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Les élections en Argentine ouvrent une crise politique gouvernementale et de nouveaux défis pour les révolutionnaires

19 septembre 2021 Article Monde

(Photo : le président argentin Alberto Fernandez et la vice-présidente Cristina Kirchner, 12 septembre 2021)

Les élections survenues dimanche 12 septembre en Argentine ne devaient être qu’une étape avant la véritable consultation de novembre 2021 puisqu’il s’agissait de primaires en principe sans conséquences majeures. Elles devaient marquer une étape après deux ans au pouvoir des péronistes, un courant nationaliste bourgeois avec une forte composante populaire. Ce système complexe des PASO (Primaires Ouvertes Simultanées et Obligatoires) a été créé il y a une décennie sous la présidence des Kirchner (péronistes) pour contraindre le bloc conservateur à des coalitions électorales instables, renforcer la position centrale du péronisme qui oscille toujours entre les aspirations de sa base sociale et la grande bourgeoisie qui l’utilise, et exclure l’émergence d’une troisième force (en établissant des paliers stricts pour la reconnaissance électorale nationale).

Mais les manœuvres institutionnelles ne durent qu’un temps. Les résultats ont ouvert une crise majeure au sein de la coalition péroniste au pouvoir en révélant une poussée électorale de la droite conservatrice et de nouveaux défis pour la troisième force politique nationale incarnée par une coalition électorale trotskiste, le Front de la Gauche des Travailleurs – Unité (FIT-U en castillan – la « gauche » en Argentine désigne ce que ce que nous appelons ici en France l’extrême gauche).

Le péronisme 2.0 incapable de contenir la polarisation sociale

Depuis 2019, le continent sud-américain est traversé par un renouveau de l’intervention massive, directe et souvent auto-organisée des milieux populaires et pauvres qui, par centaines de milliers, du Chili à l’Équateur en passant par le Paraguay, la Colombie et d’autres pays encore, ont participé à des grèves nationales, des assemblées populaires, des affrontements directs avec les forces de répression, mettant en avant des revendications sociales et démocratiques dans un contexte général de marasme économique.

La pandémie a aggravé la situation. On a assisté en 2020 à un effondrement social sur l’ensemble du continent : 806 000 morts du Covid sur 25 millions de cas, 39 millions d’emplois à temps complet détruits selon l’Organisation internationale du travail. Le nombre de pauvres, selon les estimations de la CEPALC [1], a augmenté de 22 millions, portant le chiffre total à 209 millions.

Cette forte contestation politique, sans être toutefois en mesure de renverser les régimes en place, est un élément essentiel de la situation du continent dont l’Argentine est restée pour l’instant à l’écart. Cela s’explique en partie par la présence du péronisme, un courant nationaliste bourgeois vivace depuis la Deuxième guerre mondiale et qui repose encore aujourd’hui sur une large base sociale populaire, une forte implantation syndicale avec près de 30 % de syndiqués. Traversé de profondes contradictions politiques et sociales, le péronisme du XXIe siècle essaye de maintenir indûment l’image d’un courant promoteur d’un développement national (cf. ses prétentions à industrialiser le pays), sensible aux aspirations populaires avec un programme social qui se résume à un puissant clientélisme, mais qui s’est bien acclimaté à la mondialisation, aux directives du Fonds monétaire international et aux profondes transformations de la société argentine, notamment de ses maîtres : la bourgeoisie dont l’assise repose sur l’exportation des matières premières, en particulier agricoles.

