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Cette fois, le feu : émeutes et colère aux États-Unis

1er juin 2020 Article Monde

[Nous reprenons ci-dessous la présentation à la réunion publique sur Zoom du NPA-Étincelle du 1er juin 2020]. On peut aussi la voir en vidéo sur notre chaine Youtube.

En 1963, l’écrivain noir américain James Baldwin titrait son livre incendiaire La Prochaine fois le feu. Aujourd’hui, nous pouvons dire « Cette fois, le feu ». Car, lundi dernier, en 8 minutes et 46 secondes, un policier de Minneapolis a assassiné George Floyd, 46 ans. Son tort ? Il avait utilisé un faux billet de 20 dollars. Son véritable crime aux yeux de la société américaine ? Sa couleur de peau.

Des manifestations monstres contre le « système »

Depuis ce meurtre, des manifestations et des rassemblements se sont multipliés dans plus de 60 villes des États-Unis, tournant à l’émeute à certains endroits. Mais il ne s’agit pas seulement d’émeutes. Dans le contexte actuel, c’est un « acte de révolution », comme l’écrivait un historien dans la Dépêche du Midi datée d’hier. Acte de révolution, oui, car la population noire américaine, soutenue par une partie non négligeable de la jeunesse et des travailleurs blancs, a atteint un point de non-retour. La rapidité et l’ampleur des émeutes en disent long sur la rage qui couvait.

Samedi, ç’aurait dû être la consécration d’Elon Musk, avec le lancement de sa fusée en direction de la station internationale. Mais c’est un autre décollage qui a eu lieu. Celui de l’expression dans la rue d’années de colère face à l’injustice de cette société : de Minneapolis et St. Paul à New York, en passant par Los Angeles, Memphis, Denver, Columbus, Phoenix et au-delà, c’est tout un système qui est mis en cause. À New-York, une manifestante déclarait : « Je ne suis pas ici pour me battre contre quelqu’un en particulier, mais pour me battre contre un système. »

La contestation s’est répandue comme une traînée de poudre car chaque ville a son George Floyd, quand elle n’en a pas plusieurs. Les manifestants ont mille fois raison de prendre les rues pour crier « Black Lives Matter » : depuis le début de l’épidémie, ce sont cinq personnes noires, dont une infirmière et un joggeur, qui ont perdu la vie aux mains de policiers en fonction ou d’anciens policiers.

Un virus nommé Trump

Entre l’épidémie de coronavirus et le virus appelé Trump, le contexte de cette explosion est particulier. Les manifestants ont d’ailleurs pointé du doigt le fait que les Noirs subissent une double peine face à l’épidémie, entre la hausse du chômage et la pauvreté qui augmente les risques d’attraper le virus. 23 millions de personnes ont perdu leur emploi, perdant ainsi en même temps tout revenu et leur assurance santé – parmi eux, une grande part de Noirs bien entendu. Les files d’attente pour recevoir des colis alimentaires ont pris des proportions gigantesques sur l’ensemble du territoire. La précarité est telle dans le pays le plus riche du monde que des manifestations de pauvres ont eu lieu réclamant la fin du confinement malgré les risques sanitaires, manifestations encouragées et attisées par l’extrême droite, sous les applaudissements de Trump lui-même.

Et que dire de Trump ? Bien sûr, de tels meurtres, il y en a toujours eu, sous Bush comme sous Obama. La violence raciale est aussi américaine que les « cherry pie » ces tartes à la cerise, disait en son temps le militant noir américain H. Rap Brown. Mais Trump, c’est le suprémacisme blanc à la Maison-Blanche, dans toute son impunité et sa grossièreté. Trump ne se contente pas de couvrir ces crimes comme l’ont fait tous les autres présidents. Il les encourage, les alimente que ce soit contre les Noirs, les latinos, les immigrés… Il y a quelques jours, il a tweeté, je cite : « Ces VOYOUS déshonorent la mémoire de George Floyd. Je viens de parler au gouverneur Tim Walz, et je lui ai dit que l’armée est entièrement avec lui. À la moindre difficulté, nous prendrons le contrôle, mais si les pillages commencent, les tirs commencent ».

