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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 117, janvier-février 2018

Tunisie

Explosion de colère pour le septième anniversaire de la révolution de janvier 2011

8 février 2018 Convergences Monde

La Tunisie a connu à nouveau, ce mois de janvier, des manifestations et émeutes dans de nombreuses villes du pays, en premier lieu dans les régions les plus délaissées d’où était partie la révolution de janvier 2011, les villes du Kef (au nord-ouest du pays), Thala, Kasserine, Siliana, mais aussi dans les banlieues pauvres de Tunis.

Parmi les causes le chômage, toujours aussi grave qu’en 2011 : il est chiffré à 15,3 % en moyenne, mais bien plus dans certaines régions, plus de 30 % dans la région de Tataouine à l’extrême sud, là où en mai dernier le gouvernement avait envoyé l’armée pour empêcher les blocages de camions par les manifestants qui paralysaient l’activité des centres pétroliers et gaziers de la région. Cause plus immédiate cette fois, la hausse brutale des prix ces derniers mois : celui du kilo de pommes de terre officiellement fixé en novembre dernier à un maximum de 1,2 dinar par le gouvernement, en principe pour lutter contre la spéculation, est aujourd’hui de 2 dinars (0,6 €). Quant aux produits subventionnés, comme le sucre et l’huile en vrac, fixés à 1 dinar (le kilo et le litre, respectivement) on ne les trouve plus dans les supermarchés ; il faut acheter la boite de sucre à 1,5 dinar et la bouteille d’huile à 3 dinars (explique un reportage de Libération du 12 janvier). Et la loi de finances pour 2018, votée au parlement en décembre dernier, avec la baisse des subventions, l’augmentation de la TVA et celle du prix de l’essence, va se traduire par une nouvelle flambée des prix.

Du jeune chômeur à la mère de famille, le même désespoir

La colère a explosé avant même l’adoption de la loi de finances, fin novembre, dans la ville de Sejnane au nord du pays, quand une femme de 44 ans, mère de cinq enfants, s’est suicidée par le feu. Ouvrière agricole ne retrouvant plus de travail, avec un mari malade, elle demandait depuis des mois le rétablissement de l’allocation mensuelle de 150 dinars (50 €) à laquelle elle avait droit. C’est en sortant des locaux de l’administration où elle venait d’essuyer un énième refus qu’elle s’est donné la mort. Les manifestations qui ont suivi dénonçaient entre autres la corruption de l’administration.

Deux semaines plus tard, le 13 décembre, la révolte a éclaté dans la ville de Meknassi, proche de Sidi Bouzid où, en décembre 2010, un jeune chômeur s’était aussi donné la mort par le feu, déclenchant la révolte qui avait abouti le 14 janvier 2011 au renversement du président Ben Ali. Réclamant toujours des emplois en 2017, les manifestants de Meknassi barraient la route conduisant à Sidi Bouzid (le gouvernorat de la région – l’équivalent de nos préfectures) et vidaient les camions venant des mines de phosphate de leur chargement, comme ils avaient déjà fait en septembre et comme ils avaient bloqué les trains de phosphate au mois de mai. Mais c’est surtout à la suite de la mort d’un manifestant tué par la police, le 8 janvier dernier, dans la ville de Tebourba, au nord de Tunis, que les manifestations se sont propagées dans tout le pays, à Kasserine, Thala, Gafsa, Sidi Bouzid, etc.

« Fech nestanew » (« Qu’attendons-nous ») ?

C’est de façon concomitante que le mouvement intitulé Fech nestanew (Qu’attendons nous, en tunisien) a appelé début janvier à des manifestations à Tunis et dans plusieurs autres villes, pour demander l’abrogation de cette loi de finances que le parlement a votée en application des consignes d’austérité du FMI – condition de prêts à la Tunisie.

