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S’adresser au Parti Communiste

1er octobre 1997 Politique

Chahut pendant le discours de Robert Hue, sifflets accueillant ses justifications sur l’ouverture du capital de France Télécom : la fête de L’Humanité, trois mois à peine après la victoire électorale de la gauche et la nouvelle consécration du PCF comme parti de gouvernement, devait être un immense rendez-vous citoyen soulignant le renouveau et la remontée du parti ; elle a montré surtout le malaise qui règne dans ses rangs, la grogne, sinon la rogne d’un certain nombre de ses militants.

Certes les médias, télé, radio et grande presse, sont souvent friands de tout symptôme révélant des difficultés internes du PCF et les exagèrent à plaisir. D’ailleurs la direction du Parti Communiste, pour insister sur sa rupture avec son passé stalinien, invite elle-même ses adhérents à une libre discussion, que de toute manière elle n’a plus les moyens d’empêcher depuis un bon moment. De plus ce n’est plus seulement pour donner un nouveau look au parti, c’est pour offrir un exutoire au mécontentement évident d’une partie des communistes qu’elle répète en substance : le parti est au gouvernement mais les ministres ne peuvent pas tout, nous comprenons votre impatience et votre frustration, alors allez-y, discutez, dites-nous ce que vous avez sur le coeur.

C’est donc ce que certains ont fait, sans se gêner. Même si la direction du PCF n’en demandait sans doute pas tant, au point de laisser entendre après coup que le secrétaire national aurait été victime d’un complot ourdi par des staliniens nostalgiques en liaison avec une organisation trotskyste, le Parti des Travailleurs pour ne pas le nommer. Bien sûr dans de telles occasions ce sont évidemment les militants les plus critiques vis-à-vis de la politique de leur parti, même s’ils ne sont qu’une minorité, qui prennent le devant de la scène, car ce sont eux qui éprouvent le plus le besoin de s’exprimer, et non ceux qui sont d’accord avec la ligne proposée, même s’ils sont bien plus nombreux.

Mais pour exclure toute idée qu’on aurait eu affaire à une manifestation artificielle, il suffit de noter que les mêmes manifestations d’opposition, plus violentes encore parfois, ont éclaté aussi dans des forums, lors du débat avec le ministre communiste des transports, Jean-Claude Gayssot, ou celui sur les Télécoms animé par le responsable du secteur entreprise du parti, Claude Billard, pris à partie par des militants communistes arborant nombreux des badges portant « Partielle ou totale, la privatisation c’est toujours la privatisation ».

En fait les débats de la fête de L’Humanité n’ont pas été une vraie surprise. Les critiques non seulement à l’égard du gouvernement mais à l’égard aussi des dirigeants du PCF qui en font partie ou le soutiennent, l’incompréhension quand ce n’est pas la franche opposition devant la politique du parti s’expriment assez largement parmi les militants, que ce soit dans les discussions individuelles ou dans les réunions organisées par le PCF lui-même. Y compris devant ou auprès des militants d’extrême-gauche, à qui ces militants du PCF refusaient jadis souvent d’adresser la parole et qu’ils invitent aujourd’hui à participer à leurs débats. Et ces critiques sont souvent encore plus vives dans les rangs et les réunions de la CGT.

En trois mois, de l’inquiétude à la colère

La surprise, peut-être, c’est qu’il aura suffi de si peu de temps au gouvernement Jospin et à Robert Hue pour transformer une inquiétude en franche colère. Car il était notoire que, bien avant juin dernier, une partie des militants du Parti communiste étaient méfiants tant vis-à-vis d’une éventuelle participation gouvernementale que d’une alliance électorale avec le Parti socialiste. Méfiants mais pas vraiment hostiles pour la plupart toujours sensibles aux arguments de la direction de leur parti, qui développait d’ailleurs un plaidoyer habile, n’hésitant pas à souligner le pour et le contre, même si c’était évidemment pour conclure que le premier pesait davantage que le second.

