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Le mouvement lycéen : entre la « galère » et la politique

1er novembre 1998 Politique

En cette fin octobre (au moment où nous écrivons), le mouvement est arrêté. Rien ne dit qu’il est fini. Les lycéens sont en vacances, mais ils n’ont sans doute pas dit leur dernier mot. Une journée de manifestation nationale est déjà prévue pour la rentrée, jeudi 5 novembre.

S’il est donc probable que cette rentrée ne se fera pas dans le calme absolu, il est impossible de dire d’avance l’importance de l’agitation des prochains jours.

Ce qui est sûr pourtant, c’est que les lycéens ne peuvent être satisfaits de ce qu’ils ont obtenu officiellement d’Allègre : zéro prof et des emplois précaires. D’autres concessions ont-elles pu leur sembler plus favorables, ou les bercer d’illusions, comme le prêt de 4 milliards, la démocratie au lycée ou les allégements des programmes ?

Mais les 4 milliards ne sont qu’un prêt non obligatoire aux régions, et l’État ne déboursera que quelques millions pour en payer les intérêts.

Les foyers lycéens ont déjà existé, les délégués de classe et d’autres institutions lycéennes aussi. Tout cela n’a pas empêché une insécurité croissante et une dégradation du climat et des relations au sein ou autour des établissements.

Quant aux allégements des programmes ils vont carrément à l’encontre des intérêts des lycéens, surtout des établissements déjà défavorisés. Ils sont d’ailleurs contraires à l’aspiration des lycéens à garder un éventail de choix pour leurs options, en particulier pour les langues. L’aspiration à un meilleur enseignement, plus individualisé, moins lourd, plus vivant, ne passe pas par un allégement des programmes mais par des moyens supplémentaires.

En fait, si l’on s’en tenait là, pour l’instant, Allègre fait passer sa réforme. Le ministre explique même qu’elle va passer de manière accélérée, grâce au mouvement. Cependant le ministre aurait sans doute tort de se réjouir trop vite. Même si le feu ne reprenait pas dans l’immédiat, ces trois semaines de manifestations lycéennes sont le signe et de l’importance des problèmes... et de la volonté d’une fraction de la jeunesse de ne pas tolérer l’avenir qu’on lui prépare.

Les petits mécontentements... font les grands mouvements

Ce mouvement a commencé d’une manière dispersée et sporadique. Tel lycée du Gard s’y est mis parce que des terminales comptaient plus de 40 élèves, y compris en langue. Tel autre des Hauts-de-Seine, parce que le nombre de surveillants y était dramatiquement insuffisant. Ailleurs encore parce qu’après plus d’un mois de classe, des profs n’étaient toujours pas nommés. Beau mensonge d’Allègre, que d’affirmer que la rentrée scolaire 98 s’était bien passée ! En fait, des lycéens, des enseignants et des parents d’élèves ont procédé à un état des lieux, ont commencé à intervenir, par des protestations éparses qui se sont ajoutées les unes aux autres et ont convergé dans un mouvement qui, en se généralisant et en contestant les choix généraux du gouvernement, est devenu politique.

Dès la première semaine d’octobre, des manifestations commençaient à Alès et Nîmes. A partir du lundi 5 octobre, des lycéens d’Alès, de Nîmes et de Béziers se retrouvaient à plusieurs milliers devant le rectorat de Montpellier. La protestation locale devenait régionale. Et d’autres villes de la région Carcassonne ou Sète , puis d’autres régions Arras, Thiers, La Tour du Pin ou Chelles s’y sont mises à leur tour. La grande presse rapportait alors que dans les cortèges des lycéens du Gard, certains manifestants « plaidaient pour une grève nationale ».

Le vendredi 9 octobre, plusieurs milliers de lycéens manifestaient à Montpellier, Grenoble, Toulouse, Bordeaux, Rennes, Vannes, Reims, Marseille et ici ou là en région parisienne. Le mouvement était à un tournant, en passe de se généraliser au pays tout entier, ce qui s’est fait les lundi 12 et mardi 13 octobre.

Premier contre-feu de la politique ministérielle : signifier aux lycéens (entre autres par le truchement d’interviews dans deux grands quotidiens dont Le Monde) que le ministre avait « bien entendu leur message », qu’il était « en phase » avec eux, qu’il demandait « que tout soit fait pour qu’enseignants et lycéens aient de meilleures conditions de vie et de travail » et qu’il avait d’ailleurs in extremis, le 8 octobre ! transmis une circulaire sur l’amélioration de la « vie lycéenne ».

