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Vilvorde et l’Europe

1er mars 1997 Politique

La décision de Louis Schweitzer, PDG de Renault, de fermer l’usine de Vilvorde en Belgique a remis de l’huile sur le feu des débats autour de l’unification européenne.

Pourtant ce qui fut quelque peu inhabituel en ce mois de mars 1997 ce ne fut pas les sempiternelles réaffirmations des mêmes positions pro ou anti-Maastricht par les mêmes politiciens. Ce fut de voir des salariés d’un même trust, Renault, mais de différents pays, Belgique, Espagne ou France, en participant à des actions communes, ou en tout cas les approuvant et les soutenant, montrer qu’ils avaient bien conscience que leurs intérêts sont communs. Certes ces « euro-manifestations » et mêmes ces « euro-grèves » (en fait plutôt des « euro-débrayages » bien limités) sont restées au stade symbolique et n’ont pas débouché pour l’instant sur une véritable mobilisation internationale, même des seuls travailleurs de Renault. Elles ont au moins eu le mérite d’indiquer la direction dans laquelle il faudrait aller, de montrer que les travailleurs sont plus forts, et en tout cas plus craints, quand ils se préoccupent de ce qui se passe ailleurs, y compris au delà des frontières, et se sentent concernés. Elles ont surtout contribué à contenir la déferlante chauvine qui n’aurait pas manqué de s’abattre à cette occasion si les travailleurs s’étaient montrés perméables à l’égoïsme national (« si on doit licencier, autant que ce soit chez les autres »).

Le retour de « l’Europe sociale » ?

Beaucoup plus suspecte est la réaction d’un certain nombre de dirigeants politiques et syndicaux qui, à cette occasion, ont remis sur le tapis le thème de « l’Europe sociale » et le débat autour du traité de Maastricht. Cette « Europe sociale », ils ont choisi d’en faire la principale revendication du défilé de Bruxelles le 16 mars dernier, mais sans pour autant dire clairement ce qu’ils entendent par ces mots.

S’il s’agissait de dire par là que les travailleurs de toute l’Europe doivent renouer avec les traditions internationalistes, qu’il faut populariser le mouvement des Renault, préparer les conditions de mouvements larges, débordant les frontières de chaque État, mettre en avant les problèmes communs aux salariés de toutes nationalités, voire tracer un programme commun pour les travailleurs d’Europe, on ne pourrait qu’approuver « l’Europe sociale ». Mais ce n’est assurément pas cela le souci des partis et des syndicats qui paradaient dans cette manifestation. Sinon, pourquoi la CGT -un exemple parmi d’autres, mais pas des moindres- aurait-elle diffusé dans les rues de Bruxelles un prospectus arborant, en première page... une carte de France, et demandant à Renault de créer les emplois dont « la jeunesse de ce pays a besoin » ? Donc la jeunesse française évidemment. Mais la jeunesse belge ? Et la jeunesse du reste de l’Europe ? Voilà comment même au moment d’une manifestation qui bouscule un peu les limites nationales habituelles on ramène les vieilles routines chauvines. Car manifester à Bruxelles pour les seuls prétendus intérêts de telle ou telle catégorie de la population française, voilà qui n’est certes pas nouveau. Tant de syndicats l’ont déjà fait. Et aussi les agriculteurs ou les pêcheurs. Et probablement du côté allemand ou néerlandais de même.

Quant au PCF, il voit dans la fermeture de Vilvorde la manifestation d’une « Europe de Maastricht » qui condamnerait les salariés à devenir les jouets du capitalisme international. Remarquons d’abord en passant que cela est quelque peu paradoxal de la part d’un parti qui a si longtemps prôné le « rapatriement de l’appareil productif français sur le territoire national ». Le jour où Schweitzer cède à cette malheureuse revendication, voilà qu’on le met sur le dos de Maastricht !

Surtout on voit toujours mal le lien entre Maastricht et la restructuration de Renault. Et il ne suffit pas de le réaffirmer à longueur de colonnes, comme le fait L’Humanité, pour le prouver. Car cela fait belle lurette que les patrons mènent leur politique d’investissement et de restructuration sur l’échiquier non seulement national ou européen, mais même planétaire, en affichant le plus grand mépris du sort des travailleurs. A l’époque ou l’usine de Vilvorde a été édifiée, il y avait encore des douaniers sur la frontière franco-belge, il n’y en a plus aujourd’hui - et alors ? Qu’est-ce que cela change au problème ?

