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Discussion

Tribune : désioniser l’État d’Israël ?

18 mai 2021 Article Monde

L’article ci-dessous est le point de vue d’un camarade de la Fraction l’Étincelle, sans pour autant être celui de la rédaction de Convergences révolutionnaires, et fait suite à une discussion sur ce sujet, menée à plusieurs reprises dans les colonnes de notre revue et de notre site.


L’oppression nationale est une matière tout aussi Inflammable que l’exploitation sociale capitaliste. En témoigne ces dernières années la lutte des Kurdes, l’oppression des Ouïghours, des Rohingyas pour ne parler que des plus médiatisés.

La question palestinienne a brutalement ressurgi ces derniers jours.

Notre revue, Convergences révolutionnaires, y a consacré deux articles de Jean Liévin les 11 et 12 mai 2021. L’article du 11 mai, À Jérusalem-Est : contre les extrémistes juifs, la détermination d’une nouvelle génération de jeunes Palestiniens en colère, expose le déroulement des faits et les responsabilités avec une grande justesse.

Cependant il se termine curieusement par le paragraphe suivant : « Mais, en définitive, c’est l’État sioniste et sa politique raciste qui sont responsables de tous ces morts et ces blessés. Et cela continuera tant qu’Israël ne sera pas desionisé et déconfessionnalisé. »

Quoi que Jean Liévin veuille donner comme contenu à cette conclusion, les lecteurs en déduiront qu’il s’agit de la perspective, de la boussole, qu’il énonce pour guider l’action des révolutionnaires.

La perspective pour des révolutionnaires militant en Palestine serait-elle donc de déconfessionnaliser et de désioniser l’État d’Israël ?

Dans une tribune, Trump met la Palestine dans tous ses États, le 20 octobre 2020, j’avais défendu la nécessité pour les révolutionnaires d’avoir comme objectif politique la lutte « pour un État binational socialiste des travailleurs de la région de Palestine ». J’argumentais sur le fait que la soi-disant « solution à deux États » était morte et en insistant sur le fait que, je cite, « Le centre de gravité des luttes palestinienne a de fortes chances de se déplacer des territoires palestiniens et de Gaza vers les Palestiniens de l’intérieur d’Israël ».

L’objectif d’un « État binational socialiste des travailleurs de la région de Palestine » avait été rejeté avec comme argument principal que l’on ne connaissait pas l’état d’esprit des travailleurs palestiniens et en particulier le sentiment vis-à-vis de la solution dite « à deux États ».

Alors que les Arabes palestiniens se mettent au premier plan de la lutte contre la dictature discriminatoire de l’État d’Israël, et sa négation de la question nationale palestinienne, la Fraction, par la plume de Jean Liévin, semble avancer un objectif dont on n’avait jusqu’ici pas fait usage dans la Fraction : « Désioniser » et « déconfessionnaliser » l’État d’Israël.

Analysons ce qu’il en est.

« Déconfessionnaliser » l’État d’Israël, une notion simple. En Israël il n’y a pas de séparation entre la religion et l’État. Par exemple, seul le mariage religieux y est valable. L’objectif est donc la création d’un État laïc. C’est-à-dire la séparation entre le rabbinat et l’État.

« Désioniser » l’État d’Israël, par contre, est une notion qui constitue un véritable sac d’embrouilles.

Pour comprendre ce dont il s’agit, il est nécessaire de remonter aux origines. Théodore Herzl a publié en 1895 L’État des Juifs. Les partisans de la création de cet État juif étaient qualifiés de sionistes, plus exactement de « sionistes politiques ». En 1948, avec la proclamation de l’État d’Israël par Ben Gourion, la définition du sionisme a été élargie : l’État des Juifs n’est plus l’État des citoyens israéliens, mais l’État des Juifs du monde entier. D’où « la loi du retour » qui permet à chaque Juif de la planète mettant les pieds en Palestine, de devenir de facto citoyen israélien, à condition qu’il ait une mère juive (stricte application des lois nazies de 1935, dites lois de Nuremberg).

Une loi qui exclut, vu la référence à une ascendance juive, le retour des réfugiés palestiniens expulsés hors des limites d’Israël en 1948, puis suite aux guerres successives avec les Palestiniens.

Quel est le résultat de cette situation pour les habitants d’Israël ?