Allègre recommandait aux recteurs ou proviseurs de résoudre les problèmes de professeurs non encore nommés ou non remplacés, par l’embauche de quelques contractuels ! Pour le reste, pas de problèmes de sous-effectifs, selon lui, mais seulement une mauvaise répartition des enseignants sur le territoire, liée à une gestion trop centralisée de l’Education nationale le fameux « mammouth » qu’il s’est promis de dégraisser, par une baisse du nombre de profs recrutés aux concours, par une baisse du nombre de surveillants et la précarisation de leur statut, par un allégement des programmes et des horaires qu’il promet pour la rentrée de la Toussaint. Par ailleurs, il rappelait qu’il est du ressort des régions et non de l’État de résoudre les problèmes de construction et aménagements de locaux. Façon de dégager sa responsabilité sur lesdites structures régionales et d’affaiblir le cas échéant les protestations en les renvoyant sur les régions.

La politique d’Allègre était claire : ne pas débourser un liard, ne pas créer un poste d’enseignant ou autre personnel, ne rien céder aux lycéens tout en leur disant qu’il les comprend ! Et pour tenter de faire illusion, engager le débat sur une« réforme » concernant la « vie lycéenne » et la « démocratie lycéenne » dont le rapport du dénommé Meirieu, rédigé à partir de milliers de questionnaires lycéens, définirait les cadres.

Deuxième contre-feu de la politique ministérielle : chercher des interlocuteurs, désespérément. Allègre rameutait d’abord les recteurs d’académies, qu’il convoquait le week-end des 10 et 11 octobre, pour leur demander ainsi qu’aux proviseurs de réunir des délégués lycéens et autres « conseils de délégués ».

Avec son subalterne Geismar il convoquait de leur côté les représentants des organisations liées au PS qui se prétendent « syndicats lycéens » : la Fédération indépendante et démocratique des lycéens (ou FIDL, liée à la Gauche socialiste de Julien Dray) et l’Union nationale lycéenne (ou UNL, liée paraît-il à des rocardiens du MJS). Ces appareils, malgré leur appellation de« syndicat », ne sont que de minuscules appendices du PS, qui vivent ou ont vécu des subventions de l’État, de l’aide logistique de la FCPE, de la FEN et de l’UNEF-ID, et n’ont de notoriété que parce qu’Allègre les choisit comme interlocuteurs. Ce qui ne veut pas dire, évidemment, que le parti socialiste n’ait pas d’influence dans le milieu lycéen, surtout des centre-villes favorisés.

Mardi 6 octobre, dans un entretien entre des représentants de la FIDL, Geismar promettait les indispensables « ajustements de rentrée ».

Jeudi 8 octobre, après un nouvel entretien entre Allègre, des membres de son cabinet et une délégation de la FIDL, la présidente de celle-ci s’estimait en partie satisfaite mais annonçait par prudence : « Si d’ici une dizaine de jours, la question n’est pas réglée, la FIDL appellera à une amplification du mouvement ».

Le mouvement n’attend pourtant ni Allègre ni la FIDL. Il s’étend dès le vendredi 9. Et il se généralise à toutes les villes du pays, y compris les plus petites, les lundi 12 et mardi 13 octobre.

En région parisienne, le bruit circule le vendredi 9 d’un appel à une manifestation le lundi 12 octobre à Paris. Cet appel serait venu de lycéens en lutte dans le Val-de-Marne où les Jeunesses Communistes, liées au PC, ont semble-t-il une certaine influence. Des milliers de lycéens s’en saisissent.

Les manifestations lycéennes du lundi 12 octobre ont été « désordonnées », selon la FIDL qui reconnaît n’avoir pas pu donner un rendez-vous unique et assure que « a priori, ce genre de situation ne devrait pas se reproduire, demain on aura une date, un lieu, une heure, un parcours ». Voilà qui est fait le soir même, lors d’une coordination improvisée où une poignée de jeunes militants PS, PC et d’extrême-gauche appellent à manifester à nouveau le jeudi 15 octobre. La FIDL tient donc « une date, un lieu, une heure, un parcours ». Mais ce que les petits organisateurs du PS n’ont pas prévu, ou pas voulu organiser, et qui est néanmoins un nouveau succès, ce sont les manifestations du lendemain, mardi 13, plus massives que la veille. Officiellement, on compte 200 000 jeunes dans les rues. Les plus petites villes sont le lieu de cortèges importants.

