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Vingt ans après l’Argentinazo, entretien avec Eduardo « Chiquito » Belliboni sur le mouvement piquetero et son évolution

2 juin 2022 Article Monde

(Photo : Manifestation piquetera du 23 novembre 2021, Eduardo Belliboni au centre.)

Eduardo Belliboni, que tout le monde appelle « Chiquito [1] » malgré sa grande stature, est militant du PO (Partido Obrero, Parti ouvrier d’Argentine) et membre de sa direction. Depuis plus de vingt ans, il travaille en particulier à construire le Polo Obrero (Pôle ouvrier), une organisation liée au PO qui intervient dans le mouvement piquetero [2], le mouvement des chômeurs et travailleurs précaires, dont il est un des référents nationaux.

À l’occasion de la Marche fédérale des organisations piqueteras combatives, qui a regroupé près de 300 000 personnes du 10 au 12 mai, contre le chômage et la misère, nous transcrivons ici un entretien réalisé en décembre à Buenos Aires. Eduardo Belliboni revient sur les origines du mouvement piquetero, son évolution et la politique qu’y mène le PO.

  • Convergences révolutionnaires : Peux-tu revenir sur les origines du mouvement piquetero ? Pourquoi et quand le PO a-t-il décidé d’y intervenir ?

E. B. : L’origine de ce qu’on appelle le mouvement piquetero remonte au milieu des années 1990, avec les premiers regroupements de chômeurs suite aux licenciements massifs engendrés par la privatisation des entreprises publiques (chemin de fer, télécommunication, gisements de pétrole…). Le deuxième mandat du président Menem [3] avait provoqué une crise profonde, et un recul important des conquêtes ouvrières : la précarisation, une réforme du travail qui a introduit la polyvalence et entraîné de nombreux licenciements…

Je l’ai vécu en tant que travailleur des chemins de fer : dans mon atelier de maintenance (Remedios de Escalada à Lanús, dans la banlieue sud de Buenos Aires), nous sommes passés de 2 000 travailleurs à 200 à peine après la privatisation. Seulement 10 % de l’effectif ! À l’échelle de tout le pays, ils ont fermé des petites lignes, des gares… Et il s’est passé la même chose avec les gisements pétrolifères YPF (compagnie pétrolière d’État).

C’est donc à ce moment-là qu’ont commencé les premières révoltes, qui se sont étendues ensuite à l’ensemble du pays : d’abord dans le nord, dans la région de Salta, à General Mosconi où il y avait des puits de pétrole, mais aussi à Cutral Có (Neuquén, dans le centre du pays) et ici dans la banlieue de Buenos Aires, avec des mobilisations de certains secteurs sinistrés de la ceinture industrielle, notamment à La Matanza ou dans la zone de Varela-Berazategi.

Ce sont ces premières mobilisations de travailleurs au chômage qui ont créé les prémisses du mouvement piquetero, avec la création d’organisations comme le MTD (Mouvement des travailleurs au chômage), la CCC (Courant classiste combatif), ou la Fédération pour la terre et le logement dans la zone de la Matanza.

Dans ce contexte, un congrès du Parti ouvrier a décidé qu’il fallait essayer d’organiser les travailleurs au chômage et constituer une fraction « lutte de classe » car les organisations qui étaient apparues n’avaient pas pour objectif de s’attaquer au régime capitaliste. Elles se mobilisaient autour d’une forme d’assistanat, de tâches élémentaires et évidemment nécessaires comme les cantines populaires, pour des programmes sociaux… mais elles n’avaient pas de programme clair vis-à-vis de la classe ouvrière, ni sur la nécessité de dépasser la crise capitaliste qui provoquait cette situation sociale en Argentine.

