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Tsunami politique ou vaguelette politicienne ?

23 juin 2005 Politique

La victoire du Non au référendum sur la constitution européenne était, paraît-il, un tsunami politique. Après son passage, de l’autorité et du pouvoir de Jacques Chirac, il ne resterait, nous a-t-on dit, qu’un champ de ruines. Et tous de se poser la question de savoir comment le président pouvait bien réagir au terrible camouflet que lui avaient infligé les électeurs.

Il n’a pas fallu longtemps pour avoir une réponse. Chirac a réagi exactement comme il fallait s’y attendre, et comme d’ailleurs il l’avait annoncé d’avance en répétant que - foin du résultat du référendum ! - il resterait à son poste. Il a certes assuré les électeurs qu’il tiendrait compte de leur vote (quel homme politique a jamais dit le contraire ?), a remercié Jean-Pierre Raffarin (c’était là aussi pratiquement prévu, quel que soit le résultat du scrutin du 29 mai) et a mis en place un nouveau gouvernement avec les mêmes hommes à quelques exceptions près pour continuer les mêmes politiques... cette fois sans exception.

Finalement, si à Raffarin l’on ajoute Fabius qui a perdu momentanément son poste de numéro 2 du PS, le tremblement de terre du 29 mai n’aura pas fait plus de deux victimes. Mettons quatre ou cinq si on y ajoute quelques ex-ministres comme Fillon ou Barnier qui n’en finissent pas d’étaler dans les médias leur amertume d’avoir été virés alors qu’ils n’avaient pas fait plus mal que les autres. Quelques blessés donc, sans doute vite guéris, même pas de morts car nous ne doutons pas que tous ces personnages réapparaissent et resservent bien vite.

On peut certes toujours espérer que ce n’était là que la première secousse et que Chirac après ce « Mai 68 électoral » sera emporté à retardement comme De Gaulle le fut un an après le véritable Mai 68. En attendant il est toujours en place, la politique anti-ouvrière et anti-populaire aussi, et même aggravée. Les vraies victimes morales sont en fait les millions d’électeurs populaires qui ont pu croire - tant tous les partis, de l’extrême gauche à l’extrême droite, ont contribué à le leur faire croire ! - que le résultat de ce référendum aurait de l’importance et des conséquences, sur leur sort, sur la situation de ce pays ou encore sur la situation en Europe. Certes celle-ci n’aura sans doute pas de constitution avant longtemps et les Britanniques et d’autres n’auront pas à se prononcer par référendum (mais Tony Blair n’avait plus qu’à trouver un prétexte pour annuler celui-ci). Mais par ailleurs tout continue comme avant. L’Union européenne avec ou sans constitution reste le terrain sur lequel, pour la défense des intérêts de leurs petits ou grands bourgeois nationaux, les gouvernements s’empaillent (Tony défendant son rabais contre Jacques accroché à sa Pac) ou au contraire s’entendent sur le dos de leurs classes laborieuses.

Quel avertissement ?

Chirac, et les autres, sont-ils donc sourds, pour ne pas avoir entendu l’avertissement ? Inconscients pour continuer à danser sur le volcan alors que ces 55 % de Non annonceraient l’éruption ?

N’ont-ils pas plutôt pris la juste mesure de la signification des résultats, mieux par exemple que bien des partisans du Non, pris à leurs propres rhétoriques ? Car la victoire du Non ne serait un avertissement que si elle reflétait une radicalisation de ces couches populaires et particulièrement de la classe ouvrière qui, en effet, en ont formé le gros des électeurs. Mais qui peut sérieusement prétendre que c’est le cas ?

Certes, elle a bien reflété le mécontentement tant à l’égard du président et de son gouvernement que de la situation en général. En disant Non, aucun doute, les électeurs disaient d’abord merde à Chirac. Même s’il faut relativiser la portée des sondages d’opinion, ceux qui quelques jours après le référendum montrent que le chef de l’Etat connaît une baisse drastique de sa cote de bonnes opinions dans le pays sont bien une confirmation de tous les signes enregistrés précédemment. Notons pourtant que si aujourd’hui Chirac est à 28 ou même 25 % de bonnes opinions, Mitterrand était tombé encore plus bas, 22 % en 1991, ce qui ne l’a pas empêché de rester en place encore quatre ans. Autant pour ceux qui pensent que l’impopularité pousse automatiquement Chirac vers une sortie précipitée !