L’expression de voyou est en réalité extrêmement connotée depuis plus de 50 ans. Elle avait été employée par le chef de la police de Miami, Walter Headley, en 1967, pour menacer les « voyous » qui manifestaient pour les droits civiques. L’officier en question ne cachait pas qu’il lui était « égal » de voir ses agents « être accusés de brutalité policière ». Ce tweet a été perçu à juste titre comme une invitation à la répression. La Maison-Blanche s’est défendue en faisant savoir que Trump n’était pas au courant de la référence, un mensonge de plus sans doute.

Genou à terre, tout un symbole

Aujourd’hui, le meurtrier de George Floyd, déjà impliqué dans des histoires de violence policière, risque jusqu’à 35 ans de prison pour meurtre au troisième degré, soit pour « homicide involontaire », ce qui ne fait aucun sens puisqu’il a eu précisément neuf minutes pour se rendre compte qu’il risquait de tuer un homme. Sans nul doute, c’est la mobilisation qui a précipité son arrestation. D’un certain point de vue, c’est une manière de le protéger : alors que les manifestants ont mis le feu au commissariat où sévissaient les meurtriers de George Floyd, son adresse supposée avait commencé à circuler. Il vient juste d’être déplacé dans une prison en-dehors de Minneapolis, car les autorités ne veulent pas parquer au même endroit meurtrier et manifestants. Quant aux autres flics qui l’ont regardé tuer Floyd, ils ont été licenciés sans être plus inquiétés...

Sur les réseaux et dans les rassemblements, les manifestants ont rappelé le geste puissant du joueur de football américain Colin Kaepernick en 2016, lorsqu’il avait refusé de se lever lors de l’hymne national et mis un genou à terre, protestant ainsi contre un énième meurtre commis par la police, acte éminemment politique qui avait rendu un Trump fraîchement élu fou de rage. Ce geste de désobéissance (qui vaut à Colin Kaepernick de n’avoir toujours pas retrouvé de travail) est devenu le symbole d’un combat et a même été repris par des policiers, se disant du côté des manifestants… tant que la manifestation restait pacifique bien sûr. On peut questionner l’authenticité de ces policiers au vu de l’ampleur de la répression, mais cela témoigne très certainement du sentiment de malaise de plus en plus grandissant à l’idée d’être associé aux meurtriers. 

Le monde politique entre hypocrisie et répression

Alors il y a Trump, bien sûr, à prendre en compte. Mais il y aussi les réactions de tous les politiciens démocrates du Minnesota. À la frontière du Canada, le Minnesota est entièrement démocrate, à tous les échelons de l’État. À Minneapolis et Saint Paul, les « villes-jumelles » comme on les appelle, un couvre-feu a été instauré jeudi par le maire Jacob Frey suite à l’incendie du commissariat où travaillaient les quatre policiers, mais la répression n’a véritablement commencé que samedi. 5 000 gardes nationaux ont été dépêchés sur place, et patrouillent dans la ville, il est prévu que 5 000 autres les rejoignent. En tout, 25 villes ont mis en place un couvre-feu, et dans huit États, la garde nationale a été demandée – elle a été déployée à Chicago, où on a enfermé les manifestants au centre-ville en relevant les ponts ou à Los Angeles. Pour le Minnesota, le Pentagone se dit prêt à mobiliser la police militaire sur la moindre demande du gouverneur, réactivant les souvenirs des émeutes de 1992 à Los Angeles, lorsque Rodney King avait été tabassé par la police.

Et puis, encore et toujours, les fake news venues d’en haut :

Trump, qui n’est pas un à tweet mensonger près, a affirmé que 80 % des manifestants arrêtés ne venaient pas du Minnesota… Alors que c’est exactement l’inverse, les personnes arrêtées étaient justement à 83 % du Minnesota. Les politiciens nationaux ou locaux ont pointé du doigt les « antifa » – Trump vient même d’affirmer qu’il comptait classer les organisations « antifa » comme organisations « terroristes » ! – et autres groupes « anarchistes » blancs venus de l’extérieur, disent-ils, attirés par la révolte et désirant l’exploiter pour leur propre compte. Je cite le maire démocrate de New York, Bill de Blasio à propos des manifestations à New York, où vendredi soir, 200 personnes ont été arrêtées : « Ce que nous voyons, ce sont des gens qui arrivent de l’extérieur, beaucoup d’entre eux prétendent parler des problèmes des communautés de couleur, mais beaucoup ne sont pas issus des communautés de couleur. » Parmi certains des leaders noirs, notamment démocrates, cet argument d’éléments blancs extérieurs au combat noir américain, est revenu à plusieurs reprises. Les politiciens démocrates prétendent soutenir le mouvement, parlant d’une juste réponse à la brutalité policière, mais ils dénoncent avant tout des émeutes et appellent l’armée.

