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Pologne : « PiS hors de nos chattes ! » ou Retour sur la mobilisation polonaise pour le droit à l’IVG

14 novembre 2020 Article Monde

Oui, « PiS hors de nos chattes », ce slogan populaire des femmes de Pologne en lutte pour la liberté de l’avortement est imagé à souhait ! Le PiS (Droit et justice), parti ultraconservateur qui dirige le pays, est sommé de mettre bas les pattes devant le corps des femmes et le droit de celles-ci, et elles seules, à en disposer ! Un nouvel épisode se joue dans le pays, d’une lutte de plusieurs années qui, ces dernières semaines encore, a fait descendre dans la rue des centaines de milliers de personnes, dont surtout des femmes.

La semaine dernière, le gouvernement ultraconservateur en Pologne était censé entériner une loi visant à restreindre encore le droit à l’avortement et à l’interdire même en cas de malformation grave du fœtus. Grâce à la nouvelle vague de mobilisation massive et opiniâtre, depuis l’annonce de la décision du Tribunal constitutionnel du 22 octobre, cette loi est pour l’instant suspendue. Il aura fallu pourtant braver les pressions du gouvernement qui faisait porter sur les manifestants la responsabilité de l’aggravation de l’épidémie, les cris d’orfraie de l’Église, les menaces de la police et la mobilisation d’une extrême droite dont les milices (dont des dizaines d’hommes encagoulés) peuvent parader et surveiller les églises dans lesquelles les manifestantes ont eu parfois la bonne idée d’aller perturber la messe…  

Une législation obscurantiste, sous influence de la hiérarchie catholique

C’est le Tribunal constitutionnel, par décision de justice, qui a rédigé ce changement dans la loi. Mais en Pologne, les juges de cette cour inféodée au pouvoir sont directement nommés par le PiS dont sont membres Duda, l’actuel président de la République, Kaczynski, chef du parti et vice-président du conseil des ministres. Le choix est politique. On peut difficilement douter de l’implication de toute la clique.

La Pologne aurait alors la législation la plus restrictive d’Europe en matière d’avortement. Déjà sans cette nouvelle attaque, il est aujourd’hui plus facile d’avorter en Inde qu’en Pologne, et l’accès à la contraception y est bien plus réduit qu’en Iran. La pilule du lendemain est ainsi interdite sans ordonnance depuis l’été 2017. Pour l’obtenir, il faut être sacrément déterminée et avoir les poches bien remplies ! D’abord, payer très cher un médecin libéral (les délais sont trop longs dans le public), prier (ou pas !) pour qu’il donne son accord et n’invoque pas sa clause de conscience, puis payer la pilule environ 36 euros en pharmacie [1]. De quoi dissuader celles qui ont peu de moyens. Pour répondre à cette injustice sociale et à cet obscurantisme, un collectif de médecins s’est engagé à délivrer gratuitement des ordonnances, mais il est, sans surprise, débordé et sous la pression constante des lobbies catholiques.   Selon plusieurs ONG, on compterait entre 100 000 et 200 000 avortements clandestins chaque année en Pologne, ou dans des cliniques étrangères. Les femmes recourent parfois à l’avortement clandestin au péril de leur vie et souvent après avoir versé de « jolies » sommes. Pour comparaison, les avortements légaux sont 100 à 200 fois moins nombreux (puisqu’ils ne concernent que les cas de viol, de mise en danger de la mère ou de pathologies graves et irréversibles du fœtus – dernier cas qui vient d’être remis en question). C’est une des raisons pour lesquelles cette nouvelle restriction est massivement rejetée en Pologne, même parmi les soutiens du PiS : d’après les sondages, seuls 11 à 13% des Polonais seraient en faveur de cette loi plus stricte.  

Un mouvement jeune et organisé qui agglomère les mécontentements

En 2016 déjà, le PiS au pouvoir depuis un an avait voulu interdire l’avortement en cas de malformations du fœtus, arguant qu’il fallait refuser une société eugéniste, ce qui avait provoqué la naissance du mouvement Strajk Kobiet (« la grève des femmes », accompagné de son éclair rouge, logo omniprésent et fédérateur). Réactivé depuis le 22 octobre dernier, et très présent sur les réseaux sociaux en raison de la Covid, ce mouvement organise toutes les manifestations même dans les régions rurales du pays. En effet, d’après les organisatrices du mouvement, 90 % des manifestations se sont déroulées dans des villes de moins de 100 000 habitants, avec des manifestantes souvent très jeunes. La « grève des femmes » prend une dimension avant tout politique, plus qu’économique, puisque les manifestations en semaine ont lieu vers 17 heures pour permettre d’y assister après le travail. Néanmoins, le 28 octobre a été appelé comme une journée de grève nationale, et 410 manifestations ont rassemblé des centaines de milliers de personnes [2], ce qui est énorme étant donné le contexte sanitaire. Et malgré les tentatives du gouvernement de culpabiliser les manifestantes responsables de la recrudescence de l’épidémie (ah ! ces femmes diaboliques…), celles-ci ont battu le pavé tous les soirs pendant deux semaines dans certaines villes.

Loin du discours pacifique et politiquement correct, les manifestantes et manifestants se revendiquent ouvertement et fièrement « en guerre » contre le PiS, à coups de slogans volontairement vulgaires qui visent à choquer les trop bien-pensants et à créer un contraste avec la langue de bois politicienne : « PiS hors de nos chattes ! » et surtout « PIS, va te faire foutre ! » sont des exemples répandus de leur truculent répertoire.

Au fil des jours, le mouvement s’est largement politisé et a étendu ses revendications : droit à l’avortement sans restriction, mais aussi libre accès de toutes et tous à la santé, à l’éducation, notamment sexuelle, droits pour la communauté LGBT, ainsi que des revendications politiques comme l’indépendance du Tribunal constitutionnel, la séparation de l’Église et de l’État, sans oublier évidemment la démission du gouvernement, incapable selon les manifestants de répondre à leurs attentes. C’est cette opposition plus profonde et généralisée au gouvernement qui a permis d’élargir le mouvement à d’autres mécontentements qui s’y sont reconnus et d’autres revendications sociales. Dans des sondages, le gouvernement aurait perdu en octobre beaucoup d’une cote déjà en sévère baisse.

La bataille est certainement rude pour faire battre en retraite les idées et pratiques réactionnaires dont l’Église, le PiS au pouvoir et les milices nationalistes [3] se font les chantres, mais elle est déterminée. De nombreuses manifestations se sont encore déroulées jeudi 12 novembre et une grève étudiante est appelée pour lundi 16 novembre. « Ce n’est pas une protestation qui va s’épuiser. C’est une révolution. Le gouvernement ne semble pas le comprendre », a annoncé Bozena Przyluska, l’une des organisatrices du mouvement. Quoi de mieux comme mot de la fin ?

Barbara Kazan


[1Article de Libération du 15/01/2018 : « IVG : les Polonaises poussées à renoncer »

[2430 000 selon la police, le double selon les manifestants.

[3Le groupe Falanga revendique ainsi 10 000 miliciens déployés dans le pays contre les manifestations. Article du Monde du 4 novembre 2020 : « Pologne : manifestation massive pour le droit à l’avortement à Varsovie »

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