D’ailleurs, ce que Renault fait aux travailleurs de Vilvorde, il l’a déjà fait à ceux de Billancourt, en prenant un peu plus de gants mais le résultat est le même. Sans en prendre plus cette fois, Moulinex vient de le faire à des travailleurs normands. Quan t aux travailleurs belges, ils ont encore sous les yeux le récent exemple des Forges de Clabecq, qui ont congédié tout leur personnel, avec la bénédiction (ou les larmes de crocodiles) des responsables politiques du cru. L’État national n’est donc pas une protection pour la classe ouvrière et, de ce point de vue, le problème est le même, qu’on se situe dans le cadre des frontières françaises ou belges ou dans celui de l’Union Européenne.

C’est donc un leurre pour la classe ouvrière que d’attendre une amélioration de son sort, soit d’un aménagement du traité de Maastricht, auquel on adjoindrait un certain nombre de « clauses sociales », soit d’une abrogation pure et simple de ce traité. Maastricht, Maastricht aménagé ou pas de Maastricht cela ne change rien au combat qu’elle a à mener.

L’Union monétaire : pour qui ? pour quoi ?

L’unification européenne -ou à plus proprement parler, son stade actuel, l’unification économique et monétaire, l’U.E.M.- est présentée aujourd’hui par une partie de la gauche française (Mouvement des Citoyens, Parti Communiste) et de l’extrême-gauche (Ligue Communiste Révolutionnaire, Parti des Travailleurs) comme « la » politique de la bourgeoisie, l’axe principal de son offensive contre la classe ouvrière. L’abrogation du projet d’U.E.M., l’abandon de la monnaie unique, serait donc l’objectif politique essentiel à atteindre.

Ce sont pour l’essentiel les fameux « critères de convergence » qui sont stigmatisés par toutes ces organisations, car, affirment-elles, en bridant les dépenses de l’État, ces critères non seulement provoquent le délabrement des services collectifs utiles à la population, mais accentuent la récession, et contribuent ainsi à perpétuer un chômage massif. Pour le PCF, le rejet de ces contraintes permettrait une politique de « relance par la consommation » et ainsi un redémarrage de la machine économique grippée.

Vraiment ?

Le projet d’unification monétaire n’est qu’une étape dans les politiques mises en oeuvre depuis vingt ans par les bourgeoisies d’Europe pour faire face à un contexte de concurrence exacerbée et à un risque de récession majeure. Durant toute une période, les États, en Europe comme dans les autres pays impérialistes, se portèrent à la rescousse de leur bourgeoisie nationale défaillante à grand coup de subventions, aides à l’emploi, voire nationalisations. Mais cette politique avait un coût, et elle se solda par l’endettement croissant des États et l’inflation. Les titres de la dette publique vinrent nourrir la sphère financière qui offrait un débouché opportun aux capitaux réticents à s’investir dans la production.

Tout cela avait pris des allures de cercle vicieux. L’État aspirant sur les marchés financiers les capitaux disponibles, il faisait monter le loyer de l’argent et accroissait la charge financière pesant sur les entreprises. Avec des taux d’intérêts élevés, une activité économique au ralenti, les recettes de l’État se voyaient de plus en plus limitées, à moins d’accroître la fiscalité, de toute manière accentuant le marasme. Si les États continuaient à recourir perpétuellement à l’endettement, y compris pour assurer le service de la dette, on pouvait prévoir un moment où leur solvabilité serait menacée, et où le système entrerait en crise. C’est le propre de cette fraction parasitaire du capital, le capital financier, que de tendre à tarir les sources où il s’abreuve. A long terme, la bourgeoisie ne peut s’approprier plus de plus- value qu’elle n’en extrait de l’exploitation des travailleurs : le crédit confère certes à ce principe une certaine élasticité, mais cet élastique, comme tous ses confrères, a ses inconvénients et ses limites.

Il devenait donc urgent, pour les États impérialistes, de chercher à concilier leurs importants découverts avec le fonctionnement normal de l’économie, de sauver la bourgeoisie des séquelles de son propre parasitisme. Cela supposait qu’on réduise les déficits publics, sinon pour amorcer la décrue de la dette, au moins pour ralentir sa croissance. Et pour cela sabrer, autant que possible, dans les dépenses consacrées aux besoins de la population pauvre, puisqu’il n’était pas question de réduire les transferts en direction du patronat, qui devait coûte que coûte être maintenu sous perfusion.