D’abord cette réprobation de Chirac et de sa politique n’allait pas seule. Ceux qui ont voté Non, les électeurs populaires comme les autres, exprimaient aussi bien d’autres sentiments, contradictoires. Mais était-ce le sentiment que la constitution qu’on leur proposait était trop « libérale », comme veut le croire la gauche du Non ? Ou plus ou moins confusément, le préjugé que l’Europe était la cause de leurs maux ? Un autre sondage, toujours à prendre avec les mêmes pincettes bien entendu, vient de révéler que 70 % de ceux qui auraient voté Non regrettent que le Franc ait fait place à l’Euro. En même temps qu’une terrible confusion sur les causes réelles de la baisse de leur pouvoir d’achat (attribuée non à l’exploitation capitaliste accrue mais à ce malheureux euro), n’est-ce pas plutôt la marque d’une nostalgie réactionnaire et chauvine ? En tout cas, ce n’est certainement pas la volonté de bâtir une autre Europe, moins libérale, plus progressive, plus sociale et plus juste. Et pas la volonté non plus de lutter pour celle-ci... ni pour un autre objectif d’ailleurs.

L’exutoire

Pas plus que tant d’autres gouvernants européens, Chirac n’était obligé d’organiser un référendum sur la constitution européenne. Il aurait pu se contenter d’un vote du Parlement où la constitution aurait été adoptée sans vague à une écrasante majorité. Mais le référendum, conçu au départ, au moins en partie, pour fixer l’attention des électeurs vers un objet qui n’avait pas grand chose à voir avec leurs problèmes, est devenu au fil des mois un moyen pour canaliser la colère vers un objectif où elle pourrait se dissiper sans effet. Car une colère qui se libère par le dépôt d’un bulletin dans l’urne n’est pas de celles qui poussent les foules dans la rue. Tout le contraire même. C’est d’ailleurs un vieux procédé du pouvoir, en particulier de la Cinquième République : au plus fort de Mai 68, De Gaulle ne parla-t-il pas d’organiser un référendum ? Et si celui-ci fut alors remisé au placard, ce fut seulement parce qu’à ce moment-là, la colère était bien réelle et pas décidée du tout à se contenter d’un exutoire.

En ce printemps 2005 la colère n’était pas à ce niveau. Elle existait certes. Elle commençait même à monter comme l’a prouvé la journée du 10 mars qui a réuni dans la rue plus de manifestants qu’il n’y en avait eu depuis longtemps. Comme le prouvait aussi la mobilisation des lycéens qui durait depuis deux mois. Mais c’est justement à ce moment-là que la manœuvre référendaire prit tout son sens, avec l’aide de toute la classe politique de droite comme de gauche. Aux salariés, c’est le 29 mai qui fut proposé comme prochaine étape et débouché politique de la lutte qui s’ébauchait. Quant aux lycéens, qu’il était sans doute plus difficile de faire rentrer en classe sous prétexte de référendum... puisqu’ils ne votaient pas, mais dont une bonne minorité espérait une convergence de leur lutte avec celle de la classe ouvrière, ils furent laissés à eux-mêmes.

Résultat : désavoué dans les urnes, au plus bas dans l’opinion, forcé d’avaler son chapeau en devant appeler Sarkozy à la rescousse pour conforter son gouvernement, Chirac n’a pourtant au fond guère à s’en faire. Pour cela il faudrait qu’il ait affaire à une opposition qui soit prête à en découdre, à une gauche qui ait envie de se faire le porte-parole de la colère et des revendications des travailleurs, qui ait envie d’aider les luttes sinon d’en prendre la tête, qui soit prête à faire ce qu’il faut pour les faire aboutir. Le référendum a montré, encore une fois, qu’il n’avait affaire qu’à une gauche respectueuse des institutions, qui ne veut entendre parler que d’élections mais pas de mouvement, que des urnes mais pas de la rue. Pourquoi Chirac se gênerait-il donc pour poursuivre sa politique !

