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Procès Amber Heard-Johnny Depp ou procès de #MeToo ?

6 juin 2022 Article Société

Le procès en diffamation opposant Johnny Depp à Amber Heard s’est achevé il y a quelques jours. Les deux stars d’Hollywood ont été toutes deux reconnues coupables, mais le verdict est bien plus lourd pour la jeune actrice, condamnée à verser plus de dix millions de dollars de dommages et intérêts à son ex-mari. Ce procès a surtout été l’occasion pour les militants masculinistes de s’en prendre à la libération de la parole des femmes et au mouvement #MeToo. Or, le jugement vient pitoyablement appuyer leur complainte contre les femmes qui ne se laissent pas faire.

Un procès aux allures de revanche

Johnny Depp poursuivait en justice son ex-compagne pour diffamation avec « malveillance », pour avoir écrit en 2018 dans le Washington Post une tribune intitulée I spoke up against sexual violence – and faced our culture’s wrath (J’ai parlé contre la violence sexuelle, et j’ai fait face à la colère de notre culture), tribune dans laquelle la jeune actrice ne citait pas nommément Johnny Depp. En juillet 2020, l’acteur d’Edward aux mains d’argent avait déjà poursuivi Amber Heard devant la justice britannique contre un article du tabloïd The Sun le qualifiant de mari violent. La Haute Cour de justice de Londres, après avoir décortiqué la vie du couple, avait estimé que les propos d’Amber Heard étaient « substantiellement vrais ». Le procès de Fairfax en Virginie (États-Unis), prend donc un air de revanche pour l’acteur. Le procès s’est transformé en un show médiatique, retransmis en direct pendant plus de six semaines. Commenté par des millions de personnes, il a donné lieu à un déferlement de misogynie.

Les machistes de la planète se sont fait jury à la place du jury sur les réseaux sociaux : Amber Heard était coupable et Johnny Depp victime. Elle fut alors menacée de mort, traitée de menteuse, de sorcière ou encore d’être une psychopathe cherchant à construire sa carrière aux dépens de Johnny Depp, victime, lui, de manipulation. Depp est ainsi devenu le symbole des violences domestiques faites aux hommes, prétendument invisibilisées par l’hypocrisie de la vague #MeToo, qui aurait sacralisé la parole des femmes dans notre société.

Le défouloir médiatique : un moyen de pression contre les victimes

Aux États-Unis, les faits divers, les affaires criminelles, la « téléréalité judiciaire » et la théâtralisation des débats font partie d’un business très juteux, qui constitue un des piliers de la culture américaine. À tel point que les avocats y sont devenus des experts en communication et en image. Le fond de l’affaire portait d’ailleurs moins sur les faits que sur l’évaluation de l’impact des différentes allégations des deux parties sur la « réputation » et « l’image » de l’un ou de l’autre. Le procès s’est joué sur le terrain tristement connu de toutes les femmes : « parole contre parole ». Et sur ce terrain, les victimes de violences domestiques et d’agressions sexistes et sexuelles peinent à se faire entendre. Il s’agissait donc d’évaluer la crédibilité des parties, non pas uniquement sur un ensemble de preuves, mais bien sur une appréciation de sympathie. Johnny Depp, comédien international de longue date, entouré d’avocats spécialisés dans la gestion de l’image médiatique, avait déjà gagné bien avant que le verdict ne tombe. Les allégations n’ont pas tardé à arriver sur le fait qu’Amber Heard serait une mauvaise actrice, puisque n’ayant pas réussi à jouer « le rôle de sa vie » : celui de victime.

Le passage au tribunal est une méthode d’intimidation, qui ne date pas d’aujourd’hui, pour réduire au silence les victimes. Le chanteur Marilyn Manson, l’un des proches soutiens de Johnny Depp, a lui-même porté plainte contre son ex-compagne Evan Rachel Wood, qui l’accuse de viol. En France, Patrick Poivre d’Arvor a porté plainte pour « dénonciation calomnieuse » à l’encontre de seize femmes qui l’accusent d’agression sexuelle ou de viol, les accusant en retour de chercher leur heure de gloire en surfant sur la vague #MeToo. En 2020, l’ancien ministre Pierre Joxe avait assigné en diffamation l’écrivaine Ariane Fornia en raison d’une tribune l’accusant de harcèlement sexuel.

Que nous dit réellement ce procès pour la condition des femmes ?

