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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 121, septembre-octobre 2018

Une nouvelle tendance sociale-démocrate aux États-Unis

9 octobre 2018 Convergences Monde

L’élection du président républicain Donald Trump a été le résultat d’une polarisation de la politique américaine, après huit ans de présidence de Barack Obama. Pendant ces huit années, les conditions de vie de la classe ouvrière ont continué de stagner, les guerres contre les peuples du Moyen-Orient et d’ailleurs se sont poursuivies, ne laissant pas grand-chose des promesses d’« espoir » et de « changement » portées durant la campagne. La frustration de la population et la mise en mouvement d’une partie de la jeunesse avaient déjà pu être observées plusieurs années avant l’élection de Trump, par exemple lors du mouvement Occupy et des mobilisations Black Lives Matter. En 2016, la campagne du candidat aux primaires démocrates, Bernie Sanders, avait révélé certains de ces sentiments, mais l’appareil du parti démocrate a choisi de peser de tout son poids en faveur d’Hilary Clinton. La victoire de Trump, consternante pour beaucoup, et contraire aux attentes des démocrates, a stimulé l’activité de milliers de jeunes, essentiellement issus des classes moyennes.

Le Parti démocrate, à travers ses ONG et de nouveaux groupes liés au parti, a dirigé et fourni les infrastructures nécessaires à ces mobilisations afin d’en garder le contrôle et d’en récolter ainsi les fruits. Des milliers de personnes ont protesté contre le décret anti-immigration qui visait des pays musulmans. Des centaines de milliers de personnes ont participé à des marches – deux « marches des femmes » pour dénoncer la misogynie de Trump et une marche contre le déni du changement climatique. Des centaines de milliers de lycéens se sont mobilisés contre les fusillades dans leurs écoles et, dans cinq États, des enseignants se sont lancés dans des grèves spectaculaires pour obtenir des augmentations de salaire et des fonds consacrés à l’éducation.

L’appel de Bernie Sanders pour le « socialisme démocratique » a suscité de nouvelles énergies militantes : c’est ainsi que des milliers de jeunes ont rejoint les Democratic Socialists of America (DSA), un groupe historiquement social-démocrate. La social-démocratie dispose désormais d’un nouveau courant dans la politique américaine ; des membres de DSA se présentent à différentes élections et remportent des sièges. Cette situation ouvre certaines possibilités pour les révolutionnaires, mais présente autant d’embûches, en particulier pour les organisations qui ne s’orientent pas en direction de la classe ouvrière et n’y sont pas ancrées.

DSA – le phénix social-démocrate

DSA est une organisation qui est passée, entre 2015 et aujourd’hui, de 6 000 membres, relativement anciens et inactifs, à 50 000. Historiquement, DSA se situe sur l’aile droite du mouvement socialiste américain : réformiste, non révolutionnaire, renonçant à l’indépendance politique de la classe ouvrière pour travailler au sein du Parti démocrate, et aussi farouchement anticommuniste. Parmi les milliers de nouveaux arrivants, un certain nombre approuvent cette orientation, mais de nombreux jeunes, attirés par ce courant et nouveaux venus dans l’activité politique, se considèrent, eux, comme révolutionnaires. Tout militant, qu’il soit réformiste ou révolutionnaire, est placé devant la question : comment se positionner par rapport à DSA, que ce soit de l’intérieur ou de l’extérieur ?

DSA a participé à toute une série de campagnes locales menées par les syndicats et a soutenu l’aile gauche du Parti démocrate ou des politiciens indépendants. Mais, cet été, DSA a remporté un nouveau succès : Alexandria Ocasio-Cortez, 28 ans, membre de DSA dans le Bronx à New York, a remporté les élections primaires pour devenir la candidate du Parti démocrate au Congrès, pour le 14e district de New York, ce qui lui garantit un siège à la Chambre des représentants après les élections de novembre.

Alexandria Ocasio-Cortez a battu le titulaire sortant Joseph Crowley, qui était donné gagnant dans cette circonscription électorale fidèle au Parti démocrate. Pour la première fois depuis des décennies, une organisation socialiste peut compter avoir parmi ses membres une représentante élue au niveau national. Les médias nationaux ont souligné l’événement, comme le New York Times qui a titré « Les socialistes du millénaire sont en chemin », le quotidien de droite Fox News écrivant pour sa part que « Le conte de fées socialiste d’Ocasio-Cortez pourrait détruire le rêve américain ». Avec de telles déclarations grandiloquentes, on pourrait croire que nous sommes à la veille de la prise du Palais d’Hiver !

Alexandria Ocasio-Cortez : une nuance rouge… pâle

La réalité de la campagne et de l’élection d’Ocasio-Cortez mérite une analyse plus nuancée. Le parti démocrate a estimé que cette élection ne posait pas de problème. Le district, fortement latino-américain et ouvrier, a historiquement voté pour les démocrates et l’élu sortant aurait dû remporter les primaires et l’élection avec peu d’efforts. Ocasio-Cortez a gagné, non pas en mobilisant le gros des électeurs ouvriers, mais grâce aux votes de jeunes diplômés récemment attirés dans le Bronx par les loyers bon marché. Le taux de participation aux élections a été de 10 % ; parmi ceux qui ont voté, seuls 13 % de ceux qui étaient enregistrés comme démocrates se sont déplacés. Les sondages montrent que les électeurs latinos de la classe ouvrière ont voté principalement pour Crowley. Difficile de dire que l’élection d’Ocasio-Cortez annonce l’insurrection des masses ouvrières qu’ont voulu voir les commentateurs de gauche comme de droite. Ocasio-Cortez est-elle seulement socialiste ?