Explosion de la pauvreté

La hausse des prix des matières premières au cours de la dernière décennie lui a donné un poids grandissant sur les marchés mondiaux et, en retour, sur la scène nationale. Mais la distribution n’est pas le fort de la bourgeoisie argentine, et le péronisme rénové et social de Fernandez n’a en rien empêché une polarisation sociale croissante. Avec un salariat en chute libre, avec l’effondrement des « petits boulots » (le secteur dit informel), l’explosion de la pauvreté rend visible ce fossé social qui se creuse. L’inflation sur l’année 2021 est estimée par les institutions économiques à plus de 30 %, mais la revue The Economist du 17 septembre l’évalue à plus de 50 %. Alors que Buenos Aires est la métropole la plus riche par habitant du continent, les inégalités n’ont cessé de croître : 64 % des enfants vivent sous le seuil de pauvreté, 7 % des habitants de la capitale fédérale ne mangent pas tous les jours contre 27 % sur le Grand Buenos Aires. Les aides indirectes ne compensent pas une inflation à deux chiffres. Les organisations populaires, comme Barrios de pie (Quartiers debout) estiment que, pour maintenir le niveau du panier des ménages et leur éviter de passer sous le seuil de pauvreté, il faudrait augmenter les revenus de 57 %. Rolando Astarita, économiste marxiste, a établi que, entre 2018 et 2019, les salaires ont perdu 35 % du pouvoir d’achat qu’ils représentent du fait de l’inflation et que, malgré les aides et les primes du gouvernement, la population vivant sous le seuil de pauvreté est passée de 25,7 % au second trimestre 2017 à 43 % au second trimestre 2021. À la veille des élections, cette situation était connue de tous, journalistes, politiciens ou habitants des quartiers pauvres. L’Indec (l’Insee argentin) a montré au premier trimestre 2021 une croissance de la fuite de capitaux, illustrant que la bourgeoisie argentine sait compter et mettre à l’abri le fruit de ses rapines. Le président Fernandez justifiait sa politique en déclarant : « Je préfère avoir 10 % de pauvres que 100 000 morts [du Covid] ». L’Argentine aura eu les deux, et largement.

Des résultats électoraux aux airs de sanction

Les résultats des primaires ont surpris les péronistes (Frente de Todos, 6 863 000 voix, soit 31,03 % des suffrages) et constituent une sanction sévère sur le plan national, la droite (8 852 000 voix, 40,02 %) l’emportant largement. Mais, plus grave pour le gouvernement, celui-ci est contesté y compris dans ses bastions. Avec les résultats les plus bas depuis 1946, le péronisme a perdu la majorité sur le plan national : il a perdu 14 provinces (sur 24 en comptant le district fédéral), ses bastions (Santa Cruz, le Chaco, toutes les grandes villes y compris la province de Buenos Aires [2]). Même les bastions du péronisme (faussement) dissident comme Tigre ou Chubut sont tombés. L’abstention populaire a été forte (alors que le vote est censé être obligatoire) puisque la participation a été de seulement 67 % (10 points de moins que lors de la dernière consultation).

La première réaction de bien des commentateurs, y compris parmi les révolutionnaires, a été d’y voir une droitisation de la scène électorale. Il y a bien sûr une part de vrai dans ce constat rapide, et la présence de l’extrême droite avec 10% à Buenos Aires semble accréditer cela. Mais les conservateurs et la grande bourgeoisie qui se tient derrière eux ne pavoisent pas et ont même été étonnamment réservés. Le triomphe électoral des conservateurs a été discret, les ténors de la droite expliquant que les vraies élections de novembre n’étaient pas gagnées. La presse conservatrice et patronale a souligné quant à elle les graves problèmes politiques que l’échec péroniste mettait au grand jour. Même le Financial Times a prévenu le milieu des entrepreneurs et des investisseurs de ne pas se réjouir de la situation et de ne pas attendre une alternance électorale en douceur. Jeudi 16 septembre, à 7 heures du matin, six ministres démissionnaient, révélant au grand jour la lutte entre les partisans de l’ex-présidente et actuelle vice-présidente Christina Kirchner qui appuient une politique plus libérale et les partisans du président, Fernandez, au gouvernement. La CGT et les organisations de chômeurs en lutte (piqueteros) péronistes ont tout de suite appuyé le gouvernement contre ce qu’on a appelé ironiquement « un coup d’État de palais » de Christina Kirchner. Le péronisme apparaît, peut-être pour un temps, ouvertement divisé avec la guerre qui s’étale au grand jour au sommet de l’État laissant une crise institutionnelle, parlementaire s’ouvrir. Peut-être même une crise de régime. Mais il ne faudrait pas s’imaginer une aile du péronisme qui serait un moindre mal entre l’exécutif responsable de la situation présente et le secteur autour de Christina Kirchner. D’ailleurs une solution d’équilibre a été trouvée samedi 18 septembre car aucun des courants péronistes n’a réussi à s’imposer seul. La nomination de Manzur (affairiste et même mafieux), baron de la province de Tucumán, donne le ton sans aucune ambiguïté. Militant anti-avortement proche de l’Opus Dei, à la richesse insolente dans une province pauvre, il a appliqué des politiques d’austérité, œuvré au démantèlement du secteur de la santé au profit du privé (où il a ses intérêts), participé et permis les réformes des retraites impulsées par le dernier gouvernement de droite.