Depp est une star du showbiz, certes un peu Bad Boy. Comme un certain nombre de stars, il est alcoolique et se drogue, et c’est ce qui le dédouanerait de toutes violences : sous l’empire de substances, il ne saurait être responsable ! D’ailleurs, souvent, il ne « se souvient pas ». Lorsqu’il rabaisse sa femme, l’humilie ou recourt à la violence physique, ce serait par épuisement d’entendre les critiques de celle-ci à son égard. À l’inverse, la consommation de drogue d’Amber Heard est jugée doublement sévèrement pour avoir incité Depp au lieu de l’apaiser – là où son ex-femme Vanessa Paradis aurait au contraire réussi ! Un discours classique, rendant les femmes responsables du comportement de leur conjoint.

Ce procès fait aussi ressortir le stéréotype tenace de la bonne victime, celle qui souffre mais ne se rebelle pas. Depp est un grand acteur, généreux, charitable, un mec sympa, il ne peut donc pas être un agresseur. Heard, elle, n’est pas une « bonne » victime : elle a hurlé, insulté, menti, frappé, pire elle s’est même moquée de lui. Peu importe, donc, si elle en prend la responsabilité à la barre en déclarant s’être défendue, peu importe si elle explique avoir été dans un environnement toxique favorisant de toutes parts la violence dans un rapport inégal face à un homme plus âgé et influent. Quoi qu’elle dise ou fasse, elle reste perdante puisqu’elle n’est pas une victime parfaite.

Au fur et à mesure des témoignages d’Amber Heard, les vidéos se sont multipliées pour moquer les violences sexistes et sexuelles qu’elle dénonce. Participant à une « chasse aux sorcières » 2.0, notamment sur TikTok, ces vidéos ont fait des millions de vues et participé à banaliser le fait de se moquer publiquement des témoignages d’agression. Derrière le hashtag #JusticeForJohnnyDepp, qui a totalisé près de vingt milliards de vues, se retrouvent indistinctement des fans de Johnny Depp, des spécialistes d’affaires criminelles, des youtubeurs, mais aussi des militants antiféministes et masculinistes s’en donnant à cœur joie.

N’en déplaise à ces militants machistes, les chiffres vertigineux démontrent encore aujourd’hui qu’il n’existe pas un rapport d’égalité entre les femmes et les hommes et face aux violences de genre. Aujourd’hui, 736 millions de femmes dans le monde ont subi au moins une fois des violences physiques ou sexuelles de la part d’un partenaire ou d’une autre personne, le plus souvent de leur entourage. En 2018 plus d’une femme sur sept avait subi des violences physiques ou sexuelles de la part de son partenaire et cela avant l’augmentation des violences conjugales durant les confinements. Dans le monde, 81 000 femmes ont été tuées en 2020, plus de la moitié par leur partenaire ou un membre de leur famille. Moins de 40 % des victimes demandent de l’aide. Celles qui le font se tournent majoritairement vers leurs proches et non les institutions de santé ou judiciaires. En France, une victime sur dix porte plainte pour viol. 66 % des femmes entendues par l’association militante #NousToutes ont témoigné ne pas avoir été prises en charge correctement dans les commissariats, dénonçant la « double peine » : celle de la violence de n’être ni écoutées, ni crues, ou encore des pressions exercées contre elles pour qu’elles se taisent.

Fin de partie pour #MeToo ou encouragement à toutes les femmes de se révolter plus fort ?

À l’issue du procès, Amber Heard a déclaré avoir perdu son droit à parler librement et a dit craindre un retour en arrière pour l’ensemble des femmes. Cinq ans après le début du mouvement #MeToo et l’affaire Weinstein, les experts alertent sur l’effet dissuasif à long terme sur les femmes qu’aurait le résultat de ce procès et le risque de futurs procès du même genre.

D’autant que la condamnation judiciaire et médiatique d’Amber Heard s’inscrit dans un contexte de recul des droits et de la condition féminine. Aux États-Unis, comme partout dans le monde, les discours et les attaques contre les femmes, contre l’avortement notamment, se multiplient, tout comme les propos réactionnaires en général, sexistes, racistes, et la haine anti-LGBT+.

Les femmes du monde entier ont encore bien du chemin à parcourir avant de se faire réellement entendre. C’est en s’organisant dans les mobilisations, bien plus que dans les cours de la justice bourgeoise, qu’elles pourront faire respecter leurs droits, tout comme en acquérir de nouveaux. C’est en déracinant ce système d’exploitation capitaliste, qui se nourrit de toutes les oppressions et discriminations, que les femmes pourront réellement et définitivement conquérir leurs droits et leur émancipation.

Nora Debs

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