Du même coup, on pouvait quand même espérer une diminution des taux d’intérêt, en pariant sur le fait que les capitaux allaient se satisfaire d’une rémunération moindre dans les États dont la politique économique serait « rigoureuse » et dont les monnaies donneraient des gages de stabilité pour l’avenir.

Cette orientation fut accompagnée de la déréglementation générale des marchés financiers, chaque État s’efforçant d’offrir aux placements internationaux les conditions les plus alléchantes, un peu à la manière des cercles de jeux des stations balnéaires.

C’est à ce stade que la bourgeoisie européenne se posa la question de l’unification monétaire.

Les bourgeoisies dominantes de l’Europe occidentale, allemande et française en tête, ressentaient la nécessité de réaliser à l’échelle européenne un marché sans cloison intérieure, afin de se positionner plus favorablement face au Japon et aux États-Unis. Mais le morcellement politique de l’Europe rend difficile cette tâche : chaque fraction nationale de la bourgeoisie européenne tient fermement les rênes de son appareil d’État et détermine sa politique monétaire et financière en fonction de ses intérêts propres.

Pour les impérialismes dominants, la France et l’Allemagne, c’est la quadrature du cercle. D’un côté, il leur faut mener une politique monétaire rigoureuse pour juguler les contradictions évoquées plus haut, et échapper à la spirale endettement-inflation. De l’autre il leur faut défendre leurs parts de marché en Europe, où ils sont confrontés à des partenaires plus faibles mais qui peuvent profiter des règles du libre-échange en pratiquant les « dévaluations compétitives ». Ceux-ci, en laissant leurs monnaies se déprécier, rendent leur production meilleur marché à l’exportation et compensent leur retards de productivité.

Ces puissances capitalistes de second rang européen, comme l’Espagne, l’Italie ou même le Royaume-Uni, se retrouvent ainsi en position avantageuse puisqu’elles savent pertinemment que la France et l’Allemagne ont intérêt à ce que la Livre, la Lire ou la Peseta ne s’effritent pas trop. Ainsi la Bundesbank, ou même sa plus faible consoeur la Banque de France, sont amenées à se solidariser des devises plus fragiles. Ce qui signifie, en définitive, que les bourgeoisies française ou allemande doivent importer une partie des charges financières, et de la récession, qui pèse sur ces pays, afin de conserver l’accès à leur marché.

Cette situation de dépendance réciproque évolue cahin-caha, au gré des crises et des accords, chacun ayant intérêt à tester de temps à autre le rapport de force en remettant en cause, d’une façon ou d’une autre, l’état des choses antérieur.

La solution adoptée au début, à savoir la mise en place d’un système de changes semi-flottant, semi-encadré, le système (ou serpent) monétaire européen, avec ou sans « sonnette », s’est révélée pleine de défauts. Loin d’offrir l’équilibre monétaire que les bourgeoisies dominantes appellent de leur voeux, il est rapidement devenu le cadre dans lequel les contradictions internes du capitalisme européen n’ont cessé de se manifester en un feu d’artifice permanent. Le bouquet final, la crise des changes de 92-93, a fait voler en éclats l’ensemble du système, dont il ne reste aujourd’hui qu’un pâle fantôme.

Ce dernier épisode a permis à l’Espagne, à l’Italie et au Royaume-Uni d’améliorer significativement leur position au sein du capitalisme européen, grâce à des dévaluations opportunes. Les bourgeoisies française et allemande ont préféré, pour apaiser la tempête monétaire, jeter le S.M.E. par dessus bord, qui, tel le vieux Jonas, fut aussitôt avalé par la baleine.

L’échec d’une régulation des changes du type S.M.E. devait contraindre les bourgeoisies française et allemande à trouver une nouvelle orientation. Soit elles abandonnaient complètement les tentatives de coopération en matière monétaire, ce qui signifiait peut-être le retour à la situation des années 30, et en tout cas, la remise en cause de l’unification commerciale. Soit elles cherchaient une formule plus contraignante, peut-être plus coûteuse, mais qui lierait une bonne fois pour toute la politique monétaire des rivaux européens à la leur. En bref, il fallait soit se quitter, soit se marier, mais en tou t cas faire cesser la chaotique union libre pratiquée jusqu’alors.