Méfiants parce qu’instruits par une expérience de plus de quinze ans. En 1981, lorsque pour la seconde fois seulement de son existence le Parti communiste était entré au gouvernement, les illusions avaient joué à plein. La gauche n’avait plus été au pouvoir depuis plus de 20 ans, le PCF depuis près de 35. Oubliés le rôle exact qu’ils y avaient joué, et les conséquences pour les travailleurs, les masses populaires et les partis de gauche eux-mêmes.

Depuis 1981 les gouvernements de gauche, avec ou sans la participation du Parti communiste, n’ont amené que des déboires : déboires pour les travailleurs d’abord bien sûr, mais déboires aussi pour le PCF, qui a vu une baisse considérable de ses effectifs comme de son influence, et déboires enfin pour le mouvement ouvrier et la gauche toute entière, ne serait-ce qu’avec la montée de l’extrême droite.

Pour vaincre les réticences de ses propres militants, la direction du Parti communiste a expliqué ces dernières années qu’il n’était pas question de refaire les erreurs des décennies soixante-dix et quatre-vingt. La nouvelle alliance, s’il y avait alliance, avec le Parti socialiste serait totalement différente de l’Union de la gauche et de son Programme commun (en oubliant d’ailleurs que l’Union de la gauche comme le Programme commun étaient bien mal en point depuis 1978, et que c’est une facilité que de les rendre responsables de la politique menée à partir de 1981 !). Différente comment ? Cela n’a jamais été bien clair, évidemment et pour cause. On pouvait cependant comprendre que l’alliance de la gauche devenue « plurielle », laisserait à chacune de ses composantes, et donc notamment au Parti communiste, son entière liberté de critique, voire d’action, qu’elle ne serait plus une simple union au sommet mais devrait se faire à partir de la base, base dont l’intervention serait décisive pour orienter la politique des gouvernants. Et pour commencer, une preuve et un symbole, on promettait que l’ensemble du parti serait consulté quand la question se poserait d’entrer au gouvernement.

Il l’a effectivement été. Très rapidement sans doute, mais assez largement et publiquement pour que s’expriment les opinions contradictoires, et qu’il ne fasse guère de doute qu’une large majorité se prononçait pour l’entrée au gouvernement, pas de gaieté de coeur, pas sans inquiétude, mais tout de même convaincue que ce serait probablement la meilleure manière de changer les choses. D’après les chiffres fournis par la direction du PCF elle-même vingt pour cent des adhérents consultés se sont quand même prononcés contre. La méfiance était donc loin d’être éradiquée. Mais dans ce nombre appréciable combien étaient quand même prêts à voir ce que cela donnerait plutôt que des opposants irréductibles ? Après tout la gauche est revenue au pouvoir plus vite que prévu, sur une erreur de calcul de Chirac, presque par surprise pour tout le monde. Surprise pour la direction du PCF qui avait compté sur une année supplémentaire pour développer la campagne soigneusement planifiée qui devait amener le parti à accepter l’idée de l’indispensable alliance avec le PS. Surprise aussi pour les militants qui, bousculés par les événements, ont exprimé, semble-t-il, plus des sentiments qu’une ferme opinion.

La méthode Jospin

Jospin s’est bien gardé de faire la moindre promesse électorale. Tout au plus a-t-il accepté de signer avec le Parti communiste une sorte de constat d’accord sur quelques points qui ne comportaient aucun engagement précis, mis à part l’arrêt de processus de privatisation de France Télécom, Thomson et Air France. (Car c’est d’abord cela la « méthode Jospin », qui fait depuis trois mois se pâmer d’admiration les commentateurs et politologues tant elle montrerait d’intelligence politique : s’engager sur rien, ce qui permet de se dégager de tout...).

Chirac a précipité les élections. il voulait à la fois éviter d’attendre une plus grande érosion de l’électorat de sa majorité de droite et se débarrasser de cette échéance électorale afin d’avoir les mains libres pour imposer les mesures les plus impopulaires que demandait la bourgeoisie. Sur le plan électoral il a perdu son pari. Mais n’était-ce pas un pari sans risque sur le plan politique, dans la mesure où il était assuré que si, par malchance pour le président, la gauche l’emportait ce qui s’est produit elle mènerait une politique qui correspondrait aux intérêts des mêmes classes possédantes ce qu’elle fait.

