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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 92, mars 2014

Tunisie : une constitution démocratique ? Non de dieu !

8 mars 2014 Convergences Monde

Le dimanche 26 janvier, l’Assemblée constituante adoptait à une large majorité la nouvelle constitution tunisienne. Elle a été saluée par tous les partis du pays, des islamistes d’Ennahda à la coalition de gauche du Front populaire d’Hamma Hammami, chef de file du Parti des travailleurs (ex-Parti communiste ouvrier de Tunisie), qui y voit « un grand acquis ».

Le texte n’en commence pas moins par ces mots : « Au nom du peuple, nous rédigeons, avec l’aide de Dieu, cette Constitution » et a pour article premier : « La Tunisie est un État libre, indépendant et souverain, l’Islam est sa religion… ». Démocratique et bénie des dieux...

Après tout, le président des USA ne prête-t-il pas serment sur la bible, et Hollande ne s’est-il pas senti obligé d’aller rendre visite au pape ? Sans parler du projet avorté de Constitution européenne de 2005 qui faisait référence aux « racines chrétiennes de l’Europe ».

Fermer la parenthèse

La nouvelle constitution tunisienne a donc été célébrée en grande pompe par tout ce que la planète compte de chefs d’États, eux aussi « démocratiques » : le dictateur du Tchad, Idriss Déby, salue « un bel exemple  » ; le président koweitien prétend que « c’est ainsi que le prophète voyait les choses » ; et François Hollande veut y voir la preuve que «  l’islam est compatible avec la démocratie. »

C’est plutôt leur démocratie bourgeoise étriquée qui est compatible avec toutes les religions, du moment qu’elles aident à tenir les peuples en main. Tous ces dirigeants politiques du monde espèrent surtout que le compromis qui vient de se faire entre les partis tunisiens, d’Ennahda au Front populaire, mettra fin à la crise politique ouverte par les assassinats en février puis en juillet 2013 de deux dirigeants de la gauche tunisienne. Ces assassinats avaient contribué au discrédit d’Ennahda, le parti islamiste alors au pouvoir.

Pour la bourgeoisie tunisienne comme pour les grandes puissances, la période de transition depuis le renversement de Ben Ali semblait d’autant plus lourde de dangers, qu’on y a vu régulièrement les grèves et les manifestations de jeunes chômeurs converger en fronde anti-gouvernementale.

C’est pourquoi, depuis le mois de septembre, la centrale syndicale UGTT et la centrale patronale Utica, avaient, main dans la main, joué le rôle de médiateurs du « dialogue national [1]  ». Sans succès... Jusqu’à ce que les ambassadeurs des gouvernements des pays impérialistes, France et USA en tête, interviennent vigoureusement début décembre, appuyés sur la menace du FMI de pas débloquer un nouveau prêt de 3,6 milliards de dollars, pour imposer la ratification rapide de la Constitution et la nomination d’un nouveau premier ministre [2].

On prend les mêmes et on recommence

Tous les jeux politiciens depuis le renversement de Ben Ali n’ont pas endormi la révolte de la jeunesse et des travailleurs tunisiens. Y compris jusqu’à ces derniers mois alors qu’on amusait la galerie avec la nouvelle Constitution : début janvier, à Sidi Bouzid, Tataouine et Kasserine, l’UGTT appelait à la grève et des manifestants ont affronté la police, incendié des commissariats et les sièges régionaux d’Ennahda.

En cause, un projet de taxes sur les véhicules et les transports en commun sur fond d’inflation galopante et de chômage des jeunes. Le 9 janvier, le premier ministre islamiste, Ali Larayedh, retirait cette mesure à peine quelques heures avant de présenter sa démission.

Quelques jours après le vote à l’Assemblée constituante, un « nouveau » gouvernement était intronisé, sous la direction de Mehdi Jomâa... ministre de l’industrie du gouvernement islamiste précédent, mais étiqueté « personnalité indépendante ». Lofti Ben Jeddou, ministre de l’Intérieur depuis le 8 mars 2013, a pu conserver son poste à la tête de forces de l’ordre qui ont pourtant largement réprimé grèves et manifestations ces derniers mois.

Les gouvernements passent, la contestation demeure

Ce nouveau gouvernement, le sixième depuis janvier 2011, soutenu cette fois par tous, y compris par le Front populaire qui prétend représenter les intérêts des travailleurs, a pour charge d’organiser des élections d’ici fin 2014.

En attendant, Mehdi Jomâa s’efforce de donner le change en jouant les durs face à la menace des groupes salafistes, eux-mêmes largement encouragés par deux ans de gouvernement islamiste. Le 7 février, jour anniversaire du meurtre de Chokri Belaid, la garde nationale a abattu sept « terroristes » et – coincidence ! – Lofti Ben Jeddou annonçait fièrement que l’assassin en faisait partie. « C’est le plus beau cadeau qu’on puisse faire aux Tunisiens à l’occasion (...) du premier anniversaire de l’assassinat de Chokri Belaïd » a clamé le ministre.

« C’est un cadeau pour lui-même, lui qui a déjà eu la chance de se maintenir dans le nouveau gouvernement, malgré toutes les protestations », répliquait la veuve de Chokri Belaïd, militante comme lui. Dès le lendemain, les manifestants sont venus nombreux à Tunis pour exiger la vérité sur cette affaire ainsi que la dissolution des « Ligues de protection de la révolution », ces milices protégées par le pouvoir qui continuent de parader dans les rues pour terroriser les femmes et les militants ouvriers.

Rien qui convainque non plus les travailleurs tunisiens que le combat pour leur dignité est terminé ou perdu. Après avoir marqué le pas au dernier trimestre de 2013, le nombre de grèves locales pour les salaires ou des embauches semble être reparti à la hausse, à en juger par les reportages de la presse.

Les acquis de la révolution ne sont pas à chercher dans la nouvelle Constitution. Mais dans l’esprit rebelle et contestataire qui anime la classe ouvrière tunisienne depuis maintenant trois ans et auquel le nouveau gouvernement, comme les autres, devra se confronter.

18 février 2014, Raphaël PRESTON





[1Voir De la dictature au parlementarisme... et vice versa ?, Convergences Revolutionnaires n° 89

[2Voir Tunisie : un nouveau premier ministre nommé sous la pression occidentale, Le Monde du 16 décembre 2013

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