Aller au contenu de la page

Attention : Votre navigateur web est trop ancien pour afficher correctement ce site internet.

Nous vous recommandons une mise à niveau ou d'utiliser un autre navigateur.

Archives > Les articles du site > Pour en savoir un peu plus

À propos de la polémique sur le traitement du Pr Raoult : un espoir instrumentalisé par des démagogues

18 avril 2020 Article Sciences

(Illustration : la molécule d’hydroxychloroquine.)

Le 26 février, le professeur Raoult, patron de l’Institut hospitalo-universitaire (IHU) de Marseille annonçait dans une vidéo « Fin de partie pour le Covid-19 ». Il affirmait avoir trouvé un traitement efficace à base de chloroquine, un médicament couramment utilisé depuis longtemps contre le paludisme. Cette affirmation a très vite été contestée par d’autres médecins, car Raoult ne s’appuyait que sur ses observations et non sur des études cliniques comparatives. Or, le moyen le plus efficace pour déterminer l’activité réelle d’un traitement consiste à comparer deux groupes de malades équivalents par l’âge, le sexe, l’état de santé et d’avancement de la maladie. Un groupe reçoit le traitement qu’on veut tester et l’autre un traitement standard ou un placebo, sans que les malades sachent quel traitement on leur administre. Ce qu’on appelle, dans le langage des chercheurs « une étude en double aveugle randomisée », c’est-à-dire où les participants sont choisis au hasard.

De Douste-Blazy à Cyril Hanouna, en passant par Christian Estrosi (ancien ministre de Sarkozy), Gilbert Collard (du RN) et Jean-Marie Bigard, « La chloroquine pour tous » ?

Quelques études sur le traitement du Covid-19 par la chloroquine ont été publiées, mais elles ne portaient pas sur un nombre suffisant de patients pour être déterminantes. Malgré l’incertitude sur l’efficacité du traitement, les annonces spectaculaires de Raoult ont suscité un immense espoir. Au point qu’on a vu apparaître sur les réseaux sociaux des sites dédiés au soutien à Raoult, allant jusqu’à revendiquer « de la chloroquine pour tous ». Des politiciens de la région Paca, au premier rang desquels apparaît Philippe Douste-Blazy, ancien ministre de Chirac, ont lancé une pétition pour que le traitement Raoult soit généralisé. Celle-ci a recueilli près de 500 000 signatures. D’autres médecins, tout aussi expérimentés que Raoult, ont eu beau souligner les faiblesses des études et le fait qu’on ne peut régler un tel problème par voie de pétitions, l’engouement n’a pas faibli. Au point qu’un sondage indique que 59 % de la population croirait à l’efficacité du traitement à la chloroquine.

Toutes sortes de démagogues étrangers au monde de la médecine se sont précipités pour faire de Raoult leur champion, de l’ancien ministre de Sarkozy, Christian Estrosi (qui affirme avoir été guéri lui-même grâce à la chloroquine) à Gilbert Collard du Rassemblement national, au comique Jean-Marie Bigard et à l’animateur TV Cyril Hanouna. Ce succès semble autant lié au désarroi d’une partie de la population devant le danger de la maladie qu’à la défiance vis-à-vis des autorités, politiques comme sanitaires. Les mensonges du gouvernement, entre autres sur l’inutilité de porter des masques, son incapacité à faire face à la situation, et l’état des services de santé sont à l’origine de cette défiance légitime.

Conflits d’intérêts, lesquels ?

À celle-ci s’ajoutent des soupçons de conflits d’intérêts entre le ministère de la santé et les grandes entreprises pharmaceutiques. Raoult lui-même est pourtant bien loin d’être un franc-tireur combattant le système comme il se présente lui-même. Ce grand mandarin en est un pur produit [1]. Il faisait partie encore récemment du conseil scientifique de Macron et est la tête d’un des plus importants instituts hospitalo-universitaires du pays. Dans le conseil d’administration de cet IHU, on trouve d’ailleurs… Douste-Blazy et quelques autres signataires de la pétition. L’IHU de Marseille entretient également des liens étroits avec l’industrie pharmaceutique, notamment avec Sanofi et Mérieux.