Car il n’a même pas fallu quatre mois pour que cela saute aux yeux. Jospin peut peut -être dire qu’il ne renie pas des promesses qu’il n’a pas faites. Mais il tourne le dos à tous les objectifs que le Parti communiste disait avoir, qui ont justifié son entrée au gouvernement et à propos desquels Robert Hue a quand même laissé entendre à ses militants qu’il avait reçu des assurances de Jospin. Des revendications en tout cas qui tiennent à coeur, à des degrés divers, aux militants ouvriers.

Arrêt des licenciements, des suppressions massives d’emplois, et des plans sociaux dans les grandes entreprises ? Trois semaines seulement de gouvernement Jospin, et après un simulacre d’expertise qui n’avait pour but que de justifier celle-là, la décision de fermeture de l’usine Renault de Vilvorde était confirmée. Et pour ne laisser aucun doute sur la poursuite des réductions d’effectifs, entre temps, le groupe Peugeot a annoncé à son tour un plan de suppression de 3 000 emplois.

L’augmentation des salaires ? Robert Hue avait quémandé de Jospin, au moment où se décidait la participation de ministres communistes au gouvernement, au moins un geste à l’occasion de la revalorisation annuelle du SMIC, un « signe fort » disait-il. Le coup de pouce s’est limité à 4 %, sans répercussion sur les autres bas salaires. Tout juste ce que Chirac lui-même avait accordé en juillet 1995, après son élection à la présidence.

L’arrêt des privatisation ? Début juillet, le ministre de l’économie, Strauss-Kahn annonçait que le processus de privatisation de France-Télécom allait être poursuivi. Il l’est : 20 % des actions vont être mises en vente prochainement, début octobre. La privatisation du GAN et d’une partie de Thomson devrait suivre. Et, pour enfoncer le clou sur un point où le PCF se disait jusque là particulièrement sensible, c’est au ministre communiste des transport, Gayssot, qu’a échu la tâche d’annoncer le maintien du plan de restructuration de la SNCF concocté par Pons et Juppé, ce plan que refusent les cheminots, et contre lequel il avait lui-même voté en février dernier en le dénonçant comme un « dépeçage du service public et la mise en cause du statut des personnels ».

L’annulation des lois Pasqua-Debré contre les immigrés ? Elles seront maintenues.

La mise en cause du Plan Juppé, contre lequel cheminots et autres travailleurs du secteur public ont fait plusieurs semaines de grève en 1995 ? En septembre Martine Aubry a confirmé que la réforme de la sécurité sociale concoctée sous le gouvernement précédent sera poursuivie.

La réduction du temps de travail ? De la « conférence sur l’emploi les salaires et le temps de travail » qui doit réunir à partir du 10 octobre prochain syndicats, patrons et gouvernement, Jospin vient de fixer ce qu’il ne faut pas attendre : la réduction du temps de travail de 39 à 35 heures sans réduction de salaire serait « anti-économique », a-t-il déclaré. Une déclaration chaudement approuvée par le président du CNPF qui y a vu « un coin de ciel bleu ».

Pas le moindre grain à moudre, pas un seul petit os à ronger pour la direction du Parti communiste, pas la moindre mesure par laquelle elle pourrait réellement montrer le résultat bénéfique de sa présence au gouvernement et faire patienter ses militants. Au moins en 1981 il y avait eu une série de nationalisations qui avaient pu un temps donner une apparence de gauche au gouvernement et entretenir l’espoir des militants du PCF.

Justifier l’injustifiable

A défaut donc d’arracher un résultat et de peser sur la politique de Jospin, il ne reste plus qu’à la justifier et la présenter sous des couleurs qu’elle n’a pas. Les discours des dirigeants, les pages de L’Humanité sont donc depuis quelques mois des modèles d’ambiguïté et de jésuitisme politique. La méthode suivie : ne pas cacher les insuffisances et les limites, pour mieux affirmer qu’il y a quand même des avancées. On ne peut évidemment que sélectionner quelques exemples. Ils sont si nombreux.

Ainsi la fermeture de Renault Vilvorde, paraît-il économiquement inévitable par la faute de la droite bien que le PDG soit maintenu à son poste par le nouveau gouvernement comme si de rien n’était, fut sous la plume du rédacteur de L’Humanité « le dernier drame d’un passé révolu ».

