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Quand la LCR s’efforce de sortir de la marginalité

1er février 1997 Politique

Résumant les conclusions de son congrès, la Direction de la Ligue Communiste Révolutionnaire (LCR) écrit dans Rouge du 21 novembre dernier : « Les positions des révolutionnaires sont aujourd’hui minoritaires et seuls des changements substantiels de situation peuvent modifier cet état de fait. Mais nous ne sommes pas pour autant condamnés à la marginalité. Par nos responsabilités dans le mouvement syndical ou associatif, nous nous trouvons au coeur des mouvements sociaux. Et il faut répondre aujourd’hui à un nouveau défi : être au coeur des processus politiques de recomposition du mouvement social et de toute la gauche. Les exigences de la crise et de la mutation des sociétés capitalistes européennes, qui remettent en cause l’existence d’un mouvement ouvrier indépendant, comme la montée inquiétante du Front National, rendent plus urgente la nécessité de l’unité et d’une autre politique, différente de celle qui a dominé la gauche ces quinze dernières années. C’est le sens de notre proposition d’ »Entente de l’espoir«  : une unité de la gauche de combat, un nouveau type d’unité non pour refaire 1981-1995, mais pour rompre avec la logique du libéralisme (...) Dix propositions (...) sont ainsi soumises à la discussion de toute la gauche, de tous ceux et toutes celles qui veulent chasser la droite, construire un rapport de forces pour faire bouger la donne au sein de la gauche et mettre au centre du débat le contenu de ces propositions ».

Les « Dix propositions pour une unité 100 % à gauche » étaient publiées dans Rouge du 9 janvier 1997. A leur lecture, il semble que la dérive phraséologique de la direction de la LCR, qui l’entraîne par exemple à parler plus volontiers de « libéralisme ou d’ »offensive libérale que de capitalisme, « mouvement social que de grève ou de classe ouvrière, est la traduction plus profonde des perspectives que la direction de la LCR propose ou ne propose plus aux travailleurs. On conçoit que ceux et celles qui défendent les »10 propositions...« envisagent aussi de changer le sigle, les statuts et le fonctionnement de la LCR. Le sigle »communiste« et »révolutionnaire« apparaissant pour les représentants de la direction qui se sont exprimés sur le sujet dans les tribunes préparatoires au congrès »lourd... trop lourd à porter" (entre autres dans Rouge du 26/9/96).

A nos yeux pourtant, autrement plus redoutables à assumer pour les militants de la LCR encore sincèrement attachés à l’« utopie créatrice » défendue à l’occasion par Alain Krivine, sont les « 10 propositions » dont nous relevons les points les plus critiquables.

Dix propositions...pour une entente entre le PC et le PS !

A plus d’un an des élections législatives de 1998, la LCR propose un programme non pas aux travailleurs mais aux états-majors de la gauche. C’est ce qu’elle appelle être « au coeur des processus politiques de recomposition du mouvement social et de toute la gauche ». Ce programme se présente explicitement comme « contrat de majorité » (c’est le terme utilisé en introduction) que la LCR soumet au PC et au PS tout particulièrement, devant leur carence à en proposer un ! Comme le lecteur peut s’en rendre compte assez vite, l« 10 propositions » sont rédigées pour être acceptables (si ce n’est acceptées) par Hue et par Jospin (en gras, les paragraphes ou phrases repris du texte de la LCR)

1) « Pour la protection sociale et le droit à la santé »

« Le plan Juppé, c’est une Sécu à deux vitesses, abandonnant le principe de répartition au profit des fonds de pension privés. Les grands groupes d’assurance veulent capitaliser les cotisations des plus riches, à côté d’une protection sociale au rabais pour les plus pauvres. »

Va pour la dénonciation de la « Sécu à deux vitesses », mais pourquoi n’en rendre responsable que le « plan Juppé » ? Pourquoi omettre Mauroy, Delors, Rocard, Cresson ou Bérégovoy ? N’ont-ils pas eux aussi choyé les grands groupes financiers (dont les groupes d’assurance), en même temps qu’ils instauraient, contre les plus pauvres, le forfait hospitalier, la CSG, les réductions de prestations et augmentations de cotisations ?

« Abrogation du plan Juppé. Abrogation des ordonnances sur la Sécurité sociale, qui établissent le RDS, la taxation des retraites et des allocations. Le déficit, c’est le chômage qui le crée. Un million d’emplois créés, ce sont 50 milliards de cotisations en plus dans les caisses...Plus que le déficit annoncé ! »

Même remarque que plus haut. Délibérément omises, les mesures favorables aux riches prises par la gauche de 81 à 86, de 88 à 93.

« Abrogation de la réforme constitutionnelle qui transfère au parlement le droit de décider des recettes ou des dépenses de la Sécu. Retour à une gestion de la Sécu sur la base de l’élection démocratique des administrateurs par les assurés sociaux ».