Ces bourgeoisies dominantes ne bénéficiaient pas d’un rapport de force politique suffisant avec leurs « partenaires » européens pour résoudre le problème comme le fit en son temps la bourgeoisie nord- américaine : sur la base de sa victoire militaire durant la guerre de Sécession, et de la banqueroute financière des États du sud, le pouvoir fédéral avait les moyens d’encadrer le crédit et les budgets publics dans l’ensemble de l’Union, aux dépens de fractions locales de la bourgeoisie qui abusaient de l’anarchie monétaire antérieure. La prépondérance économique de l’Allemagne, même appuyée par la France, n’est pas non plus assez marquée pour qu’elles puissent procéder comme le FMI à l’égard d’un État du Tiers- Monde : poser des conditions, à prendre ou a laisser, en échange de crédits vitaux pour défendre les parités de change ou assurer les fins de mois de l’État. Il a donc fallu négocier.

Les impérialismes européens de second rang sont décidés à obtenir un prix maximal pour l’abdication (fût-elle provisoire) de leur souveraineté monétaire. En même temps, ils savent bien qu’ils ont tout intérêt à s’adosser à une monnaie comme le Deutsche Mark, qui permettrait à la bourgeoisie locale d’améliorer sa position sur les marchés financiers internationaux. L’Allemagne et la France veulent quant à elles imposer un système contraignant afin d’éviter que les États membres de la future U.E.M. ne se mettent à faire tourner la « planche à euro » pour leur propre compte - en laissant filer leur déficit budgétaire, avec des conséquences en termes d’inflation réparties sur leur quinze partenaires. Par ailleurs, avant même de fusionner leurs monnaies, ce qui, à la limite, est une opération formelle, tous ces États devront arrêter du jour au lendemain une grille de parités fixes, et définitives : sur ce sujet plane encore aujourd’hui un épais nuage de mystère.

On peut supposer que les dissensions, menaces et revirements des États membres de l’Union Européenne, alimentés par les sorties démagogiques des politiciens locaux, perdureront jusqu’au terme du processus, s’il aboutit. A moins qu’un ébranlement plus profond de l’équilibre monétaire européen, ou mondial, ne vienne y mettre un terme prématuré. Les simagrées des autorités allemandes, qui ont laissé entendre qu’elles pourraient repousser leur propre entrée dans l’U.E.M., ne sont que le dernier épisode d’une série qui en comptera bien d’autres. Comme dans tout marchandage, il est de règle, jusqu’à la dernière minute, de ne pas se montrer trop désireux de conclure l’affaire.

La coalition hétéroclite des anti-Maastricht

Ces manoeuvres et tractations créent par ailleurs une atmosphère propice à la démagogie électoraliste dans la plupart des États candidats à l’U.E.M.. Il devient en effet aisé de ramener tous les problèmes à un débat sur le bradage de la « souveraineté nationale » ou l’abdication éventuelle du « droit régalien de battre monnaie ». Qu’un certain nombre de politiciens de droite ou d’extrême-droite, tels Seguin ou Le Pen, aient choisi ce créneau électoral pour se propulser, cela est dans l’ordre des choses. Plus gênante est l’utilisation de ce thème par des organisations qui prétendent se placer sur le terrain de la défense des droits des travailleurs.

Car en bataillant contre le traité de Maastricht et non contre l’ordre capitaliste, ces organisations sous-entendent du même coup qu’il existerait dans ce cadre capitaliste une autre politique économique, plus favorable aux travailleurs et à l’« économie nationale » dans son ensemble. Qu’en abandonnant ses engagements européens la France pourrait obtenir une plus grande part de la croissance mondiale, relancer ses exportations, stimuler la demande par les dépenses publiques, relever les salaires, résorber le chômage.

Tout ceci est parfaitement chimérique. Ce n’est pas parce que l’U.E.M. impose des limites aux déficits budgétaires qu’elle a créé la volonté des différentes bourgeoisies de limiter ces déficits aux dépens des travailleurs. Au contraire l’U.E.M. ne fait que prendre en compte cette volonté, préexistante comme nous l’avons vu. Et générale à tout le monde impérialiste puisqu’elle se retrouve de la même façon aux États-Unis et au Japon. Ainsi Maastricht n’est pas la cause de l’austérité dans les services publics. Les politiques d’austérité ont débuté bien avant 1993. En France, dix ans plus tôt, elles se sont même imposées sous des gouvernements dont le PCF faisait partie. A contrario les déficits pourraient tout aussi bien se creuser, comme dans les années 70, sans que le plus grand nombre en retire quelque avantage que ce soit, car le niveau de vie ouvrier est le premier à pâtir de l’inflation.