« Le gouvernement rétablit le droit du sol » titrait à la Une le journal du PCF le jour où le gouvernement annonçait le maintien des lois Pasqua-Debré, sous prétexte que l’un des amendements proposés à ces lois est l’acquisition automatique de la nationalité à 18 ans pour les enfants nés en France. Quitte à reconnaître dans les pages suivante que « ces avancées s’accompagnent de restrictions regrettables », et qu’il était aussi « à regretter que les lois Pasqua ne soient pas formellement abrogées ».

Le nombre des emplois promis par le PS a déjà fondu. Sur les 350 000 que l’État lui-même devait créer, 50 000 devraient l’être cette année, et peut-être 100 000 autres en 1998. Ce seront des emplois précaires, maximum cinq ans, au SMIC, dans des petits boulots. Bref des sortes de CES ou de TUC améliorés. « Une porte s’ouvre » sur l’emploi des jeunes titrait L’Humanité. Et Pierre Blotin, numéro deux du parti, de se féliciter de « l’ampleur des moyens dégagés » et de « la méthode retenue ». Il ne reste plus, voyez-vous, qu’à se battre pour les transformer plus tard en vrais emplois, par « l’intervention des citoyens » sans que le PC ne précise cependant comment et contre qui se battre.

Mais c’est, encore une fois, à propos des privatisations que le double langage du PCF est une merveille. Dans une interview à l’Humanité, le 2 septembre, le communiste Jean- Claude Gayssot, après avoir dit qu’il ne serait pas le ministre de la privatisation, expliquait, à propos d’Air France qui dépend de son ministère, qu’il n’envisageait « ni privatisation ni statu quo ». Que signifiait le deuxième terme de la formule ? En tout cas le premier semblait net et rassurant pour les militants. Trois jours plus tard en effet le PDG d’Air France, Christian Blanc, dont les divers projets qu’il avait formés pour la mise en vente d’une partie des actions de la compagnie avaient été refusés, démissionnait. « Divorce sur la privatisation » titrait L’Humanité du lendemain. Mais on lisait en plus petit, en dessous, que « regrettant cette démission » le ministre communiste avait précisé que « dès lors que le caractère public est garanti, le ministre des Transports n’est pas hostile à une ouverture du capital ». Voilà donc ce que voulait dire dans sa bouche « ni statu quo ». Le couple Blanc-Gayssot ne s’est pas brisé sur le choix du menu, seulement sur la taille des assiettes. La direction du PCF ne veut pas de privatisation, mais elle est devenue favorable à « l’ouverture du capital ». Et la nécessité de celle-ci fut expliquée par Robert Hue lui- même, car dans le monde d’aujourd’hui il y aurait « l’exigence de capitaux très importants y compris pour les grandes entreprises publiques ». Comprenne le militant communiste qui pourra ! Mais bon nombre ont très bien compris. Les badges qu’ils arboraient à la fête de L’Humanité le disaient, eux, sans ambiguïté.

Des militants déçus et désemparés

« Si vous comptiez que Gayssot, une fois là-haut, réglerait tout d’un coup de baguette magique, vous risquez d’être déçus », rétorquait, assez cyniquement, toujours à la fête de L’Humanité, le ministre des transports à ses contradicteurs.

Eh bien oui, les militants et les travailleurs du PCF sont déçus, et ne se gênent pas pour le dire. Certes pour beaucoup ce sentiment ne va pas jusqu’à se sentir trompé par leurs dirigeants, seule une minorité a atteint le stade de la colère manifestée à la fête de L’Humanité. Et même cette minorité n’est sans doute pas insensible aux arguments visant à démontrer que le PCF dans une situation difficile fait tout de même ce qu’il peut et de son mieux pour défendre les intérêts des travailleurs.