Les premières bagarres des chômeurs ont porté sur la revendication d’un « vrai » travail pour tous. C’est une double revendication (que l’on porte encore aujourd’hui) : le travail, en soi, mais surtout un « vrai » travail [trabajo genuino, un travail « statutaire » pourrait-on dire, ndt]. Il faut dire qu’avec le processus de chômage de masse, les formes de la précarisation du travail se sont multipliées en Argentine. On a vu se multiplier les contrats et les statuts nouveaux, avec des « auto-entrepreneurs », des travailleurs soi-disant indépendants alors que cela cache la relation de dépendance. Il y a aussi le problème des coopératives gérées par les organisations sociales : elles invoquent « la nécessité » (employer des chômeurs à « quelque chose »), mais au fond elles participent à précariser le travail, à attaquer les conventions collectives, pour finalement bénéficier à la classe capitaliste.

  • C. R. : Quelle a été l’évolution du mouvement piquetero ?

E. B. : Le pic dans l’organisation des chômeurs a clairement eu lieu à la fin des années 1990, 1999-2000… et il s’est exprimé dans ce qu’on a appelé, il y a vingt ans, l’Argentinazo [4]. Ce mouvement a fini par appeler à une manifestation sur la place de Mai, qui a renversé le gouvernement de De la Rúa et son ministre Cavallo.

Mais bien avant cela, le processus du mouvement piquetero avait commencé à se concrétiser, non seulement dans un programme mais aussi de façon organisationnelle. Il y avait eu des assemblées piqueteras, notamment une grande assemblée à La Matanza (banlieue de Buenos Aires) dans laquelle le PO avait eu une intervention importante, en participant à construire un programme et une position politique. Ce programme a été écrit par des dirigeants de PO, avec d’autres dirigeants de la gauche (centro izquierda) qui intervenaient dans le mouvement et dans l’organisation des assemblées… Et tout cela a débouché sur l’organisation de sept assemblées nationales de travailleurs au chômage, dans lesquelles le « Bloc piquetero national », où intervenait le Polo Obrero, a eu un rôle de premier plan.

À partir de ce moment-là, il y a eu une division du mouvement entre deux blocs : d’un côté les organisations qui avaient une vision politique de dépassement du régime en place, et de l’autre des organisations plus « basistes », centrées sur la construction dans les territoires, et qui ont développé ce qu’elles appellent « l’économie populaire », c’est-à-dire des organisations qui arrachaient à l’État des moyens et constituaient à partir de ça des coopératives. Elles construisaient une économie populaire, de base, mais sans disputer le pouvoir politique. Elles voulaient constituer une organisation territoriale qui développerait une économie parallèle à l’économie capitaliste, mais sans remettre en cause le pouvoir des capitalistes, autrement dit le pouvoir de la propriété privée des moyens de production.

En face, nous construisions le « Bloc piquetero  » avec ses assemblées nationales de travailleurs avec ou sans emploi, qui posait une perspective combative, de lutte, l’unité entre les travailleurs et les chômeurs, la répartition du travail entre tous… tout en avançant d’un point de vue politique, car il disait qu’il était nécessaire que les ressources nationales servent à développer le pays et donc il posait la nécessité de nationaliser les banques et le commerce extérieur et de ne pas payer la dette. Il allait sur le terrain politique pour affirmer qu’il fallait constituer un gouvernement des travailleurs. Qu’il fallait dépasser le régime politique et ne pas se limiter à revendiquer – même si c’était déjà pas mal, et que le mouvement jouait en ce sens un rôle très important et ce jusqu’à aujourd’hui ! –, qu’il fallait clairement passer un cap dans la conscience politique des masses et mettre en place les outils et les organisations pour prendre le pouvoir en Argentine.

Manifestation piquetera du 23 novembre 2021. « Aucun salaire sous le seuil de pauvreté, salaire minimum à 70 000 pesos », « un “vrai” travail et des travaux publics dans les quartiers », « non à l’austérité, dehors le FMI ».

  • C. R. : Comment pourrais-tu décrire le mouvement piquetero d’aujourd’hui ?