Que la réforme de février 96 soit abrogée ou pas, les bureaucraties syndicales qui sont à la tête des caisses Maladie, Chômage, Retraite, et gèrent la partie indirecte des salaires, ne protègent pas les travailleurs de la dégradation lente de leur couverture sociale. L’« élection démocratique des administrateurs par les assurés sociaux », avant 96, empêchait-elle les gouvernements de décider de la gestion de la Sécurité sociale ? La réforme constitutionnelle décriée n’avait pas encore eu lieu, quand le ministre communiste Ralite décida en 1982 de faire cotiser aussi les pré-retraités ; ni en 1985, ni en 1991, quand la ministre socialiste Georgina Dufoix réduisit de 70 % à 40 % les remboursements de nombreux médicaments ou quand un autre ministre socialiste, Bianco, augmenta toutes les cotisations, pour ne citer que quelques exemples... Comme on le voit, la prétendue « élection démocratique des administrateurs » ne met pas les travailleurs à l’abri de sales coups de ministres de gauche comme de droite.

« Intégration des trusts pharmaceutiques dans un grand secteur public de la santé, de qualité et de proximité, qui garantisse l’égalité d’accès aux soins ».

L’"intégration de ces trusts ? Veut-on leur ouvrir encore plus grandes les portes des hôpitaux et les caisses de la sécu ? Veut-on faire entrer carrément le renard dans le poulailler ? Serait-ce une idée de Jospin ? Ou le vague de la formule est-il destiné à ne pas lui déplaire ? Les camarades de la LCR n’étaient-ils pas naguère plus mordants contre les trusts pharmaceutiques, ces multi-nationales qui font d’énormes profits sur la santé ? Et ne faudrait-il pas que les travailleurs puissent au moins contrôler leurs productions et leurs marges bénéficiaires ?

2) « Pour l’emploi »

« Une loi-cadre pour la réduction du temps de travail : 35 heures immédiatement sans perte de salaire. 32 heures en deux ans. Une loi-cadre qui fixe la durée hebdomadaire et s’applique à toutes les entreprises. Une loi immédiate : avec embauches financées sur les gains de productivité et les revenus spéculatifs accumulés et accompagnée d’un débat démocratique d’application pour négocier collectivement les horaires (...), comptabiliser les postes de travail à ouvrir, tendre à la mixité des postes de travail et à la suppression de toute discrimination. »

Une « loi-cadre pour la réduction du temps de travail », c’est-à-dire une de ces roueries de l’arsenal législatif bourgeois qui fixe un prétendu cadre pour ne pas fixer de contenu ni de modalités d’application précises. Une orientation générale, avec application laissée ensuite à la diligence des patrons, selon les entreprises et les branches ? C’est très exactement le projet de Jospin pour les patrons. Les camarades de la LCR qui le savent précisent donc que cette « loi-cadre » devrait être « accompagnée d’un débat démocratique d’application ». Mais lequel ? Entre qui et qui ? Entre les patrons et les bureaucraties syndicales ? Ou sous l’égide du patron, lors d’heures d’informations mensuelles ? La « gauche » majoritaire ni en 36, ni en 45-47, ni en 56, en 81-86 ou en 88-93 n’a encouragé aucune démocratie ouvrière dans l’entreprise. Il n’y a pas de « débat » entre « partenaires sociaux » favorable aux travailleurs. Il n’y a que l’organisation et la lutte. Seul le rapport de force fait la loi. Et notons aussi au passage que le PCF, dans un « plan de mesures d’urgence pour l’emploi, les salaires et une relance efficace » publié dans l’Humanité en février 96, s’était montré plus radical que la LCR en matière de réduction du temps de travail, puisqu’il avançait les 35 heures sans diminution de salaire, mais parlait aussi« aller vers les 32 heures, voire 30 heures par semaine ». Mais 30 heures ? Non, Jospin n’en veut pas.

« Pour les retraites : 37,5 annuités pour tous ! Balladur a porté à quarante ans la durée des cotisations pour une retraite à taux plein dans le privé... »

Scandaleux certes. Le retour aux 37,5 annuités mis en avant dans les grèves de novembre-décembre 1995 serait la moindre des choses. Notons qu’une revendication s’y ajouterait aujourd’hui, la retraite à 55 ans, à taux plein, pour tous les travailleurs qui le souhaitent, mise en avant par les routiers et les chauffeurs de bus et qui parle à tous les travailleurs. Par cette revendication s’exprime le ras l’bol de travailler jusqu’à un âge avancé pendant que leurs enfants sont au chômage et « galèrent », le ras l’bol aussi de partir avant l’âge de la retraite, licencié ou mis à la pré-retraite, avec une pension amputée. Alors il faudrait ajouter la retraite à 55 ans... Oui, mais Jospin, faisant chorus avec Juppé, s’est formellement prononcé contre. Alors voilà encore un chapitre qui sciemment, se limite à demander l’abrogation d’une mesure prise par un premier ministre de droite et épargne à ceux de gauche les critiques qu’ils méritent.