Qui sont les animateurs de ce mouvement ? Pour l’essentiel de jeunes intellectuels, des membres de l’Uget (syndicat étudiant) ou de l’association des « diplômés chômeurs », des militants des partis de gauche regroupés dans le Front populaire, quelques journalistes et artistes, qui ont l’habitude de se retrouver depuis le printemps arabe de 2011. Ce sont grosso-modo les mêmes qui, au printemps 2017, avaient créé le mouvement Manich msameh (Je ne pardonne pas) pour protester contre le projet de loi d’amnistie du gouvernement, destiné à effacer tous les crimes de corruption sous le régime de Ben Ali. « Beaucoup d’entre nous avions fait partie auparavant de la campagne “Manich msameh”, contre la loi de réconciliation économique », explique, dans une interview l’une des dirigeantes du mouvement, Henda Chennaoui, journaliste [1]. « Et nous n’avions pas eu ce succès immédiat et populaire à l’époque. Le sujet était peut-être moins évident, trop politique. Cette fois c’est différent. »

Trop politique ? Ou peut-être seulement d’une politique un peu trop loin des préoccupations immédiates des plus pauvres, mères de famille au chômage ou jeunes des villes de province et des quartiers pauvres de la banlieue de Tunis, aux yeux desquels, de toute façon, la corruption des tenants actuels du pouvoir ressemble à celle de l’époque de Ben Ali.

Les objectifs du mouvement Fech nestanew restent limités, à en juger par les déclarations d’Henda Chennaoui à la presse. Refusant de se désolidariser des plus pauvres, que le gouvernement qualifie d’émeutiers et de pillards, elle déclare [2] : « On sent que la population a épuisé son capital de patience. Elle n’a plus confiance en aucun parti, ne croit plus en aucune promesse politique. La situation se dégrade d’année en année et à cela s’ajoute la répression, la diabolisation des mouvements sociaux et le soutien de plus en plus distancié de l’UGTT, le silence de l’État, et tout cela ne contribue pas à entretenir la paix sociale… » En guise de remède, elle explique seulement : « Nous voulons renégocier la politique d’austérité décidée par le gouvernement, car ce sont les pauvres qui paient le plus cher cette politique. » La campagne d’aujourd’hui de Fech nestanew contre la loi de finances au moment même où se multipliaient les manifestations contre le chômage et la vie chère n’en a pas moins contribué à donner de l’ampleur au mouvement.

Au point que le gouvernement et la presse se sont relayés pour tenter d’enfoncer un coin entre les deux mouvements, présentant les manifestations de jour de Fech nestanew sur l’avenue Bourguiba comme tolérables (même si la police a procédé à l’arrestation de plusieurs diffuseurs de tracts), mais celles qui éclatent le soir dans les quartiers pauvres comme des émeutes et actes de pillards, contre lesquelles on envoie la police… qui a procédé à près de 800 arrestations en moins de dix jours.

Pompiers sociaux à l’œuvre

Le coup de colère de janvier 2018, qui rappelle les évènements de janvier 2011, a vu se précipiter tous les pompiers anti-incendies sociaux qui se sont illustrés depuis sept ans pour étouffer la révolte des couches les plus pauvres et endormir les luttes ouvrières par la promesse d’un redressement économique qui nécessiterait des sacrifices ou celle d’un débouché électoral qui changerait tout.

En général des pompiers, le secrétaire général de la grande centrale syndicale, l’UGTT, Noureddine Taboubi. Le 8 janvier, le jour où était tué un manifestant dans la ville de Tebourba, il se rendait dans la ville de Thala, dans le gouvernorat de Kasserine, accompagné du ministre des Affaires sociales et de celui des Affaires foncières. Tous trois étaient là pour vanter, auprès des officiels et notables de la ville, une vague promesse de plan de développement de la région. Le chef syndicaliste déplorant, bien sûr, que jusque-là les gouvernements successifs n’aient pas mis en application cette promesse qui date de 2012. Puis, après une « cérémonie du salut du drapeau national et de la récitation de la Fatiha à la mémoire des martyrs » [3] (ceux de la répression de 2011, particulièrement sanglante à Thala), il s’est adressé à la jeunesse pour insister sur le fait que l’État n’avait plus les moyens d’embaucher dans les services publics et que donc « les jeunes sans emploi doivent se prendre en charge et chercher à créer des projets ».

Palais de Carthage et prix Nobel

Le samedi 13 janvier, après une semaine de répression des manifestations, le président de la République, Beji Caïd Essebsi, réunissait au palais présidentiel de Carthage les partenaires politiques et syndicaux, dont en premier lieu l’UGTT et le syndicat patronal tunisien, l’Utica, signataires depuis l’été 2016 d’un « accord de Carthage » se donnant pour but d’élargir le consensus autour de l’action gouvernementale. C’est une habitude en Tunisie depuis qu’en septembre 2013, au nom d’un « dialogue national », les syndicats UGTT et Utica, ouvrier et patronal, ont constitué avec la Ligue des droits de l’homme et le Conseil de l’Ordre des avocats, un « Quartet » destiné à assurer le succès de la « transition démocratique ». Un quartet de la collaboration de classe, honoré d’un prix Nobel de la paix. De la paix sociale évidemment.

