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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 35, septembre-octobre 2004

Venezuela : après la victoire de Chavez au référendum

Mis en ligne le 30 septembre 2004 Convergences Monde

« Non » à 58,25 %. La victoire d’Hugo Chávez au référendum du 15 août dernier, qui posait la question de sa démission de la présidence du Venezuela, est sans appel. Le pourcentage est identique à celui de sa victoire présidentielle de 1998 mais, avec une participation atteignant les 80 % ; Chávez a obtenu un million de voix supplémentaires. Patronat vénézuélien et diplomatie américaine, principaux soutiens de l’opposition, ont reconnu sa défaite et il est maintenant probable qu’il pourra poursuivre son mandat jusqu’à l’échéance constitutionnelle de 2006. Une hypothèse qui a longtemps paru incertaine tellement, en six ans, son régime a été contesté.

C’est par une tentative de coup d’Etat que le lieutenant-colonel de parachutistes Hugo Frias Chávez apparaît sur la scène politique vénézuélienne, en 1992. L’entreprise échoue et son auteur est condamné à deux ans de prison, mais il gagne une notoriété. Après sa libération Chávez parvient à rassembler plusieurs formations de gauche autour de son Mouvement pour la cinquième république et forme un « front patriotique ».

Aux présidentielles de 1998, son discours nationaliste et sa dénonciation de la corruption des élites dirigeantes d’un pays où 80 % de la population vit sous le seuil de pauvreté lui valent un succès spectaculaire auprès des plus pauvres. Promettant une nouvelle constitution et un renouveau de la vie politique, « plus de justice sociale, plus d’indépendance face à l’impérialisme », Chávez remporte les élections. Il rompt ainsi l’alternance des deux partis jumeaux qui se partagent le pouvoir depuis quarante ans, le Copei et l’AD [1]. Réélu en 2000, Chávez radicalise encore son discours. A l’automne 2001 son gouvernement promulgue un ensemble de 49 décrets-lois portant notamment sur la réforme agraire et sur une renationalisation de la société Petróleos de Venezuela (PDVSA).

Coup d’Etat, lock-out et référendum

L’opposition commence alors à s’organiser. Une « Coordinación democrática » rassemble tous les acteurs du système dénoncé par Chávez : les deux grands partis Copei et AD mais aussi la hiérarchie de l’Eglise catholique, les cadres de PDVSA, ceux de la très corrompue Confederacion de trabajadores de Venezuela (CTV), l’organisation patronale Fedecamaras, les magnats de la presse et de la télévision. Les Etats-Unis, qui s’irritent des discours de ce président d’un pays dans leur zone d’influence sud-américaine, font aussi sentir leur pression, qui n’est pas que diplomatique [2]. A trois reprises, l’opposition va tenter de renverser le régime.

Le 12 avril 2002 un coup d’Etat dépose Chávez. Son remplaçant auto-proclamé, le représentant patronal Carmona, troque la présidence de la Fedecamaras pour celle de la République. Il annule immédiatement les fameux 49 décrets-lois. Les Etats-Unis et l’Union européenne reconnaissent le nouveau gouvernement en moins de 24 heures. Les événements ne leur laissent guère plus de temps : dès l’annonce du coup d’Etat, d’immenses manifestations populaires exigent le retour de Chávez. Et surtout Pedro Carmona « le bref », comme il va bientôt être surnommé, apprend que la majeure partie de l’armée ne suit pas les putschistes. Dès le 14 avril, Chávez est rétabli dans ses fonctions.

Huit mois plus tard, seconde tentative de renversement. Les dirigeants de PDVSA mettent en grève leur entreprise, clef de voûte de l’économie vénézuélienne [3]. La CTV suit et tente de généraliser le mouvement, avec un succès mitigé. La grève touche surtout l’entreprise pétrolière, où d’ailleurs elle s’apparente plutôt à un lock-out de la direction. Le bras de fer dure deux mois, jusqu’à la fin de janvier 2003. Assez pour affaiblir sensiblement l’économie vénézuélienne : les pertes sont estimées à 10 milliards de dollars, soit la moitié du budget de l’Etat. Mais Chávez sort victorieux de l’épreuve de force, et la grève se termine par le licenciement de 18 000 personnes sur les 40 000 que compte PDVSA.

La troisième offensive de l’opposition prend finalement la forme de l’organisation d’un référendum de mi-mandat pour destituer le Président. La « Coordination démocratique » réussit à collecter 3 millions de signatures en ce sens [4]. C’est ce référendum qui s’est traduit, le 15 août dernier, par une nouvelle victoire de Chávez.