Les Arabes israéliens, c’est-à-dire les Palestiniens qui n’ont pas été expulsés en 1948 et leurs descendants, sont devenus des citoyens israéliens. Ils sont Israéliens, peuvent travailler, habiter, avoir accès au système de santé, voter, comme tous les citoyens israéliens. Bref, ils ont des droits citoyens.

Par contre, pour utiliser une image, s’ils sont locataires de droit du pays, ils n’en sont pas les propriétaires.

« Eretz Israël », la terre d’Israël en hébreu, la terre sacrée et imprescriptibles des Juifs, doit être défendue bec et ongles par le peuple juif et en aucun cas par les Palestiniens qui ne sont qu’un peuple hôte.

C’est pour cela que les Palestiniens n’ont pas le droit de faire leur service militaire en Israël, à l’exception des Druzes et des Bédouins que l’État hébreu a décidé arbitrairement de classifier comme n’étant pas Arabes.

Les Arabes palestiniens sont donc des citoyens de seconde zone, car ils ne jouissent pas des droits nationaux et de multiples lois et règlements sont là pour leur faire sentir.

Il est à noter que certains Juifs religieux ne reconnaissent pas l’existence de l’État d’Israël, et ne sont donc pas sionistes. En conséquence ils refusent de faire le service militaire.

Netanyahou, en 2018, en instaurant la loi « Israël État-nation du peuple juif » en a rajouté une couche.

Ce qui était une situation plus ou moins de fait a été gravé dans l’airain des lois fondamentales de l’État, qui font office de Constitution.

En clair, les Arabes israéliens jouiront des droits civiques, mais seuls les Israéliens, légitimes propriétaires d’Israël, disposeront d’une armée, d’un État, d’une administration, d’une langue officielle, d’une monnaie, d’un drapeau, etc. Cette loi fait des seuls Israéliens juifs, des sionistes authentiques, donc des citoyens juifs authentiques, ainsi que les Juifs du monde entier et en particulier ceux qui font leur alya (montée en Israël), alors que les autres résidents d’Israël, Bédouins, Arabes israéliens, Druzes, etc. sont définitivement relégués au statut de citoyens de seconde zone.

Quelles perspectives de luttes pour les populations palestiniennes opprimées et pour les travailleurs juifs exploités et opprimés par leur propre État, l’État d’Israël ?

Il nous est plus ou moins explicitement proposé de désioniser l’État d’Israël.

Qu’est-ce que cela veut dire exactement ?

Au sens donné au sionisme par Théodore Hertz, cela voudrait dire que l’État d’Israël cesse d’être un État juif. Problème. Si ce n’est pas un État juif, ce ne peut être qu’un État palestinien. Dans ce cas, ce serait remplacer une oppression par une autre. La seule solution acceptable par les deux peuples majoritaires serait donc un État binational.

Un État binational bourgeois, on n’en voit guère la possibilité vu l’antagonisme féroce de ces deux bourgeoisies rivales depuis 70 ans.

Un État binational des travailleurs pourrait être obtenu au terme d’une lutte de longue haleine des Palestiniens et des Juifs, une lutte contre leur propre bourgeoisie qui n’est pas du domaine de l’impossible malgré le fossé de sang qu’a créé entre eux l’impérialisme.

Mais on l’a vu le mot sionisme a pris un autre sens avec la création de l’État d’Israël. Désioniser l’État, obtenir qu’il ne soit pas celui des Juifs du monde entier mais uniquement celui des citoyens de l’État, ce serait militer pour que tous les habitants d’Israël deviennent des citoyens à part entière de l’État.

Bref qu’ils obtiennent des droits citoyens qu’en droit ils ont déjà.

En quoi les habitants de Jérusalem et de Gaza pourraient-ils être concernés par la désionisation de l’État d’Israël ?

La désionisation de l’État d’Israël signifie sa transformation en un « État bourgeois juif » amélioré et non pas son remplacement par de nouvelles institutions créées par des travailleurs en lutte.

C’est la revendication des libéraux et des sionistes « de gauche ».

Un objectif qui met de côté le problème essentiel : « citoyen de quel État ? »

La revendication de la désionisation de l’État d’Israël s’arrête là. Elle ignore la revendication essentielle pour laquelle se battent les Palestiniens depuis 1967, à savoir celle d’un État palestinien. Avec un problème à la clé. Les Juifs veulent aussi leur propre État sur le même territoire. Un problème qui ne peut être résolu dans le cadre du capitalisme.