E. B. : Le mouvement piquetero a évolué depuis vingt ans. Des crises se sont répétées, souvent pour les mêmes raisons qui ont fait émerger le mouvement piquetero  : le chômage, la précarisation du travail… De nombreux immigrés intègrent les rangs des chômeurs, car la crise a lieu dans l’ensemble de l’Amérique latine et il y a des pays qui sont dans une situation pire que celle de l’Argentine. L’Argentine attire des immigrés, dans les quartiers populaires, surtout de Bolivie, du Pérou, du Paraguay… Et on intègre donc dans nos rangs des camarades de toutes ces nationalités, qui sont parfaitement intégrés en Argentine et qui ont besoin aussi de ce travail qu’ils étaient venus chercher et qu’ils ne trouvent pas.

Le mouvement piquetero a évolué en une série de courants. Il s’est divisé. Certaines organisations, y compris historiques comme la CCC (Courant classiste combatif), ont été intégrées par le gouvernement actuel, un gouvernement nationaliste bourgeois, qui mène une politique clairement libérale et d’austérité, en accord avec le FMI, et qui n’a rien à envier au gouvernement précédent en termes de restrictions budgétaires. On l’a vu même pendant la pandémie : le gouvernement a continué à payer une dette qui nous étouffe et emporte les ressources du pays, tandis qu’il n’a pas été capable de mettre en œuvre un vrai revenu de base ne serait-ce que pour quelques mois ! Même dans ces circonstances de pandémie et de stagnation économique, le gouvernement a montré clairement quelles étaient ses priorités : il fallait d’abord défendre les affaires de la classe capitaliste.

Déjà pendant le gouvernement Macri, un gouvernement clairement de droite libérale, une mouvance provenant de secteurs de partis nationalistes bourgeois s’est regroupée autour de la CCC et du Mouvement Evita dans ce qu’on a appelé le « triumvirat de San Cayetano » [5]. Sans entrer directement dans le gouvernement Macri [6], ils se sont mis d’accord sur une « trêve » de trois ans. C’est par ce biais-là qu’ils ont institutionnalisé les aides sociales, en construisant une organisation de collaboration de classe… avec les macristes ! Alors avec l’arrivée au pouvoir d’Alberto Fernández [7] (le président actuel), ils sont entrés directement au gouvernement, ont pris des postes dans les ministères et sont devenus fonctionnaires.

Avec le Polo Obrero, lors d’un congrès en 2019, nous avons caractérisé ce qui était en train de se passer, à l’aube du gouvernement Fernández. Avec les 1 000 délégués venus de tout le pays réunis à Punta Lara (province de Buenos Aires), nous voulions bien caractériser ce nouveau gouvernement qui allait s’installer, et nous avons dit que ce gouvernement allait poursuivre les attaques contre les travailleurs, pour continuer à payer la dette extérieure, et qu’il nous faudrait donc l’affronter parce que l’attaque frontale contre les travailleurs serait inévitable. Nous nous sommes donc fixé comme politique de regrouper les travailleurs privés d’emploi, précarisés, ceux qui n’ont pas de syndicat pour les défendre, les jeunes travailleurs comme les livreurs, les travailleuses domestiques… mais aussi les collectifs qui luttent pour les droits des femmes… et nous avons décidé de nous adresser à l’ensemble des organisations non intégrées à l’État pour former un front unique pour affronter le gouvernement.

Nous avons alors construit le « Front de lutte piquetero  » (Frente de Lucha Piquetero), avec différents courants. Il a regroupé notamment des organisations qui sont abstentionnistes sur le terrain électoral et qui proposent un modèle un peu utopique de sortie du capitalisme à partir d’une autonomie à la base ; d’autres organisations comme la CUBa-MTR (Coordinadora de Unidad Barrial Movimiento Teresa Rodríguez), liée au Parti communiste révolutionnaire, une ancienne scission du Parti communiste d’Argentine, stalinienne… Mais ces organisations se retrouvent avec nous dans ce front unique, derrière des revendications clairement définies, et nous avons pu avancer dans la définition politique de ce front de manière importante, comme ça se voit aujourd’hui [11 décembre 2021] avec cette mobilisation contre le paiement de la dette et le nouvel accord avec le FMI.