Les militants du PCF seront-ils sensibles aussi à la diversion sur laquelle le secrétaire national s’apprête de toute évidence à les relancer en leur proposant une réactivation de la campagne pour un référendum sur la monnaie unique ? On les a préparés à donner dans le panneau par une propagande contre l’Europe de Maastricht depuis des années. D’autre part les limites de l’action gouvernementale sont quotidiennement expliquées par le « carcan » des critères imposés pour faire l’Euro, en particulier le plafond des déficits budgétaires à 3 % du PIB. Mais (sans aborder ici la question qu’un déficit plus important ne profiterait nullement au bien-être des classes populaires : ne l’était-il pas toutes ces dernières années ?) le PCF lui-même se contredit implicitement et avoue lui-même que le vrai problème n’est pas la limitation du déficit budgétaire : quand il montre très justement qu’une partie de ce budget va en subventions aux capitalistes ; ou quand il préconise une imposition un tout petit peu plus importante sur les riches et les profits financiers qui rapporterait immédiatement des centaines de milliards supplémentaires à l’État (167 milliards de recettes proposait encore L’Humanité du 25 septembre). Sans s’occuper du fameux critère, le budget pourrait donc réduire encore son déficit et servir quand même à mener une politique en faveur des classes populaires !

Sensibles en tout cas à d’autres arguments, effectivement plus justes, les militants du PCF, même critiques, le sont certainement. Celui par exemple du trop faible poids du parti qui l’empêcherait d’imposer ce qu’il voudrait. Quand Robert Hue, faisant appel au réalisme mis au goût du jour (« Le réalisme de gauche, c’est quoi ? » portait ironiquement la banderole d’un des stands de la fête de L’Humanité), a fait remarquer que le Parti communiste n’ayant compté aux dernières élections que 10 % des voix « on ne peut demander au gouvernement de la gauche plurielle... qu’il fasse la politique correspondant au programme du Parti communiste », il n’a pas été sifflé. L’argument des alliances nécessaires, donc des compromis inévitables, touche toujours.

De même celui de la nécessité de l’intervention des gens eux-mêmes qui pourrait seule changer leur sort. Le leitmotiv de « l’intervention citoyenne » est décliné à tout propos et de toutes les façons par la direction du PCF. Elle est le plus souvent invoquée pour amener les militants du PCF à une conclusion rarement dite explicitement mais toujours sous-entendue : puisque cette intervention des citoyens ne se fait pas aujourd’hui, que les travailleurs ne bougent pas, rien n’est possible pour le moment hormis tenter de peser sur le gouvernement en y participant et en le soutenant (et comme cela même se révèle de toute évidence inutile, toutes les voies sont donc bouchées pour le moment, ce qui ne peut conduire l’impatient ou l’opposant qu’au découragement). Et les « rencontres citoyennes » organisées par le PCF sont moins faites pour préparer une réelle intervention des citoyens (pour reprendre la terminologie nouvelle) que pour constituer « une force de proposition » pour « aider la gauche à réussir ». Comme si c’était d’idées que manquaient Lionel Jospin ou Martine Aubry !

Pourtant cette idée que nous ne changerons notre sort que par notre intervention directe, la simple et vieille idée du Manifeste communiste que « l’émancipation des travailleurs sera l’oeuvre des travailleurs eux-mêmes », qu’il n’y a pas de sauveur, ni césar, ni tribun, ni gouvernement de gauche, reste juste. C’est d’ailleurs pour cela qu’elle touche les militants communistes, et au-delà bien des militants ouvriers, syndicaux ou de gauche. Même quand elle est travestie par la direction du PCF, préférant parler de citoyens que de travailleurs, ou détournée par elle afin de convaincre que rien n’est possible d’autre que s’en remettre... au gouvernement justement.

Et c’est sur elle que nous devons nous appuyer pour nous adresser au Parti communiste. Nous, Lutte Ouvrière, l’extrême-gauche toute entière, tous les militants révolutionnaires. Car nous devons nous adresser au Parti communiste. Et au Parti communiste tout entier, ne serait-ce que pour bien convaincre qu’il ne s’agit pas d’une manoeuvre finalement dirigée contre lui, mais d’une réelle proposition de mener un combat commun.

