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Argentine : une mobilisation populaire réussie contre l’austérité et l’inflation

2 juin 2022 Article Monde

Du 10 au 12 mai en Argentine, des milliers de chômeurs organisés ont conflué vers la capitale Buenos Aires pour s’opposer aux politiques d’austérité du gouvernement d’Alberto Fernández et de la vice-présidente Cristina Fernández deKirchner. Cette initiative constitue un sursaut militant du mouvement des piqueteros (chômeurs organisés depuis deux décennies à l’origine autour des blocages de routes, piquetes) qui révèle un potentiel de lutte mais aussi une série de défis et de tâches pour le mouvement ouvrier et en particulier pour les révolutionnaires.

Une accumulation de forces

Du 10 au 12 mai, une série de manifestations synchronisées ont été organisées d’un bout à l’autre de l’Argentine, ce pays à l’allure de continent, convergeant des capitales régionales vers Buenos Aires où siège la présidence située Plaza de Mayo à la Casa Rosada. La mobilisation s’est ouverte le premier jour par des meetings aux quatre coins du pays, notamment devant les gouvernements régionaux de ce pays fédéral. Quatre départs de caravanes ont eu lieu : depuis La Quiaca au nord-ouest à la frontière avec la Bolivie, depuis le nord-est et les régions de Chaco, Corrientes, Formosa et Misiones, depuis la région centrale de San Juan et Mendoza (avec là-bas la présence de chauffeurs routiers, d’ouvriers agricoles, de travailleurs de l’État) et enfin depuis la Patagonie au sud. Le deuxième jour, quatre grands meetings simultanés ont regroupé des milliers de participants à Mar del Plata, Bahia Blanca, Rosario et Cordoba. Ils étaient près de 150 000 lors de ces deux premiers jours, et, le troisième jour, plus de 100 000 manifestants à Buenos Aires devant le siège du pouvoir exécutif.

Cette mobilisation massive était impulsée par l’Unidad Piquetera, un regroupement d’organisations piqueteras combatives. Certaines de ces organisations sont liées à l’extrême gauche, notamment la plus importante, le Polo Obrero (Pôle ouvrier) lié au Partido Obrero (PO, Parti ouvrier), la CUBa MTR, ou le MST Teresa Vive. D’autres sont liées à des secteurs dissidents du péronisme (Barrios de Pie, la William Cook) et d’autres sont des secteurs dits « indépendants » (Fob Autónoma, Frente de Organizaciones de Lucha). La mobilisation est indiscutablement une démonstration de force lorsque l’on sait la difficulté à organiser ces secteurs des quartiers pauvres des villas miseria (bidonvilles).

Le soutien syndical a été apporté presque exclusivement par l’extrême gauche qui influence des secteurs combatifs avec le syndicat national des travailleurs du pneu (SUTNA), la tendance Multicolor du syndicat des enseignants SUTEBA du grand Buenos Aires, l’AGD UBA (université de Buenos Aires) et des sections de l’Union ferroviaire. Politiquement, des organisations étudiantes liées au Partido Obrero ont appuyé la mobilisation, de même que le FIT-U (coalition électorale regroupant quatre organisations trotskistes ayant des députés nationaux et fédéraux, unissant le PTS, le PO, le MST et IS [1]). Au total plus de quatre-vingts organisations et collectifs se sont associés à cette marche fédérale.

Les mots d’ordre de la mobilisation étaient : « pour un vrai travail, un salaire digne, contre la faim et la pauvreté ». Ces revendications liaient trois éléments de la condition des milieux populaires : la restauration du rapport salarial (travail pour tous, de vrais contrats), l’urgence sociale (santé, alimentation, éducation, accès à l’électricité dans le cadre d’une démission généralisée de l’exécutif), et des revendications politiques (contrôle des prix, des loyers et allocations).

La presse a largement couvert l’événement, avec des interviews de nombreuses figures militantes ou porte-paroles des organisations piqueteras, en particulier du Polo Obrero (Pôle ouvrier)… mais aussi en donnant la parole aux petits commerçants agacés par la multiplication des manifestations.

La droite n’a pas manqué de réagir en flattant les préjugés contre les « assistés », à l’image du député Waldo Wolff (Propuesta Republicana, partie prenante de l’union de la droite Todos por el Cambio) : « Il ne faut pas seulement résoudre le problème des blocages, mais aussi l’éternel clientélisme et l’utilisation de ces otages pour emmerder les citoyens qui payent eux leurs impôts pour payer ces mêmes otages », le député demandant au passage une réforme du droit du travail et des retraites.