Bolivariens contre latifundistes ?

Un tel acharnement pose évidemment la question de ce que la politique de Chávez a de tellement radical. L’opposition anti-chaviste qui rassemble bourgeois petits et grands, bureaucrates archi-corrompus, responsables de massacres populaires [5] et tout ce que le pays compte de plus réactionnaire, accuse le régime de tendre à la dictature («  castro-communiste » !). Sur le plan de la démocratie formelle, il semble que ces accusations soient sans fondement. Certes l’armée (dont Chávez est issu) est un pilier central du régime ; et le président ne néglige pas de cultiver un certain culte de la personnalité. Mais il semble que les prisons soient vides d’opposants politiques. La presse bénéficie pas ailleurs d’une liberté totale... au moins vis-à-vis de Chávez, et pour cause : la plupart des grands médias sont entre les mains de leaders de l’opposition, qui ne se privent pas de diffuser leur propagande. C’est en réalité le programme économique et social de la « révolution bolivarienne » proclamée par Chávez qui suscite la rage de la « Coordination démocratique ».

D’abord les mesures concernant le pétrole. Les gouvernements précédents s’étaient engagés, depuis les années 1990, dans un processus de privatisation ; Chávez renverse la tendance [6]. Le taux de taxation des revenus des entreprises étrangères du secteur passe de 16,6 % à 30 %. Le seuil inférieur de la part de l’Etat dans le capital de toute entreprise pétrolière est fixé à 51 %.

D’autres décrets promettent de s’attaquer à la répartition extrêmement inégalitaire du sol : au Venezuela, 60% des terres sont contrôlées par 20% des propriétaires [7]. Beaucoup des grands domaines ont été constitués par le vol pur et simple. La mise en valeur est très médiocre, et les rendements tellement mauvais que le pays doit importer 70 % des produits agricoles qu’il consomme. Les décrets de 2001 exigent d’abord des « terratenientes » qu’ils fournissent un certificat de propriété. La loi vise ensuite les latifundia de plus de 5000 hectares et les domaines improductifs. Les propriétaires bénéficient d’un délai de deux ans pour remettre leurs terres en valeur, sinon l’Etat se réserve le droit de les confisquer. Mais contre indemnisation. Et la loi est aussi destinée à prévenir l’occupation « sauvage » des terres par les paysans pauvres. En septembre 2003, 1 340 000 hectares de terres auraient bien été redistribués à 62 000 familles paysannes. Mais la plus grande partie proviendrait de terres appartenant à l’Etat. Cette loi ne s’en prend donc aux intérêts des grands propriétaires fonciers qu’avec les plus grands ménagements [8]. Elle suffit pourtant à susciter des réactions très violentes chez les féodaux : les « sicarios » (tueurs à gage) auraient assassiné des dizaines de leaders paysans (120 entre 1999 et 2003, dit-on).

Moins important sans doute, mais très critiqué également, un autre décret se donne pour but de protéger les petits pêcheurs artisanaux en faisant passer de trois à six miles la largeur de la zone côtière interdite aux bateaux industriels. Six miles, soit la moitié des normes européennes...

Le gouvernement a enfin lancé diverses « missions » à l’aide d’experts étrangers (notamment cubains) pour l’alphabétisation, l’enseignement ou la santé. Les budgets des ministères concernés ont été sensiblement augmentés (+ 200 % pour l’Education), mais à partir de niveaux très bas.

Quand la (petite) bourgeoisie voit rouge

La polémique suscitée par le régime de Chávez - au Venezuela et ailleurs ! - donne de celui-ci une image politique très déformée. Il est clair pourtant que son programme nationaliste et d’incitation à la consommation (« keynésien », disent certains, si ce mot a un sens dans un pays du Tiers-monde) ne remet pas en cause l’exploitation capitaliste. Chávez n’a rien de socialiste, et ne le prétend d’ailleurs nullement !

Comme dans la plupart des pays pauvres, au Venezuela la bourgeoisie s’est constituée en parasitant l’appareil d’Etat bien plus qu’en développant ses propres forces économiques, phénomène d’autant plus fort là que c’est l’Etat qui distribue la manne pétrolière. En tentant de limiter la corruption et le pillage au nom de l’intérêt supérieur du pays - et finalement d’un développement plus rationnel du point de vue même de la bourgeoisie, Chávez a contrarié l’avidité de larges couches des classes supérieures. Le fait que le poids de sa politique fiscale, relativement clémente à l’égard du grand capital, repose lourdement sur les classes moyennes, n’a pas arrangé sa popularité dans la petite bourgeoisie.