S’adresser à ses militants. Qu’ils soient très critiques ou au contraire qu’ils acceptent finalement la politique de leur direction, tous ressentent un isolement des communistes, coincés entre le soutien à une politique anti-ouvrière et l’impuissance rageuse, silencieuse ou exprimée : mais chacun sent bien que les huées à des propos honteux tenus par le secrétaire national du parti, même s’ils soulagent, ne constituent pas une politique. L’extrême gauche n’est sans doute pas très puissante mais elle compte quand même des milliers de partisans dans les entreprises ou les quartiers populaires, et d’autres milliers qu’une perspective politique militante pourraient réactiver. Pour les militants d’un parti communiste, elle est à prendre en considération. Et elle est d’ailleurs prise en considération. Il n’est qu’à voir le changement d’attitude des membres du PCF envers les militants révolutionnaires sur une dizaine d’années.

S’adresser aussi à la direction du PCF. Elle mène une politique que nous condamnons absolument. Elle participe à un gouvernement qui est l’ennemi des travailleurs. Mais elle prétend aussi défendre les intérêts de ceux-ci et les appeler à les défendre en se mobilisant eux-mêmes. Totale contradiction ! Mais pour qu’elle dise son choix et cesse ses tergiversations et son double jeu, en particulier aux yeux de ses militants, il faut que le second terme de l’alternative lui soit offert par quelqu’un. Ce quelqu’un ne peut être que l’extrême gauche. Crédible une telle démarche de la part de cette extrême gauche, en particulier de la part de Lutte Ouvrière qui en est aujourd’hui le parti le plus important ? Nous le verrons en la tentant. Mais il faut croire que la direction de PCF ne méprise nullement cette extrême gauche, puisque Robert Hue ne dédaigne pas de se faire filmer par la télé en serrant la main d’Arlette Laguiller, comme un peu plus tôt il avait tenu à avoir Alain Krivine à la tribune de son forum et sur la photo de famille de la gauche « plurielle » réunie par ses soins.

Oui, les communistes révolutionnaires doivent s’adresser au Parti communiste, à lui comme à chacun de ses membres, de bas en haut, en tous lieux, dans les entreprises, dans les quartiers, au sein des syndicats, à toutes occasions, dans les contacts individuels, dans les « forums citoyens », dans les rencontres « au sommet » s’il y en a. Pas pour approuver ou cautionner sa politique, pas seulement pour la critiquer, pour lui proposer le combat en commun dans les intérêts des travailleurs auquel beaucoup de ses militants aspirent sincèrement, et que sa direction dit vouloir aussi.

Front unique pour préparer l’intervention du monde du travail

C’est-à-dire pour leur tenir un langage dont les grandes lignes pourraient être les suivantes.

"Le PCF participe aujourd’hui à un gouvernement qui pour se dire de gauche n’en gère pas moins les affaires du pays en faveur des riches et des capitalistes et au détriment des travailleurs et des classes populaires. A peine trois mois ont suffi pour que les mieux disposés à son égard perdent toutes leurs illusions et doivent amèrement constater qu’il n’a nullement l’intention de tenir les promesses qu’ils avaient cru entendre de la part de Lionel Jospin avant les élections, depuis l’arrêt des privatisations des entreprises publics jusqu’à la légalisation des immigrés sans-papiers en passant par la création d’emplois,, la diminution du temps de travail ou l’augmentation des bas salaires. Et la suite ne peut être que pire encore que dans les premiers temps car c’est en arrivant que les ministres se montrent prudents et cherchent généralement à jeter un peu de poudre aux yeux pour créer ce qu’on appelle l’état de grâce.

En entrant dans ce gouvernement le PCF a pris sur lui la responsabilité d’une telle politique. En y restant et en continuant de le soutenir sa responsabilité sera aggravée. Et nous ne doutons pas qu’elle sera lourde de conséquences pour les travailleurs mais aussi pour le parti lui-même, pour tous ses militants. D’ailleurs qu’est-ce que les ministres communistes ont pu réaliser jusque là, sinon apparaître comme reniant des combats que le PCF menait avant les élections, même des combats à l’enjeu local ou limité comme celui des riverains contre l’extension des pistes de l’aéroport de Roisssy ?