3) Pour une autre répartition des revenus

« Le rattrapage du pouvoir d’achat... SMIC à 8500 francs nets, augmentation uniforme pour tous (à l’exemple des revendications et des grèves pour 1000 ou 1500 F). Pour assurer un niveau de vie décent à chacun : pas de revenu inférieur au SMIC ; relèvement immédiat du RMI, du plancher d’allocation-chômage et du minimum retraite ».

Le SMIC à 8500 francs serait en effet un minimum. En ce qui concerne l’augmentation des salaires, pourquoi une formule alambiquée ? Pourquoi ne pas proposer 1500 ou 2000 francs immédiatement pour tous ? Et puisqu’il est dit « pas de revenu inférieur au SMIC », pourquoi parler ensuite du « relèvement, sans autre précision, du RMI, du plancher de l’allocation-chômage et du minimum retraite » ? Pourquoi ne pas lever toute ambiguïté et dire clairement que pas un travailleur, en activité, au chômage, en maladie ou à la retraite ne peut et ne doit vivre avec moins que le salaire minimum ?

« Une réforme fiscale radicale ».

« Abolition de tous les impôts proportionnels (CSG, RDS), baisse des impôts sur la consommation, taux zéro de TVA pour les produits de première nécessité ».

Suppression de la CSG et du RDS, bien sûr. Mais c’est quoi, cette « baisse » des impôts sur la consommation ? Pourquoi pas une suppression de toute TVA, particulièrement injuste parce qu’elle taxe indistinctement les prolétaires et les bourgeois ?

« Un contrôle public des banques et des assurances...Soumettre au contrôle public banques, organismes de crédit et assurances. Renationalisation de la Banque de France pour mettre fin à son fonctionnement indépendant ».

Quel « contrôle public » ? Le Crédit Lyonnais et les banques nationalisées ne sont-elles pas déjà sous le contrôle public ? Et ce contrôle public n’est-il pas celui de l’État bourgeois, de ses grands commis ? Ou alors c’est le « contrôle ouvrier » sur le système bancaire, sur tous les capitaux, leur destination, les choix d’investissements... y compris les magouilles lucratives ? Notons qu’en la matière, le « plan d’urgence » de Robert Hue déjà cité est plus radical, sur le papier certes, que les présentes propositions de la LCR. Au chapitre « Droit de regard et d’intervention », il parle de « transparence et information sur les mouvements de fonds », en particulier des « fonds accordés pour l’emploi et la formation » et préconise « la création de comités de contrôle de fonds ». Certes, le PCF pense surtout aux comités d’entreprise et aux prérogatives des appareils syndicaux. Mais force est de reconnaître qu’il ne parle pas seulement, à la différence de la LCR, de « contrôle public » qui revient à se moquer du public !

4)« le maintien et l’extension des services publics »

« Les services publics sont des biens d’utilité collective. Ils doivent être gérés par des monopoles publics et pas selon des critères de profit ».

Mais « gérés par des monopoles publics », les services publics le sont, jusqu’ici, pour l’essentiel ! Ce qui ne les empêche pas d’être gérés selon des critères de profit ! N’est-ce pas le cas de la poste, des transports publics, des écoles, des hôpitaux ? La gangrène du profit ne mine-t-elle pas tout ? La LCR et d’autres ne s’échinent-ils pas à le dénoncer ? Alors ce n’est certainement pas en laissant à Jospin le soin de nommer tel ou tel Le Floch-Prigent à la tête d’un « monopole public » que les intérêts des travailleurs seront préservés. Il faudra bien plus. Il faudra un contrôle ouvrier. Il faudra des incursions dans le droit de propriété. Il faudra des réquisitions, si ce n’est des expropriations... Même si Jospin ne le veut pas, et Hue non plus !

« Arrêt des privatisations »

Nous ne sommes pas des défenseurs des nationalisations bourgeoises et celles qui ont eu lieu en 1981, à la Thomson, à Usinor, etc... n’ont protégé les travailleurs de rien, ni des licenciements, ni de la dégradation des salaires et des conditions de travail. Ce ne sont donc pas des solutions pour la classe ouvrière. Mais relevons juste qu’on ne retrouve pas, dans ce programme de la LCR, les pourtant très prudentes « renationalisations » du programme du PC. A fortiori les « expropriations » ou « nationalisations sous contrôle ouvrier » que la LCR avançait dans sa jeunesse !