Nous avons continué à intégrer d’autres groupes, si bien que des organisations piqueteras liées au péronisme et au gouvernement, ont commencé à se scinder et à nous rejoindre dans ce front unique que constitue aujourd’hui « l’Unité piquetera  » (Unidad Piquetera). Par exemple Barrios de Pie s’est scindée en deux : une partie est toujours avec le gouvernement, et une partie marche aujourd’hui avec nous contre le paiement de la dette, mais aussi régulièrement pour des revendications particulières. Il s’est passé la même chose avec le Frente Popular Darío Santillán, une organisation qui s’est scindée en trois ou quatre groupes, là aussi sous la pression du nationalisme bourgeois : une partie est intégrée au gouvernement, et une partie se mobilise aujourd’hui avec nous.

  • C. R. : comment s’organise le Polo Obrero ? Peux-tu expliquer son fonctionnement ?

E. B. : Depuis ses débuts, à la fin de l’année 2000 (il y a plus de vingt ans !), le Polo Obrero s’est organisé différemment d’autres courants. Nous voulions amener l’organisation ouvrière des usines dans les quartiers. C’est très difficile, car le propre de l’organisation dans les usines, c’est que les travailleurs ont les mêmes nécessités, les mêmes revendications, le même patron. Donc parfois, c’était difficile de transférer exactement et mécaniquement les choses. Mais en ce qui concerne au sens strict l’organisation, c’est pareil. C’est une assemblée, qui choisit des délégués. Nous mettons en avant la révocabilité des délégués, face aux demandes des assemblées. Les résolutions importantes, qui comptent pour les luttes, sont votées en assemblée. On y élit les délégués, la direction. J’en fais partie, elle a été élue au congrès de Punta Lara, elle sera élue au début de cette année à nouveau. Le Polo s’organise dans chaque province, dans chaque quartier, dans chaque ville, de la même façon.

Assemblée du Polo Obrero du km31 de La Matanza

Il a comme programme, comme devise, le principe de l’unité des travailleurs avec et sans emploi (ocupados y desocupados). Pour que les travailleurs sans emploi ne soient pas une sorte de force de choc contre les travailleurs avec emploi, pour que les travailleurs sans emploi ne soient pas utilisés par le patronat comme une force contre les travailleurs occupés. Une masse de travailleurs sans emploi fait pression sur le salaire. Une masse de travailleurs sans emploi organisés défend le salaire, car ils défendent les conventions collectives, ils défendent le concept de l’unité de classe contre le capitalisme.

C’est important, car habituellement, des courants des mouvements de travailleurs sans emploi ne voient pas le mouvement ouvrier comme un allié mais presque comme un concurrent. C’est le cas de plusieurs courants du mouvement piquetero, et ça se produit à cause des préjugés, de la confusion qu’il y a entre la direction bureaucratique des syndicats et la base. Nous soutenons les luttes des travailleurs et pas les directions syndicales qui font des accords avec les gouvernements et qui trahissent la classe ouvrière. Nous n’allons pas soutenir la CGT [8] qui est vendue au gouvernement, mais nous soutenons les syndicats qui luttent !

Nous sommes un courant, d’où le nom de Polo Obrero, car nous sommes un pôle de travailleurs privés d’emploi mais qui ont besoin de s’organiser comme travailleurs, d’être reconnus comme travailleurs. C’est d’ailleurs pour cela que nous mettons en avant la nécessité d’une assurance chômage.

En Argentine, les « plans sociaux » [9] n’ont pas toujours existé. C’est le gouvernement Duhalde qui le premier, après la crise de 2001, a généralisé ce concept et ouvert 2 200 000 plans. C’était clairement une politique de contention, avec une exigence de contrepartie en échange du plan. Ce n’était pas une assurance chômage, car le versement du « plan » implique un travail en contrepartie : le premier plan s’appelait plan Trabajar (« plan travailler » ) ! Ils ont mis en concurrence ces « plans » avec contrepartie avec le travail officiel, sous convention collective… Par exemple, ils ont fait travailler des bénéficiaires de « plans » pour balayer les rues, ramasser les poubelles, s’occuper des jardins publics… en remplaçant des travailleurs sous contrat.