Les problèmes militants des révolutionnaires

Avec 1 294 000 voix (5,85 %), l’extrême gauche a réalisé un score remarquable, puisqu’elle a progressé en nombre de voix par rapport à la dernière consultation. Elle était incarnée essentiellement dans ces élections par une coalition de quatre organisations trotskistes – la Gauche Socialiste (IS), le Mouvement socialiste des travailleurs (MST), le Parti des travailleurs socialistes (PTS) qui est liée à Révolution permanente en France, et le Parti ouvrier (PO) –, le Front de gauche des travailleurs – Unité (FIT-U en castillan), qui a eu des résultats notables au plan national, remarquables dans les quartiers populaires, dans les lieux où des luttes sociales importantes ont eu lieu (dans les hôpitaux, dans des luttes environnementales comme en Patagonie, à travers les activités de quartiers et occupations comme celle remarquable de Guernica, etc.). Avec un 23 % historique à Jujuy, province pauvre près de la Bolivie, où un militant ouvrier éboueur du PTS a des chances d’être élu au prochain scrutin, avec des scores importants dans les bastions péronistes (souvent près des 10 %), avec la participation de 18 000 assesseurs du Parti ouvrier pour organiser la bonne tenue du vote, la campagne a installé solidement un front électoral indépendant des partis institutionnels et préconisant l’indépendance politique de la classe ouvrière. La campagne menée par ce front a porté sur les problèmes des classes populaires, sur le contrôle des travailleurs comme perspective tout en prenant en compte tous les problèmes politiques de la société. Ainsi, les questions écologiques (avec la résistance populaire à l’exploitation minière par exemple), la question du droit des femmes et les questions de genre (LGBT) dans les milieux populaires, du vote des migrants (en organisant des votes aux élections locales dans les communautés bolivienne, péruvienne, qui occupent les emplois les moins qualifiés, ou paraguayenne très présente dans la construction). D’autres organisations trotskistes restées en dehors de ce front, comme Política obrera (ancienne minorité du PO) et le Nuevo Mas (Nouveau Mouvement vers le socialisme), ont réalisé des scores notables à l’échelle de leur implantation en province, réussissant dans quelques cas à passer le seuil minimal pour se présenter localement.

La situation ouverte par la crise du péronisme offre des perspectives non exemptes de difficultés, de dangers et de problèmes militants.

L’effondrement social génère des explosions, des réactions sociales locales, en même temps qu’il suscite des formes d’auto-organisation qui ne sont toutefois pas encore parvenues à avoir un poids suffisant pour supplanter les organisations péronistes du fait de leur absence, pour l’instant, de dimension nationale. Mais une contestation politique est apparue, représentée en partie par ce bloc électoral et, de façon nationale et pérenne, dans des oppositions syndicales coordonnées contre la bureaucratie péroniste. Le fait d’avoir une coalition électorale révolutionnaire depuis 10 ans, quasi permanente à l’exception de 2015, présente une forme inédite d’intervention des révolutionnaires. Ses limites résident dans son caractère électoral, sa routine institutionnelle alors qu’il faudrait une intervention coordonnée des révolutionnaires en dehors du seul cadre électoral, permettant d’offrir une alternative aux directions péronistes et constituant l’ébauche d’un parti révolutionnaire largement implanté dans les classes populaires.