Quelle opposition ?

Apparemment Chirac n’a plus beaucoup de partisans. De tous côtés, rien que des opposants. Depuis trois semaines les derniers notables UMP qui pouvaient le préférer encore à Sarkozy, se succèdent pour lui signifier, à qui mieux mieux et sur tous les tons, qu’il n’est plus question de le laisser briguer un troisième mandat en 2007. Irions-nous donc quand même vers la crise politique, voire la démission prématurée de Chirac ?

A droite, même ceux qui sont persuadés qu’ils assistent à une fin de règne n’ont guère de raison ou d’envie de rien précipiter. Tout au contraire l’envie doit plutôt être d’éviter que la chute de Chirac ne soit aussi celle de la droite. Autant prendre le temps qui est laissé pour préparer tranquillement la transition. Le même calcul, alors réussi, fut fait après la mise en pièces de l’autorité de De Gaulle par Mai 68. La droite, y compris le successeur aux dents longues Georges Pompidou, a patienté tranquillement jusqu’au moment où le général a passé la main.

Pas à s’étonner donc du « sacrifice » de Sarkozy acceptant de venir seconder de Villepin, le protégé de son ennemi Chirac ! Son intérêt n’est-il pas de se donner le temps de préparer les élections de 2007, pour lesquelles il s’impose de plus en plus comme le candidat incontestable de la droite ? D’autant plus que c’est pratiquement sans risque : cela lui permet de peaufiner une stature d’homme d’Etat qui sait faire passer les intérêts généraux du pays (entendez de sa classe) avant ses intérêts particuliers ; si ce gouvernement va dans le mur ce seront de Villepin et Chirac qui en porteront la responsabilité, bien plus que lui ; et s’il fallait déclencher une crise politique sans attendre 2007, c’est bien lui, ministre de l’Intérieur et patron du parti majoritaire, qui reste à tout moment en mesure de le faire.

Bien entendu, toutes ces manœuvres et ces calculs ne sont possibles que parce qu’à gauche... on fait les mêmes. Certains ont bien réclamé la démission d’un président illégitime, paraît-il, après son échec au référendum. Sans insister beaucoup pour la plupart. Car qui y croit ? Et qui même la veut réellement ? Qui surtout voudrait y travailler réellement, sachant que la droite peut virer Chirac par de petites magouilles dans les coulisses du pouvoir, mais que la gauche ne le pourrait que par un mouvement de masse, autant dire par la rue ? Comme leurs homologues de la droite, ceux de la gauche, aussi bien celle du Non que celle du Oui, tiennent avant tout à montrer qu’ils sont respectueux de l’ordre établi, à se comporter en responsables devant les classes privilégiées. Et comme eux, ils n’ont d’autre politique que de préparer les prochaines élections, après le référendum comme avant.

S’il fallait s’en convaincre, il suffit de voir leurs réactions depuis le 29 mai.

Les mêmes hommes renommés au gouvernement par le même président annoncent l’aggravation de la politique précédente, l’extension de la précarité, de la coercition contre les chômeurs et de la répression contre les immigrés, la poursuite des privatisations comme des actions en justice contre des postiers qui ont retenu quelques heures leur direction ou des lycéens qui se sont heurtés aux forces de l’ordre, etc. Et que propose la gauche ? De réagir immédiatement et sans délai ? Au moins de répondre à la pourtant timide invitation de la CGT d’organiser une journée d’action le 21 juin ? Vous n’y pensez pas ! La gauche du Oui, nul ne s’en étonnera, ne propose rien, sauf quelques envolées indignées de ses parlementaires. La gauche du Non, elle, continue l’action... pour obtenir le retrait d’un traité constitutionnel que tout le monde sait mis au placard pour des années, sinon définitivement, après les Non français et néerlandais. Comme si l’urgence était de continuer à focaliser l’attention sur un traité passé à la poubelle de l’histoire, et d’organiser délégations à Bruxelles ou manifestations à Paris pour exiger que Chirac « respecte la volonté des électeurs », retire la signature de la France au bas du traité constitutionnel et en renégocie un nouveau.