La direction du parti l’admet elle-même quand elle reconnaît que pour que les choses bougent dans le bon sens il faut l’intervention des citoyens, c’est-à-dire en clair que les travailleurs se mobilisent pour bousculer le gouvernement et faire pression. Et c’est vrai, tous les travailleurs, tous les militants le savent, pour changer notre sort il faudra des grèves, des manifestations, des luttes de toutes sortes, et aussi sans doute que les travailleurs s’organisent pour constituer une force d’intervention efficace. Nul ministre, de bonne ou de mauvaise volonté, ne nous remplacera.

Bien sûr les travailleurs ne sont guère mobilisés aujourd’hui. Mais, on le sait bien, pour qu’ils le soient il faut que ceux qui les invitent à le faire, partis ou militants, inspirent d’abord confiance sur leur détermination. Il faut qu’ils disent clairement qu’ils entendent se battre, sans compromission, sur un programme qui corresponde clairement aussi aux intérêts des travailleurs.

Arlette Laguiller avait avancé lors de la campagne des présidentielle l’idée d’un programme de défense correspondant aux besoins les plus urgents du monde du travail de plus en plus durement frappé par le chômage et dans ses conditions de vie et de travail : augmentation générale des salaires des pensions et des minimum sociaux d’un minimum de 1500 F mensuel, interdiction des licenciements et réquisition des entreprises qui licencient, usage du budget de l’État non pas pour subventionner les capitalistes mais pour créer des emplois utiles pour toute la population dans les services publics, réduction du temps de travail sans réduction des salaires, contrôle des travailleurs et de la population sur les comptes publics comme sur ceux des entreprises. Le PCF lui-même a avancé avant les élections l’idée d’une série de mesures d’urgence dont certaines recoupaient ce plan. Les revendications des syndicats sont en partie similaires, comme celle de la CGT pour un salaire minimum à 8500 F par exemple.

Alors si vous êtes d’accord avec les grandes lignes d’un programme similaire, il faut que le parti, que les militants le disent, fassent de la propagande auprès des travailleurs, affirment haut et fort et clairement que c’est l’objectif que vous proposez aux luttes prochaines. Et si vous faites cela nous pourrions le faire ensemble. En tout cas vous nous trouverez à vos côtés pour vous aider à le faire.

Bien sûr, pour imposer de telles mesures, même seulement pour quelques unes d’entre elles, il faudra une mobilisation générale, une lutte d’ensemble. Et nous savons qu’une telle lutte ne se déclenche pas sur un claquement de doigt même des organisations ou des partis les plus représentatifs. Il faudra vaincre le scepticisme actuel de la majorité des travailleurs. Mais là encore pour qu’ils se persuadent que c’est possible il faut qu’ils soient persuadés de la détermination de ceux qui le leur proposent. Il faut que vous et nous, il faut que le Parti communiste saisissent toutes les occasions de faire la démonstration de cette détermination. Car si sans aucun doute les grandes luttes n’éclatent pas en appuyant sur un bouton, sur ordre de personne en effet, il dépend tout de même des organisations comme des militants de les préparer par leur intervention auprès et dans le monde du travail. Oui, faire monter la pression d’en bas, ça se discute, se prépare, s’organise. En saisissant toutes les occasions : par exemple n’aurait-il pas mieux valu que la conférence sur l’emploi, les salaires et la réduction du temps de travail ne se déroule pas sans qu’en même temps des salariés de différents secteurs manifestent dans les entreprises ou dans la rue, comme certains syndicats CGT ou CFDT le proposaient d’ailleurs ? Plutôt que les travailleurs d’EDF un jour, de la SNCF un autre, d’autres encore un troisième, fassent grève ou manifestent chacun dans son coin ? Qu’est-ce qui aurait été le plus efficace pour faire pression sur les patrons et le gouvernement qui rencontrent les syndicats autour du tapis vert ? Et pourquoi le PCF n’a-t-il pas sinon organisé car il ne lui était peut-être pas possible actuellement de le faire seul au moins préconisé, et proposé aux autres organisations ouvrières, aux syndicats, cette « intervention citoyenne » ?

En tout cas si vous êtes d’accord avec cette orientation alors vous et nous, l’extrême gauche et votre parti, et tous ceux qui partagent ces préoccupations, y compris des militants socialistes peut-être, doivent continuer à en débattre, tisser des liens entre eux pour joindre leurs forces et défendre ensemble cette perspective commune."

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