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Motion : à propos de la Russie

(Motion soumise par la Fraction au congrès de LO de 2003)

1er décembre 2003 Monde

Devant le schématisme de certains de ses disciples qui pour coller à la lettre oubliaient l’esprit et la méthode de ses écrits, Marx aimait à répéter : « moi, je ne suis pas marxiste ».

Pourrions-nous faire dire la même chose à Trotsky aujourd’hui ?

Ainsi d’un de ses apports les plus importants à la théorie, son analyse du stalinisme et de la dégénérescence de l’URSS.

Faut-il donc rappeler pourquoi il qualifiait celle-ci d’État ouvrier dégénéré ?

Ouvrier parce que cet État continuait à défendre un certain nombre de conquêtes de la révolution prolétarienne et d’abord l’expropriation des classes possédantes, expropriation qui était préservée grâce au maintien de l’abolition totale de la propriété privée, la nationalisation complète des moyens de production et le monopole du commerce extérieur. Les « traits » qui en faisaient encore un État ouvrier.

Mais dégénéré parce que le prolétariat avait été lui radicalement exproprié du pouvoir politique par la bureaucratie.

Poursuivant son analyse, il qualifiait cette bureaucratie de caste. D’abord pour se distinguer de tous ceux qui voyaient dans l’URSS une nouvelle société de classe d’un nouveau genre, celle qui éventuellement allait succéder dans l’histoire au capitalisme (on peut juger aujourd’hui de l’inanité de ces théories). Mais surtout et avant tout pour essayer de prévoir quel avenir ou plutôt quels avenirs possibles pour l’URSS, la bureaucratie et la classe ouvrière. Car à quoi sert une théorie si ce n’est à déduire un certain nombre de conséquences prévisibles ? A fortiori une théorie révolutionnaire ! Et à plus forte raison marxiste !

Et c’est justement dans cette vision et prévision du futur, et du coup des tâches qu’il assignait au prolétariat révolutionnaire, que réside la valeur de la théorie trotskyste et, pourrions-nous dire si nous ne nous méfiions pas des grands mots, le génie de Trotsky (mais bizarrement c’est ce qu’oublient des camarades qui considéreraient comme une injure qu’on dise d’eux qu’ils ne sont pas trotskystes).

De l’état instable de la bureaucratie, il tirait qu’elle ne pouvait qu’être - et pas dans mille ans, mais à une échelle historique prévisible - soit renversée par la révolution politique d’un prolétariat qui reprendrait le pouvoir (perspective pour laquelle il militait, évidemment), soit par la contre-révolution sociale de la bourgeoisie qui non seulement se réapproprierait ce pouvoir mais réintroduirait la propriété privée et le capitalisme. Est-ce tout ? Évidemment, non.

Trotsky se devait d’examiner aussi l’hypothèse où ni le prolétariat ni la bourgeoisie n’aurait à brève échéance les forces de réaliser cette tâche. Alors tout aussi logiquement que ces deux premières hypothèses, déduites de son analyse de la bureaucratie, caste sociale instable qui ne pouvait durer longtemps sur la base d’un État ouvrier, il en formulait une troisième : que la contre-révolution sociale serait faite par cette bureaucratie elle-même, qui rétablirait la propriété privée et le capitalisme à son profit et se transformerait alors en bourgeoisie. Ce n’était pas pour lui, à la veille de la Seconde Guerre mondiale et des gigantesques bouleversements qu’il entrevoyait, le futur le plus probable. Mais c’est bien celui qu’il a envisagé à maintes reprises, en particulier tout à fait clairement dans son ouvrage le plus développé sur la nature de l’URSS et de la bureaucratie, La révolution trahie.

Et c’est très exactement ce qui s’est passé. Ni le prolétariat ni la bourgeoisie n’ayant pu renverser l’État soviétique (pour des raisons qu’il serait trop long de discuter ici), c’est donc la bureaucratie qui à partir de la fin des années quatre-vingt a entrepris la contre-révolution sociale. Et qu’elle a réussie vite, peut-être même au-delà de ses propres espérances (souvenons-nous comment Gorbatchev y allait prudemment les premières années !). En dix ans, aucun des traits qui selon Trotsky faisait de l’URSS un État ouvrier « quand même », n’est resté : retour de la propriété privée des moyens de production, privatisation des entreprises à 80 %, liquidation du monopole du commerce extérieur.

Car dire que « certains traits de la société soviétique ( »soviétique«  ? Il y encore aurait là-bas une société »soviétique« pour le ou les camarades qui ont rédigé ce paragraphe ? Leur plume a dû fourcher - NDLR) ne s’expliquent pas sans un raisonnement basé sur les analyses trotskystes » (projet de « Fondements programmatiques de notre politique ») n’est en rien une explication ni une raison pour « ne pas remettre fondamentalement en cause » la notion d’État ouvrier dégénéré. Que certains traits de la Russie d’aujourd’hui (la Russie, pas l’URSS qui n’existe plus, enterrée par la bureaucratie elle-même) s’expliquent par l’URSS d’hier, évidemment ! Quel pays au monde dont le présent n’est pas en partie expliqué par le passé, surtout le passé immédiat, mais même aussi plus lointain ? Certains historiens trouvent (et pas forcément à tort) dans la France d’aujourd’hui et son État, des traits du colbertisme. Qui dirait pour cela que la France est un État de monarchie absolue ? Ridicule, évidemment. Chacun comprend que pour définir la nature de l’État il faut se référer aux traits fondamentaux du moment, pas aux traces forcément restantes d’hier, d’avant-hier ou d’il y a des siècles. Or la Russie d’aujourd’hui a bien perdu tous les traits essentiels qui, selon Trotsky lui-même, faisaient de l’URSS un État ouvrier dégénéré.

Nous pouvons donc bien ajouter d’innombrables superlatifs à cette caractérisation, comme il a été fait lors d’un récent Cercle Léon Trotsky sur l’URSS (« un État ouvrier dégénéré à décomposition avancée »), l’accumulation des mots ne change rien au fait qu’il y a eu un bond (en arrière) qualitatif dans la nature de la société russe ces derniers quinze ans. Ne pas voir cela, c’est refuser de regarder et d’analyser la réalité, ce qui est tout de même le premier principe de la méthode marxiste et trotskyste. Ne nous ridiculisons pas en gravant notre aveuglement dans le marbre des statuts.

Motion

C’est l’analyse trotskyste qui a permis de comprendre la nature de la contre-révolution engagée par la bureaucratie elle-même à la fin des années quatre-vingt et qui a abouti à la fin de l’URSS et à la restauration de la propriété privée et du capitalisme. Cette contre-révolution a liquidé le soi-disant « camp socialiste » et ramené tous les pays qui formaient l’URSS au sein du monde bourgeois et impérialiste. Les prolétariats de tous ces pays se trouvent maintenant pour l’essentiel dans une situation politique et sociale fondamentalement semblable à celle du reste du prolétariat mondial. C’est directement contre le capitalisme et les capitalistes et un État au service de ceux-ci qu’ils ont maintenant à mener leur combat quotidien comme une lutte de classe de longue haleine. Et du coup le programme immédiat comme les tâches à long terme des militants ouvriers révolutionnaires russes, la reconstruction d’un parti ouvrier et d’une internationale communistes révolutionnaires, ne se distinguent plus non plus dans les grandes lignes de celles des militants ouvriers révolutionnaires du reste du monde bourgeois et capitaliste.

8 novembre 2003

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