Quinze jours de manifestations massives et souvent impromptues.

Pendant deux semaines les manifestations vont être massives, mais aussi spontanées et impromptues. Pour les lycéens des établissements de banlieues ou de villes ouvrières qui en ont constitué la force vive, le mouvement a surtout consisté en manifestations improvisées souvent d’un jour sur l’autre. En d’interminables ballades dans les rues. En cortège allant de lycée en lycée.

La participation record sera atteinte le jeudi 15. Avec des cortèges dépassant les 10 000 dans les grandes villes, plusieurs milliers dans les villes moyennes et plusieurs centaines dans les plus petites. Partout, le même allant, mais partout la même improvisation et le même manque d’organisation, que les lycéens ont d’autant plus mal ressenti là où, comme à Paris, leurs cortèges ont pâti des « casseurs ». Jeunes bandes de lycéens de banlieue ? Jeunes bandes tout court, profitant des cortèges pour faire leurs courses ? Présence de provocateurs divers et variés, ayant intérêt à ce que le mouvement lycéen se discrédite ou prenne peur ?

A Paris, les dégâts faits par les « casseurs » et les contrecoups policiers ont été spectaculaires, mais surtout exploités par les médias et les autorités pour dissuader les lycéens de poursuivre leur mouvement et participer à la journée suivante, du mardi 20 octobre.

Pourtant, malgré de multiples manoeuvres d’Allègre, s’efforçant de tenir jusqu’aux vacances dont il espérait qu’elles démobiliseraient, le mouvement a continué. La journée du 20 a été un nouveau succès. Contre 500 000 lycéens dans la rue le jeudi 15 octobre, il n’y en aurait eu « que » 280 000 le mardi 20, selon des chiffres officiels dont il n’est pas bien sûr qu’ils soient fiables. Mais même s’ils l’étaient, il est difficile de dire aujourd’hui qu’ils correspondaient à une chute de la mobilisation ou simplement aux aléas d’un mouvement qui reste très spontané et improvisé. C’est la suite du mouvement qui le dira.

Les pièges tendus par Allègre

Allègre a tenté de dresser les lycéens contre les enseignants, en attribuant la responsabilité du manque de profs... aux réticences de ceux-ci à changer d’établissement. La ficelle était grosse. Paradoxalement, si elle a marché ce n’est pourtant pas sur les lycéens mais sur les enseignants, ou du moins leurs syndicats. Pourtant depuis son installation au ministère Allègre a engagé une épreuve de force avec les enseignants et l’occasion aurait été bonne pour eux de lui apporter la riposte nécessaire. Mais les appels à la grève en soutien aux lycéens, là où il y en a eu, sont restés des plus timides. Les revendications du SNES, principal syndicat des profs de lycée sont à peine supérieures au programme ministériel ou alors restent floues et vagues, bien en dessous des besoins tels qu’ils sont exprimés en ce moment même par les lycéens.

Malgré Allègre, malgré le faible nombre de profs qui se sont joints aux cortèges, malgré le discrédit jeté par toute la presse pro-gouvernementale (dont la conclusion d’un éditorial de Libération intitulé « des sous » offre un beau spécimen : « Reste à savoir si la solution réside seulement dans l’accroissement indéfini des dépenses. Le système éducatif couve d’un regard encourageant la protestation qui monte, comptant y gagner postes et crédits. Il oublie un détail : fait-il des moyens existants le meilleur usage ? Voilà une question dérangeante que le mouvement, même sans la formuler, posera. ») les lycéens ont maintenu au premier plan de leurs revendications l’augmentation substantielle du nombre d’enseignants et autres personnels.

Allègre a aussi tenté d’effrayer les lycéens en mobilisant d’imposantes forces de police le 20 octobre, sous prétexte de protection contre les « casseurs ». Dans la région parisienne tout particulièrement, il a orchestré une vraie chasse« au faciès » dans les gares de banlieue et parisiennes, pour traquer et menotter les suspects... c’est-à-dire évidemment de nombreux lycéens. Vainement, car à Paris en tout cas, la manifestation du 20 octobre, tout encadrée de flicaille en uniforme et en civil qu’elle ait été, n’a pas été moins imposante que celle de la semaine précédente : 25 000 lycéens présents, qui avaient pour la plupart tenu et réussi à organiser eux-mêmes leurs cortèges.