Ce 13 janvier donc, le président a réuni ce beau monde pour faire part des quelques concessions que le gouvernement avait décidé d’accorder pour tenter de calmer la protestation : elles devraient coûter 70 millions de dinars (23 millions d’euros), « arrachés à la chair de l’État » selon le président, et concerneraient 120 000 personnes. Elles se limitent à la promesse d’une couverture médicale pour tous et d’une augmentation de l’allocation sociale en faveur des familles nécessiteuses qui passera de 150 dinars (50 €) à 180 ou 210 dinars (60 ou 70 €) selon le nombre d’enfants.

Le lendemain, dimanche 14 janvier, se fêtait dans les rues de Tunis le septième anniversaire du renversement de la dictature de Ben Ali. Le secrétaire général de l’UGTT n’allait pas manquer le rendez-vous. Mal lui en a pris. Son discours a été hué par les manifestants, dont probablement nombre de militants syndicaux de l’UGTT, criant « Il faut sortir de Carthage » [4].

Toujours le chloroforme électoral

Sur le plan politique, le gouvernement actuel est constitué par le parti Nidaa Tounes (Appel de la Tunisie), majoritaire aux élections législatives d’octobre 2014. Crée par l’actuel président de la République, Beji Caïd Essebsi (91 ans), vieux routier de la politique sous Bourguiba qui s’était tenu à l’écart sous le régime de Ben Ali, Nidaa Tounes a servi de véritable machine à laver recyclant tout le personnel politique de l’époque Ben Ali. Il gouverne en alliance avec le parti islamiste Ennahdha, qui, vainqueur des élections de l’automne 2011, avait gouverné avant lui.

Ministres de Nidaa Tounes ou ministres d’Ennahdah se sont relayés pour accuser la gauche d’avoir fomenté la révolte. Était visé le Front populaire, un regroupement de partis classés à gauche (certains d’origine social-démocrate ou nationaliste panarabe « nassériens ») réalisé autour du plus important d’entre eux, le Parti des travailleurs, anciennement Parti communiste ouvrier tunisien (PCOT). À ce front participe aussi – avec quelle politique propre ? – le petit groupe de la Ligue de la gauche ouvrière (LGO, liée au NPA), qui a deux députés au parlement. Trois militants du Parti des travailleurs de la région minière de Gafsa ont d’ailleurs été arrêtés, accusés de participation aux émeutes, puis libérés en fin de semaine.

Au cours du débat parlementaire sur les évènements, le 9 janvier, les porte-parole du Front se sont affirmés solidaires des manifestations, y compris des jeunes qui s’affrontaient avec la police. Mais pour leur proposer quoi ? Ammar Amroussia, l’un des dirigeants du Parti des travailleurs, déclarait : « Nous avons appelé à la révolte, nous étions, sommes et serons des révolutionnaires, nous sommes de tout cœur avec les manifestants et pleurons la disparition du martyr Khomsi Ben Sadek Eliferni décédé à Tebourba. Nous appelons à la tenue d’élections législatives et présidentielles anticipées, ce sera ça ou la révolte ! » Cela fait sept ans qu’on ne parle que d’attendre de prochaines élections !