5) « Pour le droit au logement »

Là, un long catalogue de mesures. Comment ne pas y souscrire ? Le droit au logement, bien sûr. Mais quand et comment, un logement ? Comment un logement pour tous pourrait devenir réalité ? Par l’"application de la loi de réquisition sur les locaux vaca, nous dit-on. Mais s’il y a déjà une loi et qu’elle n’est pas appliquée, comment la faire appliquer et suffit-il d’en proposer d’autres ?

6) « Pour l’égalité des droits »

Idem qu’au chapitre précédent. Encore une fois, ce sont « les lois Pasqua-Méhaignerie-Debré (qui) précipitent des dizaines de milliers de personnes dans la clandestinité et instaurent un racisme d’État ». Les gouvernements de gauche antérieurs sont tout blancs !

7) « Pour l’environnement »

Certes, rien de ce qui est humain ne nous est étranger, et surtout pas les « désastres écologiques ». Mais si c’est pour faire plaisir à Dominique Voynet qu’il est dit que « l’augmentation de la consommation d’énergie dans les pays riches conduit à l’épuisement rapide des réserves mondiales de pétrole puis de gaz naturel », c’est raté. Dominique Voynet préfère Jospin, dont la politique est plus polluante mais dont l’alliance est plus rentable en sièges « gagnables » au parlement, voire au gouvernement.

8) « Pour le droit des femmes »

Défense de l’avortement libre et gratuit. Condamnation du retour de l’« ordre moral ». Bien. Mais ensuite, en matière d’« égalité des droits », est-ce bien réaliste de réclamer « l’application de la loi sur l’égalité des salaires », soit encore une fois une loi ? Ou l’« égalité hommes/femmes dans toutes les dimensions de la vie politique » ? La coercition juridique bourgeoise suffira-t-elle à féminiser quelques états-majors politiques de gauche ? Et faut-il absolument autant de femmes que d’hommes pour prendre des mesures anti-ouvrières ?

9) « Pour la démocratie »

"On ne pourra changer vraiment de politique tant que se perpétuera le système de la Ve République qui permet, par exemple, à une majorité parlementaire d’occuper les trois- quarts de l’Assemblée nationale alors qu’elle est minoritaire dans le pays... Proportionnelle intégrale à toutes les élections. Interdiction du cumul des mandats. Droit de vote pour les immigrés. Refus des règles de la Ve République.

La tête de chapitre, « Pour la démocratie » est pour le moins insolite sous la plume de la LCR. Quelle démocratie ? Bourgeoise ? Qui n’est autre qu’une dictature de classe ? Ou ouvrière ? Est-ce là cet héritage politique qu’à la LCR, certains trouvent « lourd... trop lourd à porter » ?

La « proportionnelle intégrale à toutes les élections », le « droit de vote pour les immigrés » seraient démocratiques dans le sens bourgeois du terme. Mais en soi, ils ne changeraient rien au sort... ni des travailleurs en général, ni des immigrés en particulier.

Le texte dénonce par ailleurs « le système de la Ve République ». Comme les nostalgiques des temps bénis de la IVe République ?

« Refuser les règles de la Ve République ». « Une majorité de gauche ne doit pas, demain, se voir imposer sa politique par une cohabitation qui laisserait à Chirac ses pouvoirs de blocage politique. Il faudra changer les règles du jeu. »

Dire qu’« une majorité de gauche ne doit pas, demain, se voir imposer sa politique par une cohabitation qui laisserait à Chirac ses pouvoirs de blocage politique », c’est un tour de passe-passe plutôt minable. Une façon de faire croire que les institutions seraient responsables de la mauvaise politique de la « gauche » ! Ah bon ? Mais parlons des années 1981 à 1986 ou 1988 à 1993, où il y avait au parlement une écrasante majorité de députés de gauche, au gouvernement des ministres socialistes et parfois communistes, à la présidence de la République un socialiste, Mitterrand, qui n’a exercé aucun « blocage politique ». Au lieu de nous donner les mille raisons de ne plus lui faire confiance, la LCR voudrait « redonner l’espoir »... dans cette gauche au service des capitalistes.

10)« Pour une Europe sociale et démocratique, refuser Maastricht ! Une politique véritablement à gauche ne pourra se mettre en oeuvre sans rompre avec Maastricht, qui impose à toute l’Europe un modèle libéral, une banque centrale aux mains d’une oligarchie financière toute puissante »

Parce que sans Maastricht, l’Europe serait sociale et démocratique ? La LCR part en guerre contre le « modèle libéral » (mais ne parle pas de capitalisme, ça écorcherait les oreilles de Jospin), contre « une banque centrale aux mains d’une oligarchie financière toute-puissante »... Mais aux mains de qui est la Banque de France ?

