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Poutine, l’homme des nouvelles ambitions de la bourgeoisie russe

13 octobre 2004 Monde

Quinze ans ont passé. La pérestroïka gorbatchévienne est un lointain souvenir. La brève euphorie démocratique qui l’accompagna aussi. Car plus sérieusement elle ouvrait les vannes, en haut lieu, à tous les appétits d’enrichissement. En effet, très vite, vinrent les années de mise à l’encan, du dépeçage, de l’enrichissez-vous à tout va, du chacun pour soi, de la frénésie crapuleuse qui a accompagné la course aux grands pactoles ; l’ère du laisser-faire laisser-piller qui réduisit la démocratie bourgeoise, avant même qu’elle ait existé, à sa plus simple expression : aux « libres » règlements de comptes mafieux entre futurs oligarques et candidats à l’oligarchie. La quintessence de la libre concurrence, en somme. Pillage, meurtres, western à la russe, racket à grande échelle de toute la population : la nouvelle bourgeoisie russe faisait ses classes, dans les règles de l’art, à la vieille école de l’accumulation primitive par laquelle sont passées toutes les bourgeoisies du monde.

Aujourd’hui, grosso modo, le partage est fait, le dépeçage de l’économie soviétique accompli. Cela n’a jamais pris qu’une quinzaine d’années. Même pas, en fait. Dès 1996 on comptait 1% de riches et 8% de membres de la classe moyenne à un bout, et 26% de pauvres à l’autre. Depuis, c’est pire. Suite à l’effondrement économique de 1998, puis au début de redressement enregistré ces trois ou quatre dernières années, l’écart s’est encore accru. Pas plus de riches, mais plus riches, et une partie des 65% restants qui a basculé à son tour dans la précarité sinon la totale pauvreté. Les statistiques de la Banque mondiale estiment que les écarts de revenus sont actuellement comparables en Russie à ceux du Mexique et du Brésil, les deux pays d’Amérique latine où les disparités sont les plus grandes.

Le partage est fait, oui : les capitalistes détiennent l’essentiel du secteur du pétrole et des moyens de production de la grande industrie. Plus de 60% du PIB russe est fourni par le secteur privé (sans doute plus qu’en France - du moins avant l’actuelle vague de privatisations commencée sous Jospin !). 85% de l’industrie privée est contrôlée par 8groupes. D’après la revue Politique Internationale de juillet 2004, « La Russie est le troisième pays du monde en milliardaires, derrière les USA et l’Allemagne ».

Et nous voilà en 2004, aux grandes heures de l’ère Poutine, ayant relégué dans l’oubli les has been, les Gorbatchev et les Eltsine. L’ère du cynisme et du « j’irai buter nos ennemis jusque dans les chiottes », de la poigne, du « retour » à l’ordre. Avec un styleparticulier : celui de la démarche chaloupée d’un dégourdi de l’ancienne police politique qui non content de massacrer la Tchétchénie, de réagir par des carnages aux prises d’otages et d’encourager la chasse au faciès sous couvert d’anti-terrorisme, a eu néanmoins l’aplomb de mettre en taule un magnat du pétrole vomi par le bon peuple. Un sauveur, donc, jeune, moderne, brutal à souhait, sans rhétorique. Mais le sauveur de qui ? Et au nom de quel ordre ?

Le partage est fait, certes, mais les appétits, loin d’être assouvis, se sont simplement aiguisés. Et cette grande bourgeoisie russe de parvenus de faire un rêve. Il ne suffit pas d’appartenir à la Jet set, d’envahir les hôtels de luxe de la Côte d’Azur et de s’offrir des clubs de football européens, en un mot de jouer les pique-assiette de la répartition capitaliste mondiale, comme de simples émirs arabes ou satrapes de pays pauvres. Il faut pérenniser son pouvoir, sa puissance, élargir son assise. Bref, avoir les ambitions d’une bourgeoisie impérialiste de troisième ou quatrième rang peut-être, mais ayant néanmoins pignon sur marché mondial, donc disposant d’un solide tremplin national : en un mot, posséder un puissant appareil d’État susceptible de défendre les intérêts généraux du capitalisme russe, sinon sur l’arène mondiale (la fédération de Russie n’est plus que ce qu’elle est), du moins sur l’arène régionale, ne serait-ce que celle de la CEI, ces nouvelles républiques indépendantes désormais soumises aussi à d’autres appétits.