La bourgeoisie ne voulait pas mettre en place d’assurance contre le chômage, car cette idée, c’est que la classe capitaliste et son État prennent en charge le chômage et qu’il n’y a pas à demander au travailleur sans emploi de prouver qu’il a la volonté de prendre un emploi en acceptant de faire des travaux qui devraient être faits par des travailleurs sous contrat et convention collective, de leur demander d’accepter de travailler à des tarifs en dessous de la convention, avec un salaire de misère.

Dans ce sens, il faut dire très clairement que ces plans sociaux avaient cette intention, nous les rejetions comme instrument de collaboration avec les gouvernements d’austérité, de leurs politiques de précarisation, qu’ils ont pour but la réforme du droit du travail et l’attaque contre les droits des travailleurs. Nous continuons à les dénoncer. Même si le Polo Obrero est constitué de beaucoup de camarades qui bénéficient des plans sociaux, et nous luttons pour qu’ils y aient accès. Car c’est un droit même s’ils n’ont pas le caractère politique et la structure de ce que nous mettons en avant. Ce que nous revendiquons c’est, à l’image de ce qui a été mis en place en Europe dans les années 1950 et 1960, un système de chômage pris en charge par l’État, où l’État n’a pas à te dire que tu dois travailler si tu es au chômage.

  • C. R. : Le Polo Obrero a beaucoup grossi ces dernières années. Comment s’articule-t-il avec le PO, et quels sont les défis qui s’offrent à vous ?

E. B. : Le Polo a eu une croissance exponentielle. Pour vous donner une idée des dimensions : il y a deux ans, nous étions 1 000 personnes dans un district énorme comme La Matanza ; aujourd’hui nous sommes 10 000. Nous existons dans 22 provinces. Nous sommes dans 85 ou 86 villes, avec aussi une présence dans des communes plus petites qui ne sont pas considérées comme des villes.

Le Polo organise aujourd’hui peut-être 150 000, 160 000 personnes. Certains avec des «  programas sociales  », certains sont complètement sans emplois et ne vivent que grâce au plan, grâce à la cantine du Polo ou de ce qui a été organisé autour de la cantine. L’assemblée du Polo, autour de la cantine [10], est le muscle du Polo dont nous tirons la force pour nous organiser contre l’État.

Photos : ci-dessus, Comedor à José C Paz, dans la grande banlieue de Buenos Aires, et, ci-dessous, local central du Polo Obrero

Les dimensions du Polo ont explosé dans les deux dernières années en partant de la caractérisation politique que nous avons faite en 2019. C’est ce qui nous a permis de faire un bond, de nous placer maintenant, aux côtés de la Unidad Piquetera, chaque fois que nous sortons dans les rues, comme un facteur de la situation politique.

Personne ne peut omettre, parmi les commentateurs de la presse bourgeoise, de signaler l’importance, l’impact qu’ont les organisations piqueteras dans la situation politique. Et y compris leur rôle dans la campagne électorale, avec la campagne du Polo pour soutenir les candidats du PO et du FIT-U qui a réussi à dépasser les frontières que rencontrait habituellement l’extrême gauche dans les quartiers populaires, en réussissant à toucher des secteurs de la classe ouvrière la plus humble, dans les territoires où le péronisme domine depuis 50 ans [11].

Dans la campagne pour les deux élections que nous avons eues cette année, l’extrême gauche est entrée dans ces quartiers pauvres, en y obtenant non seulement des voix mais aussi des militants de la cause socialiste, dans le Polo Obrero, qui se sont impliqués avec un haut degré d’organisation dans différentes formes d’actions de lutte, peintures de fresques, distributions de tracts, collages d’affiches… Les membres du Polo ne sont pas tous du PO, mais nous les invitons à prendre part aux activités pour politiser leur relation avec notre organisation.