Réduire les déficits publics ? Pourquoi pas, après tout ! Supprimons tous les cadeaux, subventions, allégements fiscaux consentis au patronat depuis des années, par la droite comme par la gauche ; faisons recracher aux entreprises de B.T.P. les milliards escroqués aux collectivités publiques dans le cadre des contrats truqués ; mettons fin au train de vie luxueux des hauts dignitaires de l’État ; contrôlons l’utilisation des fonds publics ; et les milliards de déficit annuel fondront comme neige au soleil, avec une promptitude dont Alain Madelin lui- même n’ose pas rêver ! Mais cela, bien entendu, ce n’est pas l’abrogation du traité de Maastricht qui nous le donnera. Au contraire, la lutte pour l’abrogation du traité de Maastricht est une voie de garage qui détourne du seul objectif essentiel pour les travailleurs : contrôler la circulation des richesses, démasquer les responsables de la misère actuelle et leur imposer à leur tour les sacrifices exigés par la situation.

Cela apparaît encore mieux lorsqu’on entend la gauche anti-maastrichienne critiquer la politique du « franc fort » qu’implique l’objectif de la monnaie unique. « Le franc fort sacrifie l’emploi », ce genre de formules abonde de la gauche du PS jusqu’au PCF et malheureusement aussi jusqu’à l’extrême gauche. Mais cela sous-entend quoi ? Qu’en dévaluant la bourgeoisie française pourrait rafler les parts de marché de ses concurrents ? Encore faudrait-il que ceux-ci se laissent plumer et contemplent, sans réagir, l’industrie française se livrant au dumping monétaire. Non, une telle politique ne ferait que relancer la cascade de dévaluations et les batailles douanières des années 1930, qui n’ont pas amélioré d’un iota la situation des classes exploitées ! Voilà bien une sinistre aventure que la gauche réformiste propose aux travailleurs...

Qui plus est, quand bien même « l’industrie nationale » améliorerait ses « positions à l’exportation » grâce à un Franc-Hue ou un Franc-Chevènement sous- évalué, qu’est-ce qui prouve que les travailleurs verraient leur sort s’améliorer ? Que les jeunes trouveraient de l’emploi ? Que les salaires gagneraient du terrain ? Car aujourd’hui même, la situation des entreprises est florissante, les profits des grandes entreprises vont de records en records... et cela n’empêche pas le patronat de restructurer et d’abaisser toujours plus le niveau de vie des classes laborieuses. La dévaluation italienne de 1992 s’est accompagnée d’une cure d’austérité draconienne, et la dévaluation de la livre sterling n’a pas empêché la classe ouvrière britannique de s’enfoncer d’un degré supplémentaire dans la pauvreté et la précarité.

Ainsi, non seulement il est douteux que l’abrogation du traité de Maastricht favorise la reprise de l’économie capitaliste, mais il est surtout douteux qu’une éventuelle reprise soit automatiquement bénéfique pour le plus grand nombre ! Dans tous les cas les travailleurs ne doivent compter que sur leur lutte de classe. Et les antimaastrichtiens de gauche restent, malgré leurs faux airs contestataires, des défenseurs du capitalisme, qu’on pourrait bien revoir un beau jour, sous les lambris dorés des ministères, prêcher patience et sacrifices aux travailleurs.

« Un pouvoir consultatif fort » !

Ces défenseurs de la « souveraineté nationale » ont récemment ajouté à leur attirail réformiste la formule de l’« Europe sociale », reprise à l’occasion de la fermeture de Vilvorde. On critique maintenant les traités européens parce qu’ils ne contiendraient pas des « clauses sociales » qui garantiraient les droits des travailleurs sur tout le continent. Qui empêcheraient par exemple, que d’un pays à l’autre on se livre à des « fermetures sauvages ». En d’autres termes, il s’agit de demander aux gouvernements bourgeois d’interdire, dans le cadre de la conférence intergouvernementale, ce qu’ils tolèrent, et en fait encouragent, sur leur territoire national... on croit rêver.