De ce point de vue, l’ère du chacun pour soi ne suffit plus. Il faut - ce ne sont pas les précédents historiques qui manquent - l’homme de la situation, l’homme à poigne susceptible de mettre les oligarques d’accord entre eux, dans leur intérêt à tous, autrement dit le « sauveur » sachant mettre le peuple (et les peuples) au pas quitte à brider les droits démocratiques formels dont toute oligarchie financière et industrielle se passe facilement pour peu que ses affaires prospèrent et qu’elle y gagne une force de frappe politique, économique et bien entendu militaire, vis-à-vis de l’extérieur.

C’est de toute évidence cet homme qu’aspire à être Poutine. Et il semble bien que la bourgeoisie russe mise effectivement de plus en plus sur lui.

« L’AMI DES INVESTISSEURS » : UN OLIGARQUE EN TAULE, DIX DE RETROUVES

En octobre 2003, Poutine, qui avait d’abord poussé à l’exil les oligarques Boris Berezovski et Vladimir Goussinski, faisait arrêter pour fraude fiscale Mikhaïl Khodorkovsky, le PDG de Ioukos, l’un des trusts pétroliers russes les plus importants. L’État, qui demandait à Ioukos de payer 3,4milliards de dollars d’arriérés d’impôts, bloquait ses finances et celles de ses filiales. Suite aux arrestations, le trust a vu son cours boursier s’effondrer et est menacé de faillite.

Les oligarques sont-ils devenus la cible du pouvoir ? Assiste-t-on au retour des conservateurs staliniens ? Pas le moins du monde.

Selon Marie Mendras, auteur du livre « Comment fonctionne la Russie », « Si Boris Berezovski et Vladimir Goussinski ont été écartés, les autres groupes prospèrent et étendent leurs empires dans les différentes régions. » Et ces groupes s’étendent dans certains États de l’ex-URSS devenus indépendants, ceux de la CEI : « On observe le jeu de l’économie de marché qui voit les groupes industriels et financiers russes intervenir de plus en plus activement dans les secteurs stratégiques des pays voisins, faisant craindre qu’à l’ancienne domination politique (russe) ne succède une domination économique et financière (..) »

Poutine lui-même, ancien lieutenant colonel de la police politique et officier des services secrets, fut un fidèle partisan du cours « réformateur ». En 1991, il intervenait contre la tentative de coup d’État hostile à Gorbatchev, et se positionnait en faveur d’Eltsine. En 1996, il accédait au poste d’adjoint de l’Intendant en chef du Kremlin, où il eut à s’occuper de la légalisation de l’enrichissement de la nouvelle bourgeoisie et notamment de ses avoirs à l’étranger, ce qui l’amena à devenir le protecteur de nombreux nouveaux riches, notamment du clan (la « famille ») Eltsine. De là l’ascension étonnante de ce petit officier de police politique qui a fini par évincer Eltsine lui-même en obtenant son départ « volontaire » en échange de garanties sur les affaires de « la famille » de l’ancien président.

L’auteur du livre « La Russie aujourd’hui » Boris Kagarlitsky, appelle Poutine « l’ami des investisseurs » : « Pour l’essentiel, l’équipe Poutine a mis en pratique l’idéal de l’État bourgeois : les entrepreneurs ne s’ingèrent plus directement dans les affaires de l’État, mais laissent ce soin aux fonctionnaires et aux politiciens professionnels. De son côté, le gouvernement s’efforce de créer les conditions favorables aux affaires en garantissant, au-delà des intérêts des propriétaires individuels, les principes de l’entreprise privée et du marché libre ». Toujours est-il qu’en dépit de l’arrestation de Khodorkovsky, il semble que les oligarques ne se soient pas trompés puisqu’ils ont soutenu Poutine aux élections présidentielles de 2004.

Non. Poutine n’a pas pris pour cible la grande bourgeoisie ni même l’une de ses fractions. Il est d’ailleurs significatif que son ministre du développement économique, Guerman Gref, dont il serait personnellement très proche, soit l’un des principaux représentants du courant dit libéral. C’est la défense des intérêts généraux de la bourgeoisie russe que vise Poutine, y compris quand il frappe pour des raisons politiques l’un des plus grands parmi les bourgeois.