Quant à la députée du parti démocrate At-tayar, Samia Abbou, elle se contentait de lancer un avertissement aux partis au pouvoir : « Nous avons prévenu le gouvernement à maintes reprises, ce qui se passe est légitime et prévisible et si Tebourba s’est embrasée c’est que nos jeunes sont excédés par ce gouvernement qui ne les écoute pas, qui ne fait que les réprimer ! On critique les manifestations parce qu’elles ont lieu le soir. Je veux rappeler aux Nahdhaouis qu’ils ont pu revenir en Tunisie, car on les a justement accueillis la nuit et à Nidaa Tounes, que sans le sit-in Arrahil qui s’est déroulé les soirs au Bardo, il ne serait pas au pouvoir ! Il est temps que cesse cette mascarade, la corruption a gangrené le pays, nous avons ici à l’ARP des barons de la corruption et le peuple en a marre ! » Façon de rappeler aux Nahdhaouis (les dirigeants d’Ennahdha) que c’est grâce à la révolte de 2011 qu’ils ont pu rentrer d’exil et arriver au pouvoir et qu’ils n’ont même pas la reconnaissance du ventre. Et question de rappeler au parti du président de la République et du premier ministre le temps béni de ce Front du salut national qui rassemblait tous les « démocrates » de droite et de gauche. Ce Front avait été créé le 25 juillet 2013, lors du sit-in devant le siège du gouvernement évoqué par la députée, après l’assassinat par des islamistes de deux leaders de la gauche tunisienne. Ce qui a grandement contribué à mettre en selle le parti actuellement au pouvoir.

La révolte est toujours là, mais il manque toujours une politique pour les travailleurs

L’explosion de colère de ce mois de janvier n’est pas une rareté pour la Tunisie. Les sept années qui ont suivi la révolution de 2011 ont été marquées par une succession de mouvements sociaux, grèves ou révoltes ponctuelles semblables à celles de ces derniers jours. Si les islamistes d’Ennahdha avaient gagné les premières élections, celles de l’assemblée constituante en octobre 2011, c’est bien parce que pendant neuf mois, de janvier à octobre, ceux qui en Tunisie se réclamaient de la classe ouvrière n’avaient offert aux révoltés du « printemps arabe » d’autre perspective que de taire leurs demandes, dans l’attente de prochaines élections, d’une prochaine Constitution… et des élections qui en sortiraient. Laissant ainsi la place aux démagogues de la religion.

Au pouvoir, ces derniers se sont en partie déconsidérés. Auprès de la bourgeoisie tunisienne et de ses sponsors, du patronat européen qui investit dans les entreprises de sous-traitance en Tunisie (équipementiers automobile, centres d’appels…), qui leur reprochent leur « irresponsabilité », notamment le fait de s’appuyer sur les courants islamistes les plus radicaux et sur leurs Ligues de protection de la révolution, ceux qui en décembre 2012 ont mis à sac des locaux syndicaux et en 2013 assassiné deux leaders de la gauche. C’est pour se donner meilleure allure à leurs yeux qu’en 2016 le parti Ennahdha a décidé de se « laïciser », séparant affaires religieuses et affaires politiques, tout en continuant à se référer aux « valeurs de l’islam » à la façon des partis démocrates chrétiens en Europe.

Mais ils se sont aussi déconsidérés auprès de ceux, dans les couches populaires, qui ont pu croire en eux et n’ont rien vu venir, sauf l’utilisation par les dirigeants d’Ennahdha des lois d’indemnisation des victimes du régime Ben Ali pour renflouer les petits copains exclus de la vie politique sous Ben Ali, contraints à l’émigration ou envoyés en prison. Et c’est sous leur pouvoir, en novembre 2012, qu’avait été décrétée, par l’UGTT locale, une grève générale largement suivie dans la ville de Siliana pour exiger des emplois et un meilleur développement local, grève suivie d’affrontements entre manifestants armés de pierres et policiers tirant sur eux à la chevrotine : les manifestants exigeaient en plus le départ du gouverneur, islamiste.

Alors, pleurer sur la démocratie et sur la menace de l’extrême droite islamiste, pour remettre en selle le parti des foulouls (les politiciens recyclés de l’ère Ben Ali qui foisonnent dans Nidda Tounes) et ensuite réclamer de nouvelles élections anticipées pour lanterner la révolte ? C’est une politique indépendante et de classe, pour les travailleurs et les jeunes en colère, qui manque cruellement.

27 janvier 2018, Olivier BELIN


[1Dans Jeune Afrique du 18/01/2018, « Tunisie : derrière la grogne, des espoirs déçus et un pouvoir d’achat en berne ».

[2Dans Middle East Eye, interview de Henda Chennaoui : « Le contrat entre la société et les politiques est rompu » (10/01/2018).

[3Reportage du magazine Tunivisions du 8 janvier, « Noureddine Taboubi à Thala : L’UGTT sera le garant des revendications des habitants de Thala ».

[4Reportage dans La Croix du 15/01/2018 : « Tunis commémore la révolution dans un contexte tendu ».

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