« Promouvoir une autre union européenne », « Pour une Europe des 35 heures », « Pour une Europe des droits sociaux », « Pour un droit du travail européen », « Pour une Europe démocratique », « Pour une Europe solidaire du Sud et ouverte à l’Est »

Verbiage démocratique que Chirac pourrait signer. La promotion d’« une autre union européenne » ressemble aussi aux récents discours de Hue, qui a entamé le virage nécessaire sur l’Europe et la monnaie unique (oh pardon, « commune » !) pour obtempérer aux injonctions de Jospin. Mais rien sur l’Europe des travailleurs, rien sur l’Europe des luttes ! Même pas les termes !

Au lieu d’un programme de gouvernement pour le PS et le PC, la LCR ne devrait-elle pas proposer un programme aux travailleurs ?

On a beau se frotter les yeux, ces 10 propositions sont bien « contrat de majorité » (sic !). Un programme de gouvernement pour le PC, le PS et quelques autres. Une motion de synthèse entre le programme du PC et les quelques déclarations que Jospin a faites en guise de programme. Synthèse expurgée de toute référence de classe. Expurgée de toute perspective de lutte. Et qui plus est, synthèse dont le PC et le PS n’ont que faire ! Mais voilà pourtant la LCR en entremetteuse qui fournit au PC et au PS un programme d’« entente » (c’est le mot utilisé).

« Vraiment à gauche », « 100 % à gauche », nous dit-on ? Mais cela ne veut rien dire. Car il faut choisir entre un programme de gouvernement pour des partis bourgeois réformistes et un programme pour les travailleurs. Et la LCR choisit le programme de gouvernement PC-PS, convenable pour la bourgeoisie.

Cela reflète de la part de la LCR une fuite en avant dans une direction déjà tracée. Voilà longtemps que la LCR « interpelle » les organisations stalinienne ou social-démocrate pour leur demander de satisfaire, au gouvernement, les revendications essentielles de la classe ouvrière. Voilà 20 ans ou plus que la LCR revient à chaque élection sur la nécessité de « battre la droite », comme si quand ladite droite est battue et que la gauche lui succède (comme en 1981 et en 1988), ce n’était pas encore les mêmes intérêts des industriels et des financiers qui étaient préservés. Et ceux des travailleurs toujours piétinés.

Avant 78 et 81, la LCR avait laissé miroiter que des ministres de gauche pourraient changer le sort des travailleurs, sous prétexte que ces derniers en nourrissaient l’espoir et que cet espoir rechargeraient leurs batteries pour la lutte ! En 1981 et après, rien de tout cela n’est arrivé. Au contraire. La prétendue « victoire de la gauche » résultait en grande partie d’un glissement à droite de l’électorat, d’une chute de 20 % à 16 % de l’électorat du PC et du ralliement décisif à Mitterrand de quelques centaines de milliers d’ex- électeurs de Giscard. Il ne s’en est pas suivi une radicalisation dans les luttes, ce qui ne veut pas dire qu’il n’y ait pas eu de luttes. Et on n’allait pas tarder à constater, entre autres avec le blocage des salaires de 1982, que si « la droite » était formellement battue, les intérêts de la bourgeoisie étaient bien représentés par Mitterrand et ses ministres socialistes et communistes.

Non seulement la direction de la LCR aujourd’hui appelle le PS, le PCF (et les radicaux de gauche tant décriés avant 81 !) à s’unir pour gouverner, mais elle prétend les aider en leur fournissant un « bon » programme de gouvernement. Démarche pour le moins incongrue de la part de dirigeants trotskystes qu’on a quelque peine, encore et malgré tout, à s’imaginer en « ministres »... à la différence du Journal du Dimanche qui en a fait l’annonce !

La tâche des révolutionnaires aujourd’hui n’est certainement pas de proposer un train de mesures acceptables par le PC et le PS mais de proposer un programme pour les travailleurs. Un programme qui puisse être une réponse aux maux actuels du monde du travail et à ses revendications, qui n’hésite pas à bousculer sur certains points le cadre de la légalité et des institutions bourgeoises, qui affirme que la survie de la classe ouvrière impose de sérieuses incursions dans le domaine de la propriété privée des moyens de production, qui affiche une volonté coercitive contre la bourgeoisie, des mesures autoritaires et d’urgence contre ses appétits.

Il s’agit aussi de proposer aux travailleurs un programme qui serait explicitement celui de leurs luttes présentes et à venir, tout particulièrement de la lutte d’ensemble nécessaire pour changer le rapport de force avec la bourgeoisie.

