le moins du monde sous le contrôle de la population.

La surenchère du gouvernement : les Contrats locaux de sécurité

La nouvelle doctrine sécuritaire municipale de la gauche a été exposée à un colloque organisé à Villepinte en 1997. La principale innovation fut la création de Contrats locaux de sécurité (CLS) entre d’un côté les villes ou certaines entreprises publiques (SCNF, RATP), de l’autre la police d’Etat. Ces contrats ne sont pas en opposition avec le développement de polices municipales. Au contraire, en même temps qu’il les lançait, Jospin annonçait une nouvelle réglementation de ces polices, de leur formation et armement et du partage des prérogatives entre elles et la police d’Etat (loi adoptée en mars 1999). Nombre de municipalités font à la fois l’un et l’autre, la coopération les deux polices faisant alors partie du contrat local.

Mais il s’agissait pour la gauche de montrer qu’elle ne laissait pas le terrain à la droite et même qu’elle innovait. Par la même occasion elle demandait aux municipalités de mettre la main à la poche, si elles voulaient plus de policiers ou une police plus de « proximité » selon le terme mis à la mode.

Au bilan qu’il publiait en juin 2001, le gouvernement était content de lui : 527 CLS signés (plus 17 signés par les entreprises de transport) et quelques 210 autres en préparation.

Derrière quelques nouveaux gadgets, les vieilles mesures

Qu’est-ce que ça a changé ? Les contenus de ces CLS sont très divers : à chaque municipalité de piocher à sa convenance dans une panoplie de mesures. On s’efforce d’y associer, outre la mairie et la police, des représentants de la justice et de l’éducation nationale. Mais au centre, il y a avant tout la même vielle méthode : augmenter la présence policière.

La création des emplois-jeunes a donné notamment l’occasion à la police d’embaucher pour pas cher des adjoints de sécurité (ADS). Ces nouveaux policiers, en contrats provisoires et au SMIC, prévus dans nombre de contrats locaux de sécurité, peuvent être amenés, après une formation de six semaines, à faire le même travail que les autres et à porter une arme. Ils sont aujourd’hui près de 20 000. Leur embauche va souvent de pair avec l’ouverture (ou la réouverture) d’un poste de police local, dont la mairie peut, sur ses deniers, financer le local et une partie des équipements.

Rajouter des grilles à la grisaille

La plupart des autres mesures relèvent plutôt du gadget ou de la simple démagogie.

Plusieurs contrats prônent un alourdissement des peines, comme si la justice n’avait pas déjà la main assez lourde vis à vis des petits délinquants venant des quartiers pauvres. D’autres vont jusqu’à prôner des sanctions contre les parents, souvent heureusement inapplicables. D’autres, comme le CLS de Boulogne-Billancourt, prévoient la création d’un « Comité local de traitement des incivilités » qui pourrait convoquer les parents d’enfants délinquants pour les gronder.

Et puis, il y a la multiplication des équipements de surveillance, les caméras vidéo, qui coûtent cher à la mairie, mais présentent l’avantage de n’avoir à embaucher personne, ou l’installation de codes tout neufs au bas des cages d’escaliers qui continuent à se dégrader, faute d’entretien.

Nouvelles innovations, de grosses grilles se mettent à fermer les entrées de cours et passages, et des murs cloisonnent entre elles les cités voisines. Pour rassurer l’habitant, l’électeur ? Peut-être. Mais la grisaille des banlieues n’en est pas éclairée. La vie collective non plus.

Les « médiateurs » sociaux : des jeunes entre marteau et enclume

L’embauche directe par les municipalités d’agents locaux de médiation sociale (ALMS) pourrait paraître une mesure plus sociale et plus préventive. Souvent eux-mêmes originaires des grandes cité HLM, ils ont principalement pour rôle, en tournant dans les cités et aux pieds des immeubles, de dialoguer avec les jeunes. Mais si ce n’est finalement que pour les surveiller, leur faire la morale ou servir de tampon entre eux, la police et les autorités, sans avoir rien à proposer, leur rôle ne peut que s’épuiser vite et même susciter une certaine hostilité. Or c’est à cela que se limite la fonction de ces médiateurs, embauchés provisoirement en emplois jeunes, qui reçoivent une brève formation à laquelle est associée la police nationale, et ne disposent d’aucun moyen.

Au conseil municipal d’Aubagne (Bouche-du-Rhône), municipalité à majorité communiste, un élu critiquant en février 2000 le projet de CLS rappelait que cette ville de 43 000 habitants n’avait qu’un poste et demi d’éducateur spécialisé, un nombre trop faible d’animateurs et que le personnel des maisons de quartier avait dû faire grève pour obtenir plus de moyens. L’embauche d’une vingtaine d’agents de médiation n’allait pas y remédier.

S’attaquer à l’insécurité ou à la délinquance juvénile et à leurs causes, le chômage, l’exclusion, dépasse l’échelle des politiques municipales. Mais ceux qui nous parlent du tout sécuritaire, se gardent bien de faire même ce qui pourrait être en leur pouvoir : prendre les mesures indispensables pour redonner vie aux quartiers, notamment l’embauche de personnel nécessaire pour des équipements collectifs, des terrains de sports, etc.

Olivier BELIN


Effectifs des polices municipales

D’après un rapport du Sénat,

  • En 1984, il y avait 5641 policiers municipaux répartis dans 1748 communes.
  • En 1998, il y en avait 13 098 (soit +132 %) répartis dans 3030 communes (+73 %).

D’après le chiffre donné par un de leurs syndicats, les policiers municipaux seraient aujourd’hui environ 15 000. La réalité est très disparate : en 1998, sur les 3 030 communes qui possédaient une police municipale,

  • près de la moitié n’avaient qu’un seul agent ;
  • seulement 630 communes plus de 5 agents ;
  • en province, 20 villes avaient plus de 50 policiers municipaux (dont les villes de Nice, Lyon et Marseille plus de 200) ;
  • en Banlieue parisienne, 5 villes possédaient plus de 50 policiers municipaux et 15 autres entre 20 et 50 policiers.

Les experts… socialistes

Un certain nombre de sociétés-conseils se sont créées, spécialisées dans l’expertise et la rédaction des projets de contrats de sécurité ou de polices municipales.

AB-Associates, qui vend ses expertises entre 100 000 et 900 000 francs, a entre autres pour clients les villes de Charenton, Clichy, Conflans-Sainte-Honorine, Gentilly, Juvisy, Puteaux en banlieue parisienne, Angers, Auxerre, Bourges, Grand Quevilly, Grenoble, Perpignan, Roanne, Tourcoing en province et bien d’autres, ainsi que plusieurs offices HLM et de nombreuses entreprises, de la RATP à Airbus-industries.

Il faut dire qu’elle est bien introduite dans le milieu politique. Son patron, Alain Bauer, est entré au PS tout jeune. Ancien responsable de l’Unef-ID et de la mutuelle étudiante, il est devenu en 1988 chargé de mission auprès du premier ministre de l’époque, Michel Rocard. Aujourd’hui Grand maître du Grand Orient et auteur de nombreux livres sur la sécurité, il est l’un des experts de l’Institut des hautes études de la sécurité intérieures (IHESI), une officine du ministère de l’intérieur.

L’IHESI recommande aux municipalités le recours… aux expertises privées. La boucle est bouclée.

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