Elle est certes membre de DSA, mais elle est également militante du Parti démocrate. En 2008-2009, à l’université de Boston, ses études portaient sur le commerce et les relations internationales ; elle a ensuite été stagiaire dans l’équipe du sénateur démocrate Ted Kennedy. Elle est membre d’un groupe appelé les « Justice Democrats », créé pour canaliser l’énergie des jeunes militants au sein du Parti démocrate après l’échec de la campagne de Clinton en 2016. La croissance explosive de DSA au sein de la jeunesse l’a conduite à rejoindre ce groupe, mais c’est à l’instigation des « Justice Democrats » qu’elle s’est présentée aux élections du 14e district.

Lors d’entretiens avec les chaînes d’information et dans les émissions-débats, Ocasio-Cortez a dévoilé un certain nombre de positions politiques qui n’ont rien de socialiste. Lorsqu’on lui demande ce qu’est le socialisme, Ocasio-Cortez répond à l’aide de platitudes morales et de propositions de réformes comme un salaire minimum à 15 dollars de l’heure, un financement pour les programmes d’éducation, de santé et d’emploi. Des positions semblables à ce que de nombreux politiciens démocrates ont eux-mêmes soutenu – même si les dirigeants du Parti démocrate ne l’ont pas fait. Les déclarations d’Ocasio-Cortez ont incité une présentatrice d’une chaîne proche des démocrates à expliquer à ses téléspectateurs qu’Ocasio-Cortez et DSA « ne sont pas des socialistes traditionnels. Il n’y a pas d’appel à la propriété collective des moyens de production ». Un diagnostic que n’aurait récusé aucun révolutionnaire !

Ocasio-Cortez a exprimé des opinions incompatibles avec l’internationalisme socialiste. Dans une interview, elle a avancé que l’augmentation du déploiement des troupes (« surge policy ») d’Obama en Afghanistan est un exemple d’intervention militaire nécessaire. Elle a par ailleurs condamné sur Twitter le massacre israélien de manifestants palestiniens. Mais, interrogée à ce sujet par un présentateur TV, elle a déclaré que c’était une condamnation morale, mais qu’elle n’en savait pas assez pour désigner l’occupation de la Palestine pour ce qu’elle est – une occupation.

L’approche qu’a Ocasio-Cortez de son mandat à venir au Congrès est celle d’une future politicienne. Cette attitude ne peut être exprimée plus clairement qu’avec le tweet qu’elle a écrit à la suite de la mort du sénateur John McCain, ex-candidat républicain à l’élection présidentielle. De McCain, elle a écrit : « L’héritage de John McCain représente un exemple sans précédent de décence humaine et de dévouement national. » Qu’une « socialiste » dise cela de l’un des principaux représentants politiques de la bourgeoisie, qui a soutenu pendant des décennies les guerres impérialistes, qui a mené des attaques contre les travailleurs, y compris des attaques spécifiques contre les immigrés, les minorités et les femmes en dit long sur ses convictions « socialistes ».

Quand on la questionne sur DSA, Ocasio-Cortez minimise le rôle de cette organisation, soulignant la coalition de forces qui l’a élue. Pour elle, « le socialisme démocratique ne représente qu’une partie de ce que je suis ». On peut penser que son acclimatation à une carrière politique à Washington rendra cette partie microscopique.

Comme toujours, que faire ?

Dans cette situation, le défi pour les trotskistes est d’être conscient des intérêts et de l’espoir exprimés par certaines couches des classes moyennes. Certains, pour peu que leur soient offertes des perspectives et qu’ils soient sollicités dans ce sens, deviendront des révolutionnaires. Nous avons l’occasion de discuter des idées révolutionnaires dans ce milieu auquel nous pouvons apporter des réponses, du moins à ceux qui s’interrogent sur la tendance de la social-démocratie à aller vers le Parti démocrate, de plus en plus insistante à l’approche des élections de 2020. Nous n’avons aucun intérêt à participer, à encourager ou à contribuer aux efforts en ce sens.

Les élections sont importantes en ce sens qu’elles peuvent susciter un intérêt pour des questions politiques chez de très nombreuses personnes, en particulier des travailleurs. Mais l’intervention électorale des révolutionnaires ne peut être efficace que si nous l’utilisons comme tremplin pour affirmer que c’est le système capitaliste qui est le problème, qu’il ne peut pas être réformé et que seule la classe ouvrière peut résoudre les crises de l’humanité en conduisant elle-même ses propres luttes. Il sera impossible de transformer ce discours en action, voire de simplement pouvoir le tenir correctement, sans construire des organisations révolutionnaires pour finir par un parti révolutionnaire ancré dans la classe ouvrière. Il s’agit d’une tâche primordiale qui va à l’encontre des illusions électorales, s’oppose à l’étroitesse de vues strictement syndicales et aux préoccupations centrées en priorité sur les mobilisations des classes moyennes.

Avec la polarisation politique, la croissance de DSA – l’émergence d’une tendance sociale-démocrate orientée vers le Parti démocrate –, la situation présente des caractéristiques nouvelles. Mais celles-ci n’évolueront pas par leur logique propre dans une direction révolutionnaire. Présenter clairement les idées socialistes, internationalistes, affirmer la nécessité de l’indépendance de la classe ouvrière, construire le type d’organisation dont nous avons besoin : ce n’est qu’ainsi que nous pourrons réussir et en engager d’autres dans cette voie.

27 septembre 2018, Victor Kelly

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