On ne trouve rien de tel dans les 10 propositions de la LCR. Ni mesures coercitives contre la bourgeoisie. Ni perspectives de lutte. Ni même l’indignation et la colère qui existent aujourd’hui dans le monde du travail, chez les routiers, comme chez les employés du Crédit Foncier ou les maîtres auxiliaires licenciés de l’Education Nationale. On ne sent pas dans les propositions de la LCR qu’il y a des pauvres et des riches, une exploitation, un affrontement entre classes et des drames sociaux explosifs. Des morts, de froid ou à petit feu. On ne sent pas que c’est « eux ou nous ». On a juste un acte notarial où sont alignées les mesures qui pourraient convenir à la famille Jospin, celles qui pourraient faire plaisir à la famille Hue et à quelques collatéraux.

Un « contrat de majorité » qui ne donne à la LCR aucune garantie, tout au contraire, de n’être pas « marginalisée »

Ironie du sort, une semaine après la publication dans Rouge des « 10 propositions » de la LCR, Jospin lançait sa campagne électorale en se félicitant d’un accord de répartition des circonscriptions entre le PS, les Verts et les Radicaux. Hue était laissé sur le bas côté. Le Mouvement des Citoyens aussi, tant qu’il ne se rangeait pas à des sentiments plus proches du PS sur l’Europe. Et a fortiori Alain Krivine et la LCR ! Celle-ci pouvait se flatter en février dernier d’être membre de la grande famille de la gauche réunie à Bercy par le PC. D’être, comme elle dit « au coeur de la recomposition politique ». A la tribune, Alain Krivine était aux côtés de Hue, Jospin, Voynet, Baylet et Chevènement. Mais le « coeur » semble s’être déjà déplacé à droite. Et si Alain Krivine peut encore se prévaloir de l’alliance avec le PC et le Mouvement des Citoyens, reste à savoir jusqu’à quand ? Pour quoi et dans l’intérêt de qui ?

Aujourd’hui, les camarades de la LCR tirent un bilan d’échec de ce qu’ils appellent dans leur jargon « petite recomposition » menée de 1985 à 1995, qui consistait à vouloir construire un pôle politique à gauche de la gauche avec des personnalités ou courants critiques issus des organisations traditionnelles et de la mouvance écologiste. Finis les espoirs sur Juquin, Fiterman et autres CAP, AREV... La direction de la LCR se flatte désormais d’oeuvrer dans le cadre d’une « grande recomposition » (toujours dans le même jargon) cette fois avec le PC et le PS. A moins qu’il n’y ait déjà plus pour un temps que le PC !

En fait, la LCR s’adresse à des partis et des politiciens qui n’ont qu’un intérêt nul envers elle. Car elle n’a qu’un très faible poids électoral et c’est au mieux ce qui pourrait les intéresser. La LCR a beau baptiser une alliance illusoire « grande recomposition », les autres ne se laissent pas recomposer avec elle.

La LCR croyait-elle vraiment qu’elle pouvait se faire entendre du Parti socialiste ? Peut-elle vraiment penser, comme l’écrit sa direction pour justifier qu’elle lui rédige un programme, que « le PS est loin d’avoir tiré la leçon de son passage au pouvoir » et qu’il ne doit « pas refaire ce qui a échoué » entre 1981 et 1993 ! Faut-il vraiment préciser à la LCR que ce qu’elle considère comme un échec ou une erreur du PS est pour lui un succès ? Malgré la politique anti-ouvrière menée par les socialistes au gouvernement jusqu’en 93, Jospin peut se féliciter des 47 % de voix qu’il a recueillies au second tour de la présidentielle de 1995 !

La LCR croyait-elle vraiment qu’elle pouvait compter sur les écolos et Dominique Voynet ? Qu’il lui suffirait de mettre un peu de vert et d’anti-productivisme dans son programme ? Si c’était le cas, c’est raté. Mais là encore, elle aurait pu s’en douter, vu les déboires passés avec Dominique Voynet en 1995, où la candidate écologiste voulait bien des voix de la LCR, mais d’aucune préparation et campagne communes sur le terrain politique.

La LCR pourra-t-elle compter longtemps sur l’alliance du PC, ou plus exactement sur les bonnes dispositions de Robert Hue à son égard ? Alain Krivine aurait tort de parier gros là-dessus. Le problème du PC, face au PS, est certes de se trouver quelques satellites, LCR, MDC...qui puissent à la fois accréditer l’idée qu’il serait désormais un rassembleur et un partisan d’une démocratie « plurielle », et à la fois lui donner une certaine caution de gauche. Mais il n’est pas plus imaginable de voir le PC reprendre les 10 propositions de la LCR que le PS. Non pas parce qu’il ne serait pas d’accord. Mais parce que ses préoccupations sont ailleurs. Dans les marchandages avec le PS pour le deuxième tour des législatives prochaines et la préservation du maximum de ses positions dans les institutions bourgeoises.