QUE REPROCHAIT POUTINE A KHODORKOVSKY ?

Officiellement, la fraude fiscale. En fait, de se poser ouvertement en rival du président russe, en proposant sur des points essentiels une politique opposée pour la Russie. Ainsi Poutine reprochait à Khodorkovsky ses liens avec la bourgeoisie américaine dans la mesure où cela allait à l’encontre de certains intérêts nationaux de la bourgeoisie russe.

Le PDG de Ioukos s’était engagé avec Dick Cheney et Condoleeza Rice, représentants politiques des trusts pétroliers américains. Il avait investi 300millions de dollars dans le fond Carlyle lié au clan Bush. Il prétendait intervenir dans les choix de stratégie internationale des exportations de pétrole. Or le pétrole et le gaz russes représentent, surtout en une période de relative pénurie et de prix élevés, l’atout majeur pour la Russie. La prise de position publique de Khodorkovsky contre la présidence russe dans une affaire d’oléoducs avec la Chine a provoqué son arrestation.

« Toute une partie de l’échiquier politique, fait remarquer Jean Radvanyi, auteur du livre intitulé ’La nouvelle Russie’, y compris dans les cercles les plus réformateurs, considère comme une nécessité vitale de préserver un contrôle ’national’ sur les segments clefs de l’économie ».

Les dirigeants de l’État russe, quand ils en étaient encore à vouloir favoriser l’émergence d’une classe de profiteurs, insistaient sur la faiblesse de l’État russe, faiblesse convenant alors parfaitement aux affairistes, y compris les plus liés aux groupes mafieux. Suite à la mise aux enchères puis au dépeçage de la propriété d’État, il convient maintenant de passer à l’étape suivante. Pour cela il faut que l’État établisse des règles, notamment le paiement des impôts, et les fasse respecter, y compris en tapant si nécessaire sur certains francs-tireurs qu’il avait laissé s’enrichir. En échange, Poutine accorde à la grande bourgeoisie une sorte de garantie des biens accaparés depuis 1990. Dès qu’il rencontre des patrons ou des oligarques qui s’inquiètent de l’affaire Khodorkovsky, c’est ce qu’il s’échine à leur répéter.

DEVENIR UNE PUISSANCE ECONOMIQUE REGIONALE

Maintenant qu’est acquise l’intégration de la Russie au monde capitaliste, son président a charge d’y défendre les intérêts particuliers de sa bourgeoisie. Les relations internationales de la Russie sont devenues le moyen d’étendre les affaires des trusts russes. Comme tous les chefs d’État, celui de Russie est l’agent commercial de ses bourgeois nationaux.

Défendre les intérêts nationaux de la bourgeoisie russe nécessite un État qui parle haut et fort, y compris à l’étranger - et même, à l’occasion, face aux USA. Si Poutine a inauguré sa première présidence par un soutien appuyé à l’impérialisme américain suite aux attentats du 11 septembre 2001, la cuvée « Poutine 2004 » a une saveur beaucoup plus nationaliste, et plus circonspecte à l’égard des USA. Il faut dire que nombre d’intérêts nationaux de la Russie s’opposent aux visées américaines sur la Géorgie et sur le pétrole de la mer Caspienne ; à l’inverse, les États-Unis voient d’un mauvais œil les relations de la Russie avec l’Iran ou la Chine et n’ont guère apprécié que la Russie refuse de cautionner la guerre américaine en Irak. Au point que The Economist du 25 septembre 2004 titrait « Les relations de la Russie avec l’Ouest se dégradent ». En réalité, c’est surtout les relations avec les États-Unis qui se sont partiellement refroidies. Du coup d’ailleurs la France et l’Allemagne y ont vu une opportunité de réchauffer les leurs avec Poutine, au point que Chirac et Schröder n’ont pas hésité à lui rendre visite pour lui apporter un soutien explicite à sa politique contre le peuple de Tchétchénie.

La France et l’Allemagne affirment, face aux USA, que le monde doit être multipolaire. Lors de la même visite, à Sotchi, Chirac a donc chanté à Poutine sa propre chanson : la Russie est un pays « qui a vocation à fournir lui-même un des pôles du monde de demain. » La convergence étant certainement renforcée par le fait que l’Europe sera un partenaire économique fondamental pour la Russie, l’alliance Paris-Berlin-Moscou réalisée lors de la guerre d’Irak semble se porter mieux que jamais. À l’inverse, la Russie accuse le bloc USA-Angleterre d’accueillir des dirigeants tchétchènes ou de s’appuyer sur les difficultés russes en Tchétchénie pour avancer leurs intérêts dans la région.