Cependant cette idée fumeuse a, dans l’esprit de certains dirigeants syndicaux notamment, une traduction beaucoup plus précise : il s’agirait d’organiser, à l’échelon communautaire, des organes de « concertation » où les appareils syndicaux siégeraient aux côtés des cadres des multinationales. Les représentant des travailleurs y seraient dotés d’un « pouvoir consultatif fort », comme le déclare Philippe Herzog, transfuge tout récent du Parti Communiste et poisson-pilote de la gauche de gouvernement, dans un article de Libération du 31 mars. Tel est donc le vrai visage de cette Europe sociale : tables rondes européennes, tapis verts, comités de concertation patronat-syndicats, commissions paritaires de réflexion... tout le fatras de la collaboration de classe. Celui qui existe à l’échelon national depuis des décennies, transposé à l’échelle européenne. Il est en tout cas des politiciens de gauche assez cyniques pour frapper à la porte des institutions communautaires, en quémandant un strapontin, au même moment où ils dénoncent les méfaits de ces organismes « supra-nationaux » !

Bien sûr, ces institutions européennes, qui ne sont pour l’instant qu’un collectif regroupant des délégations des divers appareils d’État des quinze, ne feront rien d’autre que défendre les intérêts des possédants, et cela même si on leur adjoint un Herzog, une brochette de fonctionnaires syndicaux et un wagonnet de « clauses sociales ».

C’est pourtant cela l’« Europe sociale » dont la gauche a entamé le refrain. A cent lieues des préoccupations, des besoins des ouvriers de Renault- Vilvorde et de tous ceux que menace la vague actuelle de restructurations qui se dessine à l’horizon dans l’automobile française, la sidérurgie allemande, et ailleurs...

Si la classe ouvrière trouve la force de riposter à ces nouvelles attaques, voire de lancer une offensive contre le chômage et les bas salaires, alors la propagande anti-Maastricht ne sera qu’un moyen supplémentaire de la détourner du terrain de la lutte de classe, de lui faire lâcher la proie pour l’ombre. Quel meilleur moyen, en effet, de dévoyer les luttes sur un terrain électoraliste et nationaliste, que de clamer que les problèmes sont insolubles dans le carcan du traité de Maastricht, qu’il faut l’abroger, ou le renégocier, pour lancer une nouvelle politique économique, et pour ce faire, qu’il faut une nouvelle équipe gouvernementale. Voilà pourquoi le réformisme, quan d il est dans l’opposition en tout cas, fait aujourd’hui de l’Europe sociale sinon de la renégociation de Maastricht, un de ses chevaux de propagande, comme le PCF avec sa pétition pour un référendum sur la monnaie unique.

C’est aussi pour cela que les révolutionnaires doivent bien se garder d’aller courtiser les courants réformistes, surtout sur ce terrain. Nous avons des raisons de nous battre aux côtés des militants ouvriers sincères, politiquement proches du PCF ou même de certains courants du PS, de vouloir préparer avec eux les luttes de demain. Mais il ne s’agit pas d’alimenter leurs préjugés sur la souveraineté nationale et les méfaits de Maastricht, préjugés qui, le moment venu, serviront à désarmer la classe ouvrière en lutte. Considérer le « non à Maastricht » comme un thème fédérateur d’une gauche nouvelle et plus radicale, ainsi que l’avance la LCR, ou créer comme l’a fait le Parti des Travailleurs un « comité national pour l’abrogation du traité de Maastricht », c’est se condamner à devenir la cinquième roue du carrosse dans des coalitions de politiciens étrangers aux intérêts des travailleurs. Une cinquième roue, qui plus est, sera jetée au fossé avant d’arriver.

De plus, en contribuant à embrouiller la question, on n’aidera pas la classe ouvrière à mettre sur pied une politique de classe, indépendante de la volonté des États bourgeois et des bureaucraties qui gravitent autour d’eux. Oui, il faudra tout faire pour que les travailleurs puissent agir de concert sur le continent face à des groupes capitalistes qui, eux, ignorent les frontières depuis bien longtemps. Mais ce n’est pas en militant pour le « droit régalien de battre monnaie » qu’on fera germer cette conscience internationaliste. L’Europe des travailleurs peut se construire pas à pas, à l’occasion de conflits comme celui de Renault-Vilvorde, mais à condition que les luttes aillent jusqu’au bout de leur possibilités ; qu’elles démontrent au plus grand nombre que l’union des travailleurs de tous les pays n’est pas un vain mot, mais une arme redoutable qui pourrait faire ravaler leur morgue à Schweitzer et ses semblables.

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