Au sein du PC, Krivine aurait pu trouver l’oreille de ceux qui restent critiques vis-à-vis des socialistes, qui restent amers que le PC ait trempé dans la politique anti-ouvrière. De ceux qui ne veulent plus (ou pas encore ?) entendre parler des socialistes. Ou trouver l’oreille de ceux qui, à Bercy, l’ont applaudi pour avoir parlé d’« utopie créatrice ». Mais ceux-là, ce n’est certainement pas avec un programme de gouvernement qu’Alain Krivine peut les rallier. De ce point de vue- là, Arlette Laguiller y a à coup sûr mieux réussi avec son « plan d’urgence » en 1995.

Bref, pour ne pas être marginalisé par rapport au milieu militant PC, puisque c’est paraît-il de cela qu’il s’agit, le mieux n’est certainement pas ce succédané de « contrat de majorité » pour un gouvernement PC-PS qui ne peut que détourner, d’un côté, les militants ouvriers du PC les plus échaudés par l’expérience des gouvernements de gauche sous Mitterrand et détourner, de l’autre, ceux qui voudraient une alliance à tout prix, c’est-à-dire sans aucun programme...

Perdre sur tous les tableaux, voilà où les camarades de la LCR risquent d’en arriver, au terme des tribulations de leur lutte contre la marginalisation.

L’extrême-gauche peut tenter de sortir de la marginalité, sans pour autant renoncer à ses idées

A force de vouloir être « dans le coup » et de se poser en entremetteur (au demeurant dédaigné) entre appareils bourgeois et réformistes, jusqu’à en adopter désormais la phraséologie bourgeoise et à envisager de renoncer, avec l’abandon d’un langage de classe élémentaire, à son propre nom « communiste révolutionnaire », la direction de la LCR pourrait bien finir par échouer sur tous les tableaux et faire perdre à son organisation et son programme, et toute chance, précisément, de sortir de son isolement de petit groupe.

Pourtant, l’isolement de l’extrême-gauche est loin d’être fatal. Des groupes comme la LCR et LO pourraient aujourd’hui effectivement sortir de leur marginalité. Mais certainement pas en accumulant les renoncements politiques et idéologiques comme le fait la majorité de la LCR, tout au contraire.

On pourrait bien assister, dans la période actuelle, à une toute autre « dynamique » que celle qui avait présidé à l’Union de la Gauche et aux illusions qu’elle suscitait au sein de la classe ouvrière, puis à l’accession du PS au gouvernement en 1981 avec la participation du PC qui a suivi. A l’époque, pas plus l’Union de la Gauche que le gouvernement « de gauche », n’avaient traduit une quelconque radicalisation sociale et politique au sein des masses populaires.

Aujourd’hui, seize ans plus tard, la situation a bien changé. Avec l’énorme aggravation du chômage et de l’injustice sociale, après plusieurs années de démoralisation politique et de découragement, les facteurs de crise sociale se sont accumulés et sont devenus quasiment explosifs. Les masses populaires ont toujours, certes, des illusions électorales (et celles-ci s’accentueront probablement avec l’approche de l’échéance des législatives de 1998), mais si le PS a des chances de revenir au gouvernement dans le cadre d’une alternance bien rôdée et de la cohabitation avec un président de droite, il n’en reste pas moins que l’opinion populaire a de plus en plus de mal à voir ce qui distingue la gauche de la droite. Le décalage entre la vie politicienne et les sentiments des travailleurs s’est profondément accentué. Qui croit encore sérieusement, comme en 1981, que la gauche, avec le PS et même le PC, va « changer la vie », en finir avec le chômage, prendre des mesures radicales contre tous ceux qui se sont insolemment enrichis depuis vingt ans ?

Le patronat et tous les gouvernements qui se sont succédé ces quinze ans, ont mené sans discontinuer leur guerre de classe contre les travailleurs et les plus démunis. Ils commencent à en récolter les fruits avec la convergence actuelle des mécontentements, des indignations, des sentiments d’injustice, la menace d’une généralisation des luttes et des explosions de colère. A cette radicalisation de la situation sociale, correspond une certaine radicalisation de la conscience politique, que le PS et même le PC se gardent comme de la peste de reprendre à leur compte. Cette radicalisation s’est d’abord manifestée unilatéralement par la montée électorale du Front National, qui s’est pour le moment stabilisé autour de 15 % de l’électorat, y compris ouvrier. Mais les dernières présidentielles (qui se sont déroulées dans le contexte d’une vague de grèves), ont montré également pour la première fois une petite poussée de l’extrême-gauche, avec le score de 5,3 % d’Arlette Laguiller. C’est encore très loin de la radicalisation à gauche qui serait nécessaire pour contrebalancer la poussée de l’extrême-droite, mais c’est un premier symptôme, confirmé d’ailleurs par le vaste mouvement social de décembre 1995 qui a suivi. Aux révolutionnaires d’apprécier à leur juste valeur tous ces symptômes.