Il est bien hasardeux de spéculer sur la place que pourrait occuper à l’avenir l’économie russe sur l’arène mondiale. Pour le moment, le pillage de l’industrie russe a surtout servi à édifier des fortunes en provoquant un effondrement de la production. Rien ne dit cependant que l’industrie russe se désintègre totalement et que la Russie s’en tienne au rôle de simple fournisseur de matières premières. Il est, par contre, très improbable que la Russie soit capable dans un avenir proche de jouer un rôle économique proportionné à la place politique de l’ex Union soviétique. La politique de Poutine consiste à viser un résultat intermédiaire, celui de puissance économique régionale.

EN TCHETCHENIE AUSSI, UNE GUERRE POUR LE PETROLE

L’action terroriste contre une école en Ossétie du Nord et son bilan meurtrier a ramené sur le devant de la scène la boucherie que mène la Russie contre le peuple de Tchétchénie (la troisième guerre depuis 1994). Peu avant, le président Poutine se flattait d’avoir mis fin à cette guerre, annonçant l’élection « libre » d’un président tchétchène prétendument élu à 73%, avec une participation de plus de 85% ! Loin d’être terminée, la guerre semble s’étendre à l’ensemble du Caucase du nord. La guerre continue et le bilan meurtrier s’allonge : 4749 soldats russes auraient été tués dans cette guerre entre août 2002 et août 2003. Ces chiffres donnent une idée du bilan effroyable pour les civils tchétchènes, l’armée russe ayant carte blanche pour terroriser la population. Enlèvements, tortures et exécutions sommaires sont monnaie courante. Quant à la capitale, Grozny, elle a été entièrement rasée par l’aviation et l’artillerie, à trois reprises, à chaque fois que la guerre a recommencé.

La Russie, embourbée dans le conflit tchétchène, s’en sort d’autant plus difficilement que l’enjeu dépasse largement cette seule région. Il implique les autres pays du Caucase du nord, mais aussi toute la région de la mer Caspienne dont les réserves pétrolières attisent de nombreuses convoitises, en particulier celles des USA.

Depuis le 11 septembre 2001, sous prétexte d’anti-terrorisme, les troupes américaines et l’OTAN se sont implantés dans toute la région et particulièrement en Géorgie. Ce pays, qui s’est dit prêt à accueillir des pipe-lines évacuant le pétrole de la Caspienne vers les USA, accueille des bases militaires américaines. Les USA visent tout particulièrement la région de la mer Caspienne avec ses grandes réserves d’hydrocarbures. L’oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan et celui (en construction) de Bakou-Tbilissi-Erzerom montrent l’importance de la Géorgie et aussi du Caucase du sud (Arménie, Géorgie, Azerbaïdjan) pour les USA. Ces oléoducs sont considérés par la Russie comme de purs actes d’agression des USA.

Le président géorgien Mikhaïl Saakachvili déclarait dans la revue française Politique Internationale de juillet 2004 : « Les Américains ont contribué à l’entraînement de nos unités d’élite. Aujourd’hui, la Russie est frustrée de voir que l’influence occidentale s’accroît dans la région. (...) La Géorgie occupe la deuxième place mondiale pour ce qui est du montant d’aide directe américaine par habitant. » Depuis 2002, 200 bérets verts américains sont à l’œuvre en Géorgie et le pays a signé au printemps 2003 un accord, sans comparaison au monde, qui autorise toute unité américaine à séjourner à tout moment sur le sol géorgien sans demande préalable.