Les manifestations massives ne sont pas près de s’arrêter. Côte à côte, des Blancs, des Noirs, descendants d’esclaves ou immigrés somaliens pour Minneapolis, des Latinos crient ensemble leur colère contre l’injustice et l’oppression, en se fichant pas mal de la couleur de peau du manifestant qui est à côté d’eux. Ils sont beaucoup trop occupés à gérer les attaques de police, la présence de l’extrême droite et à tenter de contenir les feux qui partent.

Surtout, les classes dirigeantes et leurs représentants voudraient que les victimes d’injustices se contentent de manifester leur douleur en silence et dans le recueillement. Défier les flics dans les rues, les faire reculer, mettre le feu à ces commissariats dans lesquels tant de Noirs ont connu l’humiliation quand ce n’est pas pire, ils ne peuvent l’accepter.

Le gouverneur « démocrate » du Minnesota les a appelés « terroristes nationaux », et on sait combien ce mot est fort aux États-Unis. À Atlanta, c’est le maire démocrate, noir lui-même, qui a déclaré : « Vous faites honte à cette ville. Vous faites honte à la mémoire de George Floyd et de toutes les personnes qui ont été tuées dans ce pays. »

Mais comment osent-ils, ces politiciens républicains ou démocrates, blancs ou noirs, parler ainsi au nom de la mémoire de George Floyd ? Ils sont prompts à dénoncer la violence des manifestants. Mais pourquoi ne les entend-on pas dénoncer la violence de ce système capitaliste qui permet que dix millions de Noirs américains vivent dans un état d’urgence permanent, craignant pour leur vie sitôt qu’ils croisent des flics ?

Un quart de la population noire vit en dessous du seuil de pauvreté, deux fois plus que les Blancs. Les prisons américaines ont une couleur, et c’est le noir. Le financement des prisons, ces 30 dernières années, a été trois fois plus rapide que celui pour l’éducation. La mortalité des Noirs est deux fois plus élevée que celle des Blancs. Cet état d’urgence, cette violence permanente, c’est celle qui tué Philando Castile, assassiné par la police en 2016 à Saint Paul parce qu’il sortait son permis de conduire de sa boîte à gants, acte ô combien menaçant. Durant les 13 années qui ont précédé cette ultime et dernière arrestation, entre ses 19 ans et ses 32 ans, il avait été arrêté 46 fois par la police.

Alors, de quelle violence parle-t-on vraiment ? L’incendie du commissariat de Minneapolis ou de la mairie de Nashville ne sont pas les actes de pilleurs. Ce sont des actes politiques, tout à fait ciblés. Des actes qui font trembler les puissants parce qu’ils leur rappellent qu’ils ne sont qu’une toute petite minorité protégée par la peur qu’inspirent les sbires qu’ils ont armés. Si cette peur disparaît, il n’y aura plus rien entre eux et la colère populaire. Ils ont raison d’avoir peur. La violence qui s’est exprimée à Minneapolis et dans tous les États-Unis va au-delà des réactions de colère que les meurtres de Noirs suscitent depuis des années. Comme la révolte des étudiants de Santiago allait bien au-delà de la hausse des tickets de métro qui a mis le feu aux poudres au Chili. Partout dans le monde, les pauvres relèvent la tête, descendent dans les rues et demandent des comptes.