Aujourd’hui, ce n’est pas le discours tiède et hypocrite des appareils bourgeois et réformistes que la classe ouvrière et le reste des masses populaires veulent entendre. Oui, le « Travailleuses, Travailleurs » d’Arlette Laguiller, passe mieux que les « citoyens » et autres « citoyennes » de Robert Hue, même quand l’électorat communiste préfère encore voter pour son parti. Oui, au forum de Bercy, ce furent les formules enflammées sur le communisme lancées chaleureusement par Alain Krivine qui ont été frénétiquement applaudies par les militants, pas la bouillie sans référence de classe de Robert Hue, ni l’autosatisfaction gouvernementale de Lionel Jospin.

C’est à cette situation, à cette évolution dans les sentiments des militants comme dans la conscience populaire qu’il faut donner des perspectives politiques, c’est-à-dire un programme de luttes, de mobilisation et de mesures ouvrières, en un mot un programme de revendications transitoires sur lesquelles les travailleurs peuvent se rassembler et mettre en pratique les mesures auxquelles ils aspirent.

Car aujourd’hui moins que jamais, c’est d’un programme électoral dont les travailleurs ont besoin, et encore moins de cette fade motion de synthèse électorale présentée en dix points par la direction de la Ligue. Les programmes électoraux, comme les promesses, les travailleurs n’y croient plus, même s’ils peuvent se résigner à voter pour les partis de gauche traditionnels. Et la future entente électorale comme gouvernementale, se fera précisément sans programme commun, dans le « pluralisme » comme dit le PC. Autrement dit, nous explique-t-on par avance, les prétendus programmes électoraux des uns et des autres, si tant est qu’ils existent, compteront pour du beurre, et les dix points de la LCR moins que du beurre. La prétendue « entente de l’espoir », en fait l’entente des appareils politiciens, n’aura pas besoin d’être détaillée en dix chapitres pour se faire sur le dos des travailleurs.

En revanche, l’entente véritable des militants ouvriers et de tous les travailleurs qui aujourd’hui aspirent à changer le rapport de force contre le patronat et la bourgeoisie, est possible et nécessaire, sur la base d’un tout autre programme, un programme de mobilisation des travailleurs sur leurs objectifs communs, un programme qui par définition s’oppose d’emblée aux calculs électoraux et gouvernementaux des appareils. Un programme de luttes, pas un programme de gouvernement. Un programme de mesures d’urgence, pas un programme de « lois cadres ». Un programme de mobilisation, pas un programme d’élection. Un programme qui donne une idée concrète de ce que pourrait être le contrôle ouvrier sur la vie économique et sociale, sur les mesures de sauvegarde ouvrières, qui permette à tous d’exercer ce contrôle, pas un programme qui délègue à l’avance aux hauts fonctionnaires du « public », autrement dit aux serviteurs de l’État bourgeois et aux politiciens du PS, le soin d’appliquer des mesures qui les font frémir rien que d’y penser. En un mot, un programme pour les travailleurs, appliqué par les travailleurs eux-mêmes, sur lequel ils peuvent se rassembler et s’unir dès maintenant, afin d’engager de façon consciente et concertée la contre-offensive prolétarienne indispensable à la guerre sociale et économique menée par la bourgeoisie.

Mais ce programme-là, en cette période d’aggravation constante du chômage, de paupérisation, de polarisation de la misère et de la richesse, qui peut le proposer, sinon les révolutionnaires ? Oui, les militants de LO, de la LCR, et bien d’autres dans l’extrême-gauche, pourraient conjuguer leurs efforts sur un tel programme et rassembler plus largement, chacun à leur façon et ensemble quand c’est possible, des militants d’autres organisations politiques ou syndicales ainsi que des travailleurs sans appartenance, sur de tels objectifs. L’extrême-gauche puiserait du crédit à mener une telle politique offensive, de la cohésion, et peut-être des résultats qui pourraient, qui sait, la mettre en situation de commencer à avoir quelque impact au sein du mouvement ouvrier, sur la base des objectifs communs qui s’imposent à tous les travailleurs. Ce serait cela, sortir de la marginalité. Cela permettrait également aux révolutionnaires de préparer les travailleurs qui les entourent à diriger eux-mêmes les futures luttes qui s’annoncent.

Le succès n’est pas garanti, bien sûr, mais le climat social actuel conjugué au discrédit des appareils politiques réformistes, donne peut-être aujourd’hui une chance particulière à l’extrême-gauche, mais sur son terrain de classe. En tout cas, c’est une politique à tenter, qui ne peut que porter davantage de fruits que cette malheureuse « entente de l’espoir » taillée à la mesure du PS et du PC.

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