La Russie s’accroche avec d’autant plus d’âpreté au Caucase du nord (Tchétchénie, Daghestan, Ingouchie, Ossétie du nord) que le Caucase du sud est investi par les USA. La riposte russe aux tentatives des dirigeants géorgiens de se lier aux États-Unis a consisté en pressions économiques, militaires et politiques contraignant la Géorgie à adhérer à la CEI, cet ensemble d’États formé autour de la Russie. Dans le même temps cette dernière soutient militairement et financièrement l’irrédentisme de plusieurs régions de Géorgie, en Abkhazie et en Ossétie du sud, dont les dirigeants indépendantistes affirment vouloir rejoindre la Russie. Elle y appuie des bandes armées pendant que la Géorgie fait de même contre la Russie dans le Caucase du nord. Directement ou indirectement, les États-Unis ne sont donc pas étrangers aux difficultés russes dans le Caucase. Et comme la guerre d’Irak, la guerre de Tchétchénie a une forte odeur de pétrole. Les civils tchétchènes paient terriblement cher les rivalités impérialistes. Et dans cette sale guerre, on peut dire que Poutine représente très directement les intérêts de l’oligarchie russe.

AU NOM DE « LA DICTATURE DE LA LOI »

On assiste à un durcissement du régime que Poutine, avec son aplomb habituel, appelle « la dictature de la loi ».

Ladite loi n’est guère entrée en ligne de compte dans la façon dont les forces de l’ordre de Poutine en ont fini avec la prise en otage des enfants ossètes. Si le carnage a consterné l’ensemble de la population et suscité bien des doutes, Poutine s’en est servi immédiatement à son avantage en annonçant dans les jours qui ont suivi toute une série de mesures autoritaires au nom de la lutte anti-terroriste : les gouverneurs et les présidents des républiques (sur lesquels Poutine a fait porter la responsabilité du développement du terrorisme et l’incompétence des forces de l’ordre au cours de la prise d’otages de Beslan), devront désormais avoir l’aval du pouvoir central pour être candidats ; les candidatures libres à la douma ne seront plus possibles et les candidats députés devront l’être sur listes ; renforcement du contrôle sur les médias, à commencer par la démission forcée du rédacteur en chef des Izvestias (accusé d’avoir fait preuve de sentimentalisme au moment de l’assaut des forces de l’ordre à Beslan) ; annonce du rétablissement prochain du passeport intérieur réglementant le droit de libre résidence pour les Russes.

Le chantage de Poutine est le suivant : soit un pouvoir dur et répressif et la défense sans faiblesse du territoire russe, soit de nouveaux actes terroristes, le déclin du pays et la misère pour la population. Il s’adresse ainsi à nombre de travailleurs poussés par la misère ou de petits bourgeois soucieux de renouer avec leurs illusions déçues qui veulent voir en Poutine un possible sauveur. L’aspiration à la démocratie, encensée en 1988-89 et de plus en plus écornée depuis, peut donc être remisée au rang d’accessoire inutile. C’est en tout cas le nouveau credo de la bourgeoisie russe.

ET LE PROLETARIAT ?

La condition des ouvriers a gravement empiré depuis quinze ans. La journée de travail dure entre 10 et 12 heures, la semaine entre 70 et 75heures et nombre de salaires restent impayés. La durée de vie moyenne d’un ouvrier est passée de 63 ans en 1985 à 53 ans en 1998.

Comme si la clochardisation et la misère n’avaient pas encore assez sévi, Poutine s’emploie plus que jamais à faire payer les travailleurs et à brider leurs maigres droits. Le pouvoir central affirme vouloir se délester des charges de la politique sociale et rendre celle-ci aux autorités locales et provinciales (sans bien sûr leur transférer les moyens de l’assurer). Un nouveau code du travail est entré en vigueur en 2000 (le précédent datait de 1971) qui réduit encore les droits des travailleurs. Le droit de grève est de plus en plus fermement combattu. Les syndicats plus que jamais encadrés.

À la demande de Poutine, la douma russe a voté au début août2004 une loi qui entrera en vigueur en janvier 2005 et qui supprime de nombreux avantages sociaux. Ces droits à bénéficier des services publics (transports, santé ou électricité) concernaient les « héros du travail », les invalides, les anciens combattants et les retraités. Seuls les plus pauvres continueront à percevoir des allocations oscillant entre 20 et 96 euros par mois (selon L’Humanité du 5 août 2004). Autant de mesures visant à favoriser l’exploitation. Poutine se fait le champion de la réduction du coût du travail dans un pays où même les salariés ayant un emploi fixe n’arrivent pas à survivre avec leurs revenus !

Bien sûr, à partir de 1989, les travailleurs ont acquis le droit de manifester et le droit de grève a été légalisé. Ils ont un droit à l’information comme les autres citoyens. Mais cela n’est que théorique. En fait, le nombre de médias et d’organisations ouvrières est très réduit. Pour la plus grande part, il s’agit des anciens « syndicats » staliniens reconvertis et ils sont plutôt en baisse. Les travailleurs n’ont pratiquement pas de représentants dans les parlements et autres organismes dirigeants de la société.