Malgré cela, beaucoup de gens sont convaincus que Raoult serait la victime d’un complot destiné à empêcher la diffusion de son traitement, la chloroquine étant un médicament peu coûteux. Le fait qu’une des scientifiques qui le critiquent, Karine Lacombe, ait elle-même reçu pour ses recherches des subventions des laboratoires Gilead contribue à les renforcer dans leur conviction.

Dans cette affaire, ce sont d’autres géants de l’industrie pharmaceutique qui pourraient bien tirer leur épingle du jeu. Sanofi et Bayer, sans doute trop heureux de profiter de l’aubaine et de trouver de nouveaux débouchés pour cette molécule, ont ainsi sauté sur l’occasion de relancer leur production de chloroquine, en berne depuis sa perte d’efficacité dans le traitement du paludisme. Néanmoins Sanofi a cru bon de se fendre d’un communiqué pour souligner que l’efficacité de la chloroquine contre le Covid-19 n’était pas établie et que l’usage de ce médicament pouvait entraîner des effets secondaires dangereux [2]. Sans doute dans le but de ne pas être tenu pour responsable de ces effets négatifs.

Quand Macron tente de récupérer le « mouvement Raoult »

Sous la pression du buzz médiatique et des sondages, le gouvernement a sorti une directive autorisant les hôpitaux à administrer le traitement Raoult pour les cas graves. Directive purement démagogique, vu que les médecins administrent les traitements de leur choix, comme le fait Raoult lui-même, sans se préoccuper de l’avis de Macron. Mais les partisans de Raoult auraient voulu que cette autorisation soit étendue aux médecins de ville. Or le traitement à la chloroquine, en raison de potentiels effets secondaires, exige un suivi cardiaque des patients que seuls les hôpitaux sont en mesure d’effectuer.

Macron lui-même s’est senti obligé d’aller rendre visite à Raoult, sans doute dans l’espoir de récolter un peu de sa popularité. En effectuant cette visite, il a évité de trop s’engager pour ne pas prendre le risque de subir les conséquences d’un désaveu du traitement. Il a déclaré que ce traitement devait être testé. [3] Néanmoins, cette visite n’a pu que renforcer l’aura de Raoult, alors que des milliers d’autres chercheurs planchent sur le sujet dans le monde.

(Photo : Emmanuel Macron et Didier Raoult, 9 avril 2020. DR)

Les études en cours

Plusieurs grandes études ont été lancées en France et dans divers pays, le traitement Raoult n’est qu’un de ceux qui sont et vont être testés. Mais certaines études préliminaires commencent déjà à être publiées et semblent confirmer l’inutilité, voire la dangerosité de l’utilisation de la chloroquine contre le Covid-19 [4]. Nous devrions donc être fixés, sinon dans les prochains jours, au moins dans les prochaines semaines, et même si les partisans de Raoult les plus acharnés rejettent par avance ces résultats, pour diverses raisons en particulier que le protocole ne serait pas exactement le même que celui de leur champion. Raoult lui-même récuse désormais la méthodologie scientifique comparative traditionnelle pour disqualifier ces études. Ce qui, en-dehors du contexte, pourrait prêter à sourire quand on sait que l’Inserm et le CNRS se sont officiellement distanciés de l’IHU de Marseille en janvier 2018 [5], en pointant de nombreuses irrégularités dans la manière dont Raoult menait ses propres études.

Le plus raisonnable est bien entendu d’attendre les conclusions des études à venir, les explications, questions et débats qui suivront. Comme le soulignent de nombreux médecins, l’urgence ne peut justifier l’abandon de la rigueur scientifique. Ce souci de la méthode n’est en effet pas un simple accessoire dont se pareraient des scientifiques réfugiés dans leur tour d’ivoire : il n’est pas rare que des études préliminaires montrent des résultats encourageants, par la suite démentis par des études plus poussées. Ce fut d’ailleurs déjà le cas de la chloroquine pour le traitement d’Ebola et du chikungunya [6]. D’autant qu’une administration inconsidérée de ce traitement pourrait faire davantage de mal que de bien. Déjà l’automédication suscitée par le buzz a provoqué des dégâts : des personnes qui n’étaient pas en danger ont été victimes de crises cardiaques.

Cette affaire nous montre une fois de plus comment, en situation de crise et de danger, sous l’influence de démagogues, une partie de la population peut sombrer dans des croyances et comportements irrationnels.

Gérard Delteil

Mots-clés :

Imprimer Imprimer cet article Réagir Réagir à cet article