Le Polo s’est prononcé dans une conférence de délégués qui s’est tenue avant les élections primaires (PASO) et qui a réuni 3 000 délégués du pays, en faveur d’une participation à la campagne électorale du FIT-U et du PO sur tout le territoire. Le Polo a été une composante essentielle de la campagne électorale, sans mettre de côté son plan de lutte. Nous n’avons pas mis de côté le plan de lutte contre l’austérité. Nous l’assumions, nous luttions pour les candidats du FIT-U : Néstor Pitrola, Romina del Plá, pour obtenir des conseillers municipaux. Cela a été une victoire de faire entrer pour la première fois des conseillers municipaux dans des districts comme La Matanza, une zone historiquement contrôlée et dominée par le péronisme, une zone qui était d’une seule couleur (tout le conseil était péroniste). À La Matanza, Merlo, et d’autres districts de la province de Buenos Aires, nous avons pu avoir des élus municipaux dans des secteurs fortement péronistes et ouvriers. Cela a politisé les camarades. Et nous allons lancer une campagne très ambitieuse de recrutement pour le parti de jeunes, de camarades, qui ont exprimé pendant la campagne qu’ils rompaient avec le péronisme. Il y a eu une conception de la campagne électorale, pas seulement en des termes revendicatifs ou de colère contre les programmes d’austérité (ajuste), mais qui avait un caractère concret de rupture politique avec ce que représentait le gouvernement du péronisme, avec ce qu’il développait et faisait. Cette expérience politique, nous voulons l’amplifier, la développer, avec un plan de recrutement pour intégrer des milliers de camarades du Polo Obrero au PO.

Inauguration de deux comedores dans la Villa 20 à Buenos Aires

  • C. R. : Nous sommes à quelques jours des vingt ans de « l’Argentinazo », qui avait compté avec la participation de milliers de piqueteros à travers le pays, et fait vaciller le pouvoir. Peux-tu expliquer ce que vous préparez pour cet anniversaire ?

E. B. : C’est un anniversaire très important en Argentine : la chute, il y a vingt ans, du gouvernement de De la Rúa. Ce gouvernement d’alliance s’était constitué avec des secteurs du péronisme et du radicalisme, pour mettre en place une politique d’austérité face à la crise économique internationale qui frappait fortement l’Argentine. Après le gouvernement de Menem, un gouvernement ultra-libéral qui avait fait de nombreuses privatisations, qui a attaqué les acquis de la classe ouvrière, les conventions collectives… il y avait eu cette espèce de gouvernement d’unité nationale regroupant les deux principaux blocs qui avaient dominé les dernières décennies, et qui a poursuivi la politique d’ajustement. J’ai raconté plus tôt le développement de la mobilisation.

On va célébrer les vingt ans ces jours-ci, et c’est un événement important aujourd’hui, dans la mesure où la situation actuelle présente certaines similitudes ! On a à nouveau une situation avec un taux de chômage extrêmement élevé, un niveau de pauvreté extrêmement élevé, y compris chez les travailleurs qui ont un travail. Il y a des travailleurs qui font leurs huit heures par jour et qui touchent l’équivalent du seuil d’indigence ! [12] Il y a des retraités qui touchent moins que le seuil de pauvreté, qui ont travaillé toute leur vie, et qui ne peuvent plus aujourd’hui affronter le coût de la vie.

Et donc, à vingt ans de l’Argentinazo, nous organisons une activité le 19 décembre, le jour où l’état de siège a été décrété, et où tout un secteur de la classe moyenne et des travailleurs est sorti pour affronter l’état de siège, et pour dénoncer le gouvernement comme responsable de la situation. Le 19 nous allons organiser une soirée de veille, nous allons passer la nuit là, avec un film sur les événements, des concerts avec ceux qui étaient déjà là à l’époque comme Las Manos de Filippi, des tables rondes avec des dirigeants de l’époque (Néstor Pitrola, Cristina Mena et d’autres), dont certains sont évidemment du Polo Obrero… Et le lendemain, nous allons manifester vers la place de Mai [où se situe la Casa Rosada, siège du pouvoir exécutif], avec les mots d’ordres de l’époque, mais aussi ceux d’aujourd’hui : « non à l’accord avec le FMI, FMI dehors ! », « pour un gouvernement des travailleurs, pour une sortie pour les travailleurs, que nous devons organiser nous-mêmes, travailleurs avec ou sans emploi. »

Propos recueillis par Sabine Beltrand

Soirée de veille face à la Casa Rosada pour les vingt ans de l’Argentinazo


[1« le petit », en espagnol.