La classe ouvrière n’a aucune sympathie pour les oligarques qu’elle considère comme des voleurs et des bandits. Beaucoup se tournent vers l’État et comptent sur la répression pour apporter la solution. Le nationalisme reste le principal piège, bien des gens modestes ne voyant dans les drames de la Russie que le résultat de l’oppression des pays occidentaux. Le racisme anti-caucasien est un poison tout aussi dangereux. Les idées fascistes se développent sur le terreau de la misère et de la démoralisation.

Cela dit, les travailleurs ont mené des luttes importantes depuis 1989. Ce sont les mineurs qui ont connu les mouvements les plus importants en 1989-91, puis à nouveau en 1993. De fin 1996 à septembre 1998, les grèves ont connu un début de généralisation, touchant surtout les enseignants et les personnels de santé. Un million d’ouvriers ont fait grève au cours de l’année 1998. Boris Kagarlitsky, dans son livre La Russie aujourd’hui, les décrit ainsi : « Ces fameuses grèves de l’industrie du charbon qui paralysèrent les mines les unes après les autres, furent un choc tant pour les directeurs que pour les responsables syndicaux. Lors des arrêts de travail, des dirigeants ouvriers émergèrent et les mineurs prirent confiance en leur force. (...) En 1989 et 1990, des comités ouvriers apparurent dans toutes les régions minières de l’URSS. (...) Au printemps 1994, les retards dans le versement des salaires déclenchèrent une nouvelle vague d’actions collectives. (...) Au cours d’une grève générale à Nadym, centre de l’industrie du gaz en Sibérie occidentale, les grévistes prirent le contrôle de la ville. Les mineurs formulèrent des revendications d’ordre politique. (...) En 1998, l’aggravation de la crise sociale contraignit les travailleurs à chercher une issue par eux-mêmes. Leur réponse à la politique gouvernementale prit la forme d’une ’’guerre du rail’’ déclarée à l’été 1998. Ayant perdu patience, les ouvriers se mirent à bloquer les principales voies ferroviaires. (...) En 1999, une bataille fut livrée au sein du combinat cellulose de Vyborg. Le collectif ouvrier se révolta contre le rachat des parts de l’entreprise par des Américains. (...) Les autorités envoyèrent les forces spéciales à l’assaut de l’usine. Les forces spéciales, voyant que les ouvriers prenaient le dessus, ouvrirent le feu sur la foule. Plusieurs personnes furent blessées mais les ouvriers ne reculèrent pas.(...) »

Des phases de mécontentement massif, la classe ouvrière russe en a donc connues à plusieurs reprises (du fait des salaires impayés, des licenciements, de l’inflation massive ou des menaces de fermetures), mais ces réactions, pour importantes qu’elles furent, sont restées sporadiques - ni plus ni moins, en fait, que dans les riches pays occidentaux.

Nul ne peut dire au travers de quelles expériences le prolétariat va reconstruire sa conscience et son organisation. Ce qui est sûr, c’est qu’il en a les moyens. Malgré la chute de la production industrielle, la classe ouvrière reste une force considérable. L’industrie, à elle seule, compte 11millions de salariés parmi lesquels 9 millions d’ouvriers (dont 5 millions dans les grandes entreprises). L’ensemble des salariés représente 72millions de personnes.

La Russie, d’une certaine façon, est peut-être redevenue ce qu’elle était avant la révolution d’octobre : le chaînon le plus faible du capitalisme, « l’homme malade de l’Europe ». La bourgeoisie y est récente et sa mise en place rapide a nécessité d’énormes sacrifices pour les milieux populaires sans apporter bien-être et développement. Les ouvertures démocratiques de la glasnost et la pérestroïka n’ont profité qu’aux représentants bourgeois et petits bourgeois de la population. Pour l’heure, la nouvelle bourgeoisie russe s’en remet au bonapartisme cynique et musclé d’un Poutine. En attendant les prochaines crises politiques. Resterait alors au prolétariat à jouer sa propre partition. Ce ne serait pas le premier retournement historique que réserverait la Russie.

Le 7 octobre 2004

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