De son côté l’impérialisme américain s’est inquiété de l’instabilité suscitée par le régime de Chávez comme des velléités d’indépendance de sa politique pétrolière, et cela d’autant plus que le Venezuela est le troisième fournisseur de brut des USA. Mais les Etats-Unis, après avoir longtemps fait pression contre la « révolution bolivarienne », semblent pour l’heure en avoir pris leur parti. Avant même les résultats du référendum du 15 août les experts de Wall Street disaient d’ailleurs préférer une franche victoire de Chávez à un succès contesté de l’opposition [9].

L’adaptation américaine est de realpolitik : le soutien populaire au régime chaviste lui donne une certaine stabilité, et en matière de remodelage de pays pétroliers, les USA ont déjà fort à faire ailleurs. Mais surtout les Etats-Unis ne renoncent pas à passer avec Chávez un compromis acceptable pour eux. Car la « révolution bolivarienne » n’est qu’une réédition de tant de régimes nationalistes du Tiers Monde, qui ne visent nullement à détruire l’impérialisme, mais à traiter avec lui sur des bases un peu moins défavorables pour eux-mêmes et leur propre bourgeoisie nationale.

Nous sommes évidemment dans le camp de Chávez dans ses épreuves de force avec l’impérialisme ou la réaction vénézuélienne. Nous sommes mille fois plus encore du côté des paysans pauvres qui cherchent à prendre la terre - et tant mieux s’ils s’y sentent encouragés par les décrets chavistes. Pour autant il n’y a aucune illusion à cultiver sur un tel régime nationaliste, prêt à tenir tête parfois à l’impérialisme, mais toujours méfiant sinon hostile vis-à-vis des masses populaires, des initiatives qu’elles pourraient prendre et surtout du pouvoir réel qu’elles pourraient acquérir. Au Venezuela le rôle des révolutionnaires est aussi de dire aux ouvriers et paysans que, loin de pouvoir se reposer sur Chávez, ils n’obtiendront de conquêtes réelles, durables, qu’en les arrachant eux-mêmes. Et que toute perspective réelle de sortir du sous-développement passe nécessairement par le renversement du capitalisme - ce système avec lequel il n’est pas question pour Chávez de rompre.

19 septembre 2004

Benoît MARCHAND


[1Copei : Comité de Organización Política Electoral Independiente, démocrates-chrétiens. AD : Acción Democrática, sociaux-démocrates, membres de l’Internationale socialiste.

[2La Ned (National Endowment for Democracy), une fondation créée par Reagan, finance l’opposition.

[3Le pays est en effet le cinquième exportateur mondial de brut, et 50% des recettes de l’Etat dépendent du pétrole.

[4La Constitution en exigeait deux millions, soit 20 % de l’électorat.

[5En février 1989, notamment, le plan d’ajustement structurel mis en œuvre par un gouvernement social-démocrate provoque des émeutes populaires (« el Caracazo »). La répression aurait fait plus de 2 000 morts.

[6Il inscrit dans la Constitution : « Pour des raisons de souveraineté économique et politique et de stratégie nationale, l’Etat conservera la totalité des actions de PDVSA [...] exception faite des filiales, des associations stratégiques, des entreprises et autres entités constituées dans le cadre du développement des affaires de PDVSA ». Plus que d’une innovation, il s’agit plutôt d’un retour vers une situation antérieure, puisqu’il y a une vingtaine d’années 75 % des bénéfices du pétrole allaient à l’Etat, alors qu’à la veille des réformes chavistes 70 % étaient reversés à la firme, pour 30 % au fisc.

[7Ça n’est pas la première réforme agraire du Venezuela. La précédente date de 1960, sous un gouvernement social-démocrate. Elle avait bénéficié d’un soutien des Etats-Unis dans le cadre de l’Alliance pour le progrès, destinée à lutter contre l’influence de la révolution cubaine. Quarante ans plus tard, le problème reste entier.

[8Ricaurte Leonett, ex-vice-Ministre de l’Agriculture et du Développement Intégral : « Cette loi était à peine publiée qu’ils [les leaders de l’opposition] organisèrent une action à Caracas où ils brûlèrent la loi en question. Je suis totalement certain qu’ils n’avaient pas lu ce que la loi disait. Elle dit que les terres doivent produire. Cette loi n’est en rien anti-capitaliste. » Et le même invite ceux qui accusent l’Etat d’autoritarisme à « aller voir aux Etats-Unis, en France ou en Allemagne s’ils vont réussir à obtenir 40 000 hectares sans produire ».

[9Les cours du pétrole ont même salué d’une courte stabilisation les 58 % du Président.

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