(Photo : Carlos Gonzalez/Star Tribune)

Il ne s’agit plus d’aller sagement voter

Pour de très nombreux travailleurs dans tout le pays, cette révolte est légitime. C’est ce qui frappe dans les interviews qui ont été faites à Minneapolis de gens qui n’ont pourtant rien de hooligans à propos du commissariat et des bâtiments brûlés : « C’est normal qu’on fasse ça, parce que sinon, nous ne sommes pas entendus et rien ne change. » Bien des travailleurs semblent convaincus que, cette fois, il ne s’agira pas d’aller sagement voter en novembre pour que ça change. Le parti démocrate est bien sûr sur le qui-vive, mais ses solutions paraissent dérisoires face au racisme d’État : il demande davantage de caméras corporelles – ces caméras dont sont dotés les policiers et qui sont supposées faciliter le contrôle de l’attitude des flics. En réalité, des études ont montré que ce sont les flics qui se servent des enregistrements pour poursuivre les citoyens qu’ils interpellent ! Comme si le racisme des flics pouvait être endigué par une solution technologique ! De toute façon, le problème n’est pas que la caméra filme, c’est l’impunité qui s’ensuit !

Le parti démocrate réclame aussi des investigations judiciaires plus « indépendantes »… Comme si la justice pouvait être indépendante des flics qui constituent son bras armé ! Les policiers n’ont jamais été des « gardiens de la paix », nom qu’on leur donne ici, mais des gardiens de l’ordre social, des gardiens, mais des acteurs aussi… de la violence des riches envers les pauvres. Ici, pendant le confinement, c’est en Seine-Saint-Denis que les flics se sont le plus illustrés par des contrôles tatillons, parfois brutaux et souvent totalement gratuits.

Pour que cela change, il va falloir un mouvement de masse, qui remette en cause le racisme de la police, qui n’est que le reflet du racisme et de la violence sur lesquels s’est construite la société capitaliste américaine. Qui remette en cause la mainmise d’un petit groupe de capitalistes et de politiciens sur l’ensemble de la société, reléguant les minorités raciales à la misère. Il reste sûrement beaucoup de chemin à parcourir pour parvenir à ce renversement complet du système. Mais il est des signes qui ne trompent pas : des conducteurs de bus de Minneapolis, ainsi qu’à New York, ont refusé de transporter les forces de police et les manifestants arrêtés. C’est un acte de rébellion qui montre que les travailleurs ont la possibilité de dire non, de s’opposer au pouvoir de cet État. Ce combat contre le racisme et les violences policières est peut-être en passe d’exprimer la colère accumulée depuis tant d’années, attisée par la crise sanitaire qui a aiguisé les inégalités sociales.

Et cette colère n’est pas qu’américaine. À Toronto, la capitale du Canada, une grosse manifestation a eu lieu samedi contre les violences policières. Le lendemain, c’était à Montréal. À Londres, à Berlin, il y a eu aussi de larges rassemblements de soutien. Citons encore la Nouvelle-Zélande. Sans oublier, bien sûr, le grand succès de la marche des solidarités en France, où de nombreux sans-papiers ont non seulement bravé l’interdiction préfectorale mais aussi réussi à défiler malgré les brutalités de la police.

L’assassinat de George Floyd a peut-être été celui de trop. Les jeunes révoltés ne sont pas des « émeutiers ». Ils veulent que les responsables rendent des comptes. Et ils sont tout à fait capables, comme leurs parents, de faire des rapprochements entre la pauvreté dans laquelle de nombreux travailleurs ont plongé avec la crise sanitaire et la brutalité des flics destinée les maintenir dans la soumission. Leur généralisation partout dans le monde montre que les classes dirigeantes et leurs représentants savent qu’ils dansent sur un volcan. Nous l’avons dit, ils comptent sur la peur, la terreur qu’inspirent leurs brutes armées pour contenir la colère.

Tous les appareils politiques, les démocrates comme les républicains, vont se dépêcher de rechercher un exutoire institutionnel capable de faire diversion. Mais il n’est pas dit que le jeu électoraliste pour les présidentielles de novembre détourne l’attention d’un mouvement qui se cherche. En tout cas, s’il faut s’attendre à une campagne de dénigrement des manifestants, à une répression violente, il va peut-être y avoir aussi une montée des luttes ouvrières et des pauvres aux États-Unis... Et au-delà peut-être aussi, c’est en tout cas ce qu’on peut espérer pour le « monde de demain ».

Selma Timis

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