[2De « piquete », action revendicative consistant à couper route, pont ou autre axe de communication jusqu’à obtention des revendications.

[3Carlos Menem, président de la Nation de 1989 à 1999, Parti justicialiste (péroniste). Ses deux mandats sont marqués par l’adossement du peso sur le dollar et la privatisation de secteurs importants de l’économie, pour financer la dette du pays.

[4Le suffixe -azo en espagnol sert à exprimer un coup. Par extension, les Argentins s’en servent pour désigner des soulèvements populaires comme le Cordobazo, le soulèvement dans la ville de Córdoba dans les années 1970, ou ici l’Argentinazo à l’échelle de tout le pays. Sur cet événement, voir l’article publié dans Lutte de classe en février 2002 : https://www.convergencesrevolutionn...

[5Expression utilisée pour désigner un peu ironiquement ces organisations sociales (dont les trois principales sont le Mouvement Evita, la CCC et Somos Barrios de Pie), qui avaient pris l’habitude d’organiser des manifestations depuis l’église de San Cayetano dans le quartier Liniers, à l’ouest de Buenos Aires, vers la place de Mai.

[6Mauricio Macri, homme d’affaires et président du club de foot Boca Juniors, président de la Nation de 2015 à 2019. Il est issu du PRO (Proposition républicaine), parti de droite aujourd’hui partie prenante de l’alliance Juntos por el Cambio (Ensemble pour le changement). Son mandat a été marqué notamment par une politique austéritaire, une réforme des retraites très agressive, et un emprunt de 57 milliards d’euros auprès du FMI, le plus élevé de l’histoire.

[7Alberto Fernández, président de la Nation depuis décembre 2019, Parti justicialiste (péroniste).

[8La Confédération générale du travail de la République argentine est la principale centrale syndicale du pays. Fondée dans les années 1930 et d’abord dirigée par les courants socialistes, elle est dominée après 1945 par les péronistes, qui en ont fait l’un des principaux organes d’enrégimentation des travailleurs en s’appuyant sur une bureaucratie acquise au régime. Aujourd’hui encore, les principaux dirigeants de la CGT sont des soutiens du gouvernement péroniste, mais il existe néanmoins en son sein des militants et des tendances anti-bureaucratiques.

[9Planes sociales ou programas sociales. Aides financières versées par l’État. Le « plan » de base se situe actuellement à 50 % du salaire minimum et exige une contrepartie de 80 heures travaillées par mois. Il peut être cumulé avec d’autres aides (allocations familiales, aides à l’alimentation). Aujourd’hui, il y a environ 1 200 000 plans ouverts. Il n’y a pas d’automaticité entre le fait d’être au chômage et le fait de toucher un plan.

[10Dans chaque quartier où il est présent, le Polo Obrero – à l’image d’autres organisations sociales – possède des locaux, gérés par des délégués de l’Assemblée, qui servent notamment de cantine populaire. En effet, au-delà des « plans sociaux », les organisations sociales reçoivent des aides alimentaires en nature, qu’elles répartissent parmi les chômeurs affiliés. Au Polo, cette répartition est discutée en assemblée.

[11Sur ce point, voir notre article sur les élections législatives de novembre et la percée de l’extrême gauche : https://www.convergencesrevolutionn...

[12En Argentine, le gouvernement calcule un « panier de base alimentaire » (canasta básica alimentaria) qui détermine un seuil d’indigence, et un « panier de base total » (canasta básica total) englobant les services non alimentaires considérés comme essentiels (habillement, transport, éducation, santé…) pour déterminer le seuil de pauvreté.

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