Une accumulation de contraintes

Cette mobilisation en Argentine s’inscrit dans une crise régionale qui, cette fois, coïncide avec une inflation galopante au niveau mondial. Ce même 12 mai, l’INDEC (l’Insee argentin) livrait ses chiffres de l’augmentation des prix pour le mois d’avril : 6 % pour le seul mois d’avril, la progression mensuelle la plus forte depuis trente ans, mais 23 % depuis janvier et 58 % sur un an ! Dans un pays de 45 millions d’habitants, dont 17 millions vivent sous le seuil de pauvreté, le choc est violent et des pans entiers de salariés basculent dans la gêne voire la pauvreté. Les salaires, malgré des réajustements, ont perdu 20 % entre 2018 et 2019, soit autant que sous le mandat de la droite sous la présidence de Macri. Les aides du gouvernement (bonos) délivrées en deux fois, d’une valeur de 18 000 pesos sont largement insuffisantes, et avec une demande en rapide expansion, la question sociale est explosive. En effet, 18 millions de personnes se sont inscrites pour accéder à cette aide (dont 6 millions de retraités), soit 57 % de la population et elle a été refusée à 4,3 millions. L’Argentine se rapproche des conditions de l’explosion sociale de 2001 et ses journées révolutionnaires. La pression de la dette contractée auprès du FMI, l’inflation mondiale et son statut de pays dépendant dans le marché mondial constituent des éléments concourant à cet effondrement social que la gauche prétendument progressiste ne peut contenir. Les conseillers de la bourgeoisie ne s’y trompent d’ailleurs pas. L’indice « risque » pour les pays (il en existe en fait plusieurs) mesure le degré de confiance des investisseurs et il est souvent relié aux capacités de rembourser la dette extérieure pour les pays dominés par l’impérialisme. L’un d’entre eux est de 1900 points pour l’Argentine non loin des 2500 points de l’Ukraine en guerre ; l’indice utilisé par Allianz, le groupe d’assurance, range l’Argentine dans la catégorie 4, la même que le Mozambique ou l’Afghanistan ! Sur un autre plan, les conflits liés aux piquetes, barrages et actions de lutte, ont été estimés à 2592 en un an, soit 79 % d’augmentation sur l’année.

Une accumulation de tâches

Né il y a deux décennies, le mouvement des piqueteros a connu une évolution significative depuis 2019 et l’accession au pouvoir du gouvernement péroniste d’Alberto Fernández et Cristina Fernández de Kichner [2]. En Argentine, où il n’existe pas de système d’assurance-chômage, l’aide accordée à une partie des chômeurs prend la forme de financements d’insertion (planes de trabajo), d’un montant très modeste délivrés par le gouvernement central, en échange d’une obligation de s’inscrire et de se soumettre à un suivi. La tendance générale des gouvernements capitalistes consiste à en réduire le montant et l’assiette, mais surtout à imposer une obligation de travail, poussant les salaires réels de la classe ouvrière à la baisse et à une explosion de la précarité [3].

Le pouvoir péroniste a intégré une série de collectifs en les transformant en de simples officines de répartition de fonds gangrenées par un appareil corrompu, notamment en développant le rôle des municipalités qui embauchent massivement et à moindre coût pour l’entretien et le nettoyage des voiries, sur une base clientéliste. Une partie des collectifs de chômeurs, instrumentalisés par l’Église catholique, ont une approche différente qui consiste à créer des coopératives de production, en réalité fictives, pour couvrir, contrôler et orienter les allocations.

Le Polo obrero s’est opposé dès le début à ce dévoiement en revendiquant un vrai travail, et en refusant la concurrence imposée entre chômeurs avec de maigres subsides et travailleurs avec des salaires de misère. Animé par les militants du Parti ouvrier, ce collectif a exercé une influence notable dans l’orientation du mouvement piquetero. Par un travail continu d’organisation, d’agitation, il a contribué à favoriser la création de l’Unidad Piquetera (UP) regroupant des collectifs combatifs opposés au contrôle de l’État et des municipalités, de différentes sensibilités politiques mais indépendants du péronisme et de ses courants critiques. L’UP est bien plus qu’un bloc unitaire puisqu’il s’agit de la réaffirmation d’une action directe et militante pour faire aboutir les revendications du mouvement, loin des entraves du gouvernement et de la puissante Église catholique. C’est cette structure, dans un congrès des comités de base, avec des milliers de délégués, qui a décidé et mis en place ces trois jours de mobilisations nationales.