L’article de Jean Liévin, Israël-Palestine : les Arabes israéliens entrent en scène, du 12 mai 2021 se conclut par ces mots : « Et l’explosion qui se produit actuellement n’est que l’aboutissement d’un processus qui a commencé avec la naissance même de l’État d’Israël. »

Effectivement l’oppression nationale a été dès la naissance d’Israël le moyen pour les Israéliens juifs d’agrandir leur territoire. Il n’y a pas eu de colonisation économique comme la colonisation française en Afrique du Nord. L’objectif n’était pas d’exploiter les Palestiniens mais de les chasser ou de les réduire à l’état de citoyens de seconde zone. La misère et l’exploitation des Palestiniens n’a été qu’une conséquence de cette visée politique, la création d’un État juif, qui continue encore de nos jours.

La revendication essentielle pour laquelle se battent les Palestiniens depuis 1967, à savoir celle d’un État palestinien a toujours été passée à la trappe. Avec un problème à la clé. Les Juifs veulent aussi leur propre État sur le même territoire.

L’échec est patent depuis 70 ans.

Ce qui est totalement nouveau dans le mouvement actuel, c’est l’intervention dans la lutte des Arabes israéliens, des Palestiniens de l’intérieur d’Israël. Mis à part quelques soulèvements ponctuels, ils n’ont pas bougé pendant ces décennies de lutte des Palestiniens à l’extérieur d’Israël. Les différences de niveau de vie n’y ont pas été pour rien et leur présence en Israël n’était pas contestée. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Le conflit armé a été à la solution trouvée par le Hamas suivi par Netanyahou pour faire dévier la révolte nationale et sociale vers une guerre classique qui, en creusant encore le fossé de sang entre les deux peuples, empêche encore plus leur rapprochement.

Et bien sûr ce sont les Palestiniens de Gaza, parqués dans un ghetto misérable, qui sont majoritairement les victimes des bombardements de terreur d’une armée moderne.

Seul un mouvement révolutionnaire socialiste des travailleurs juifs et arabes de la région de Palestine pourra poser ce problème d’oppression nationale sans qu’aucune partie ne soit lésée et que toutes les parties obtiennent des garanties nationales. Cela ne pourra se faire que sous le drapeau d’un État binational socialiste des travailleurs de la région de Palestine, drapeau qui peut être porté tout autant par les travailleurs arabes que par les travailleurs juifs.

Gil Lannou, 18 mai 2021


Réponse de Convergences révolutionnaires

« Mais, en définitive, c’est l’État sioniste et sa politique raciste qui sont responsables de tous ces morts et ces blessés. Et cela continuera tant qu’Israël ne sera pas désionisé et déconfessionnalisé. » concluait notre article du 12 mai sur le conflit israélo-palestinien. Ce constat n’est pas un mot d’ordre. C’est une façon simple d’expliquer que le caractère sioniste de l’État entraîne obligatoirement une forme – plus ou moins accentuée selon les époques – de racisme à l’égard des non-Juifs en général et des Arabes en particulier.

Dans cet article nous écrivions à propos des discriminations dont souffrent les Arabes israéliens : « … dans les faits, ils ont toujours été considérés comme des citoyens de seconde zone. […] Au total, il existe dans le droit israélien une cinquantaine de lois discriminatoires à l’égard des non-Juifs en général, et des Arabes en particulier. Et les choses ne font que s’aggraver au fil des années. » Lutter pour la désionisation et la déconfessionnalisation de l’État d’Israël, c’est lutter pour la reconnaissance de droits égaux pour les non-Juifs, un combat auquel peuvent participer au coude à coude Arabes et Juifs mais qui ne préjuge en rien de la forme future que prendra une Palestine judéo-arabe. Notre camarade dans sa tribune parle d’un État binational socialiste. On peut tout aussi bien avancer l’idée d’une Fédération socialiste judéo-arabe, voire d’une Fédération socialiste de l’ensemble des peuples de la région (Palestiniens, Jordaniens, Israéliens, Libanais, Égyptiens, etc.). Mais à l’heure actuelle tout cela reste bien hypothétique et ne s’appuie sur aucune réalité de terrain.

20 mai 2021, la rédaction

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