Personne dans ce front ne s’imagine que les électeurs se transformeront automatiquement en militants. Mais des milieux relativement larges se reconnaissent dans le FIT-U et pas forcément dans une de ses composantes particulières. Ce qui pose plusieurs problèmes.

D’abord celui de l’orientation générale du FIT-U. Le MST, arrivé en dernier dans la coalition, estime qu’il faut ouvrir à d’autres ce bloc révolutionnaire, à des » progressistes » comme on dit Argentine, l’équivalent de « la gauche de la gauche » dans le jargon français, pour pouvoir peser sur les contradictions du mouvement péroniste et des oppositions syndicales. Les autres composantes, avec des nuances, maintiennent l’idée d’un bloc derrière un programme révolutionnaire. Cela s’est exprimé publiquement puisque le MST s’est présenté seul lors de ces primaires contre les autres formations révolutionnaires, elles-mêmes par endroits séparées, ouvrant la possibilité d’une recomposition interne des rapports de forces dans la coalition révolutionnaire.

Ensuite, le problème des relations entre les militants des organisations révolutionnaires et le milieu militant et sympathisant qu’ils ont autour d’eux. Cela se traduit de plusieurs façons. Lors de sa dernière conférence et de son dernier Congrès tenus cette année, le PTS a tenu à souligner dans ses débats les difficultés à combler l’espace avec ceux qui constituent leur audience, les difficultés à organiser ce milieu, parlant avec franchise de reculs partiels dans leur recrutement. Le PO a constitué depuis 2001, la dernière grande crise argentine, un front de piqueteros, le Pôle ouvrier, organisant les chômeurs dans les quartiers non seulement dans leurs luttes, mais aussi en ouvrant des cantines populaires, des locaux politiques, avec une organisation à la base dans des structures territoriales. Aux dires des camarades du Parti ouvrier, il a toujours été difficile d’organiser ces militants dans une structure révolutionnaire (d’entreprise ou de quartier). Mais ils ont constaté avec cette campagne pour les PASO une participation accrue, et dans certains secteurs très importante, du Pôle ouvrier aux activités politiques, électorales, militantes du Parti ouvrier. Ce qui ouvre des perspectives intéressantes mais pose le difficile problème de l’encadrement, la formation et l’intégration de ces équipes dans des structures révolutionnaires de parti.

Enfin, plus largement, il y des problèmes de structuration, de coordination de ce front électoral qui pourrait se comporter comme un Parti avec plusieurs composantes révolutionnaires. Le Parti ouvrier lance l’initiative d’un congrès du FIT-U, ouvert à ses sympathisants, afin de tenter de dépasser la situation actuelle, surtout au vu des tensions politiques et sociales qui grandissent. Le PTS propose un Parti unifié dont il resterait encore à définir les contours et la forme.

Ce sont des débats importants qui vont au-delà de l’expérience argentine. Le Chili voisin expérimente à une échelle plus restreinte ce genre de coalition entre groupes et militants de différents courants trotskistes (dont la FT-QI, à laquelle est lié Révolution permanente, et le Comité pour une Internationale ouvrière auquel est liée la Gauche révolutionnaire en France). Plus largement, face à la montée de la lutte des classes, cela pose de façon concrète la construction de partis révolutionnaires dans une période où elle peut sortir de la simple évolution linéaire avec la possibilité de véritables sauts quantitatifs et donc qualitatifs. Des problèmes qui ont l’avantage d’être en relation avec des tâches concrètes dans la lutte des classes.

Une explosion sociale nationale en Argentine pourrait avoir une résonance bien différente que dans les événements récents depuis 2019 sur le continent, car il y existe les bases d’équipes militantes implantées dans bien des entreprises et des quartiers qui peuvent poser une orientation révolutionnaire, tout en étant en mesure de la porter. Et, pour cela, il faut passer du front électoral au front de lutte.

19 septembre 2021, Tristan Katz


[1La CEPALC, Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes, est une commission régionale de l’ONU dont le siège est à Santiago du Chili.

[2La province de Buenos Aires inclut toute la région de Buenos Aires, à l’exception de la ville elle-même qui a un statut particulier.

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