Comment réussir à franchir le seuil d’un mouvement de masse ?

Le meeting de clôture de la manifestation du 12 mai a été l’occasion, pour les dirigeants du Polo Obrero, d’interpeller les directions syndicales, en défendant la nécessité que la CGT et la CTA appellent à la grève contre les conséquences de la crise et contre la politique austéritaire du gouvernement. Une préoccupation juste, mais qui butte sur trois difficultés politiques et sur l’absence pour le moment d’une contestation généralisée.

Parmi les trois difficultés politiques, il faut signaler les différences de rythmes de politisation, d’organisation, de densité politique et sociale des secteurs clés dans cette crise sociale. D’abord le mouvement social radical des piqueteros est certes le visage de la contestation sociale aujourd’hui en Argentine. Mais, malgré la force de ces trois jours d’action, le mouvement des piqueteros pose indiscutablement les bases militantes pour une intervention organisée lors des chocs sociaux à venir, sans parvenir toutefois à agglomérer pour l’instant des secteurs plus larges du prolétariat salarié, et d’autres couches sociales. Ensuite, le mouvement syndical (avec un taux de syndicalisation au-dessus de 30 %) est largement intégré et n’a pas vu émerger une alternative anti-bureaucratique à l’échelle nationale malgré des positions acquises par les révolutionnaires dans certaines branches et sections et une intervention militante pour coordonner les luttes. Enfin, le mouvement trotskiste a certes une visibilité inédite, des organisations importantes et implantées, unies pour une large partie dans un bloc électoral le FIT-U. Il est devenu un fait politique : une référence appréciée pour les travailleurs combatifs, et décriée par la presse bourgeoise et les milieux patronaux. Toutefois, ce bloc d’unité des révolutionnaires autour d’une plateforme de lutte a du mal à se départir des échéances électorales. Le PTS avait proposé un parti unifié des révolutionnaires, sans toutefois envisager les étapes concrètes de cet objectif très ambitieux. Le PO avait lui proposé un congrès des comités de base du FITU sans emporter lui non plus l’adhésion des autres composantes du front. Ce problème de la forme de l’organisation est bien entendu important, et davantage encore si l’on parle de programme, mais à l’étape actuelle, une intervention coordonnée – hors du cycle électoral – dans la lutte des classes de ce bloc des révolutionnaires serait un véritable pas en avant. Des différences existent entre ces courants trotskistes, c’est bien logique et d’ailleurs elles sont discutées publiquement comme lors du 1er mai où les appréciations différentes de la guerre en Ukraine ont été entendues. C’est peut-être l’attitude vis-à-vis des dissidences dans le mouvement péroniste qui risque d’être les plus clivantes. Avec malice, le quotidien conservateur La Nación a signalé des « discussions » entre le PTS, via la députée trotskiste Myriam Bregman, et l’aile critique du péronisme autour de Máximo Kirchner (le fils de la vice-présidente) pour souligner les différences avec le PO.

Sans lever les problèmes esquissés ici, la radicalité du mouvement des piqueteros, présent et bien présent, sera un élément déterminant. Le Polo Obrero poursuit une campagne opiniâtre pour imposer un calendrier de lutte, des objectifs permettant une lutte unifiée des travailleurs avec ou sans emploi, et c’est un élément pour préparer les affrontements à venir. L’élargissement pour que la base de la société se mette en mouvement nécessite une contestation généralisée par l’ensemble du monde du travail, qui pourrait imposer un rapport de force obligeant les centrales syndicales à intervenir. Ce moment approche, les discussions des militants révolutionnaires d’Argentine l’attestent, ce qui rend la préparation d’une action concertée des révolutionnaires plus urgente que jamais.

Sabine Beltrand et Tristan Katz


[1Sur le FIT-U et les dernières échéances électorales en Argentine, voir notre article : Élections législatives en Argentine : défaite du péronisme et percée de l’extrême gauche .

[2 Sur le mouvement piquetero, son évolution et la politique du PO pour intervenir en son sein, voir l’interview d’Eduardo Belliboni que nous publions ici.

[3 L’idée n’est d’ailleurs pas réservée à l’Argentine : Macron a une idée approchante avec son projet de conditionner le RSA à 15 à 20 heures de travail par semaine…

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