Voilà l’affaire brûlante du moment pour la gauche du Non. Ce terrain n’offre aucune perspective pour riposter aux attaques du gouvernement contre le monde du travail. En revanche il permet toutes les alliances, mésalliances, ruptures et rabibochages (des représentants de Fabius ont fait partie du voyage à Bruxelles aux côtés de ceux du PCF, des partisans du Oui étaient présents dans la manifestation parisienne organisée par ceux du Non) en vue des prochaines élections tant présidentielles que législatives de 2007.

Quelle extrême gauche ?

En exigeant la démission de Chirac et la dissolution de l’assemblée nationale, la LCR reste certes au diapason de ses partenaires de la campagne du Non, en rajoute même puisque lesdits partenaires ont déjà mis ces « exigences » en sourdine.

Cette orientation lui permet sans doute, en tout cas pour l’instant, de maintenir la « dynamique unitaire » qui favoriserait le maintien d’un camp de la « gauche de la gauche ». Elle a pourtant l’inconvénient de la ranger sans distinction avec tous les autres partis dont l’objectif principal est la préparation des élections de 2007. Plus cette gauche de la gauche formalisera son alliance, lui donnera un cadre précis, qui pourrait être par exemple les collectifs du Non, ces cartels d’organisations qu’elle a mis en place un peu partout, plus cet objectif électoral en sera la vraie raison d’être. Comme la seule raison pour laquelle le PCF, durant la campagne référendaire, a rassemblé autour de lui cette gauche de la gauche, jusqu’aux trotskistes de la LCR, était de commencer à mettre sur pied une alliance susceptible de tenir la route face au PS lors du premier tour des prochaines présidentielles et législatives... afin de faire alliance avec lui au deuxième, puis participer à son éventuel gouvernement en cas de victoire de la gauche.

La seule conséquence du tsunami référendaire aura-t-elle donc été d’emporter une partie de l’extrême gauche dans une dérive qui la rangera avec armes et bagages, voire ministres (puisque on a pu remarquer que l’idée de participer à un gouvernement, sous certaines conditions bien sûr, est revenue dernièrement à plusieurs reprises dans les discours d’Alain Krivine ou Olivier Besancenot) derrière un Fabius, un Hollande ou un Strauss-Kahn ?

Il ne serait pourtant pas bien difficile à cette extrême gauche tout entière de garder le cap, de maintenir une indépendance politique rigoureuse d’avec la gauche gouvernementale (à qui appartiennent quand même la plupart des composantes de la gauche de la gauche) et de poursuivre sans dévier l’objectif de la constitution d’un parti révolutionnaire.

La pression pour la constitution d’une nouvelle mouture d’Union de la gauche, même par étapes, n’est pas bien forte en dehors du milieu des notables et de l’establishment politique de gauche. Bon nombre de militants du mouvement ouvrier, PCF mais aussi syndicalistes ou associatifs, sont au contraire toujours méfiants et réticents. Ce n’est certainement pas aux révolutionnaires de les inciter à reprendre un chemin qui a toujours mené à l’impasse.

C’est au contraire en maintenant rigoureusement notre indépendance politique que nous pourrons leur proposer l’alliance mais sur le terrain des luttes.

Encore faut-il qu’avec la préoccupation et la volonté de proposer l’action et l’intervention commune aux autres courants et militants du mouvement ouvrier, les révolutionnaires maintiennent cette orientation fondamentale de lutte de classe. Deux conditions qui ne sont nullement contradictoires mais que l’extrême gauche toute entière, écartelée entre l’opportunisme des uns et le sectarisme des autres, a semble-t-il toujours bien du mal à faire coexister.

17 juin 2005

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