Enfin Allègre a tenté d’éblouir par l’annonce de quelques chiffres. Peine perdue ! Les lycéens (qui ne doivent pas faire de si mauvaises études mathématiques après tout) ont bien enregistré que le ministre n’avait rien cédé, rien déboursé. Zéro prof ! Et les quatorze mille postes dont il parle sont tous des emplois précaires : 10 000 emplois-jeunes prélevés sur d’autres secteurs de l’éducation, 3 000 surveillants à mi-temps (la moitié de ce qu’il avait supprimé en septembre). Pas un sous non plus ! Les 4 milliards que l’État autorise les régions à emprunter ne sont rien comparés aux 17 milliards de francs de commandes de Rafales à Dassault en septembre dernier, ou aux 40 milliards de rallonge pour le patronat que prévoit le nouveau budget discuté en ce moment au parlement.

Amertume et colère, que certains veulent traduire par démobilisation, ont suivi la réponse d’Allègre. Mais ont suivi aussi des manifestations, jeudi et vendredi, juste avant les vacances. Des réactions telles que les dirigeants de la FIDL eux-mêmes ont préféré se rallier à l’appel à la manifestation du 5 novembre, lancé, dès le lendemain de la prestation d’Allègre, par le Comité inter-académique lycéen, regroupant en principe deux délégués élus de chaque académie. Cela n’a évidemment pas empêché une manoeuvre de dernière heure : au sortir d’une nouvelle entrevue avec Allègre, jeudi 29 octobre, les représentants de la FIDL ont fait publier que le 5 novembre n’était plus une journée de manifestations, mais seulement de « mobilisation ». En matière de magouille les jeunes du PS n’ont rien à envier aux « vieux ». Il est vrai que ces derniers ne sont pas loin derrière les premiers, comme le prouve le fait que le virage de la FIDL a été annoncé... en sortant du ministère.

La force du mouvement...

La force de ce mouvement c’est évidemment d’abord son caractère massif. 500 000 jeunes, entre 15 et 20 ans, en même temps dans la rue, dans toutes les villes, ce n’est pas rien. D’autant plus que « l’ouragan » qui a balayé le pays a surpris tout le monde, des profs aux ministres en passant par les parents. Et qu’il a les caractéristiques de toute tempête : si on ne sait pas quand elle se lève, on ne sait pas non plus quand elle s’apaisera, en un clin d’oeil... ou dans un bon moment.

Car son caractère spontané et non encadré n’est certainement pas qu’une faiblesse (même si c’est aussi une faiblesse, nous y reviendrons), mais aussi une force.

Pour descendre dans la rue les lycéens n’ont apparemment pas eu, par exemple, les réticences d’une partie de leurs aînés à entrer en lutte contre un gouvernement« de gauche », supposé a priori être un peu plus favorable aux couches populaires. Pas parce que ces lycéens appartiendraient aux couches privilégiés ; la majorité sont des fils et des filles de travailleurs, et les lycées en pointe et les premiers en lutte furent ceux des zones les plus pauvres. Mais plus simplement parce qu’il leur est difficile de faire une différence entre gauche et droite et pour cause ! Quel changement y a t-il eu pour eux et pour leurs conditions de vie et d’étude depuis que Jospin est premier ministre ? Et comment, avec Allègre, faire la différence entre un ministre socialiste et un ministre de droite à l’Education nationale ? A moins de constater que c’est pire encore avec le premier ?

Rien donc chez eux des réticences et ambiguïtés des responsables et militants politiques et syndicaux du milieu ouvrier qui cherchent à détecter dans la politique du gouvernement les prétendues « avancées », les prétendus « points d’appui », même quand il n’y en a pas. Rien chez eux des contorsions du PC, qui voudrait s’opposer à Allègre et au gouvernement en les soutenant dans le même temps.

C’est avec la même absence de préjugé qu’ils estiment les résultats de leur mouvement. Pour la plupart ils ont considéré la « réforme Allègre » comme « nulle », parce que « zéro prof ». L’équation était simple et limpide. Le ministre a bien pu aligner ses phrases sur la démocratie lycéenne ou encore sa réforme à partir du rapport Meirieu, que seule une toute petite minorité de lycéens des « bons lycées » se sont appliqués à lire et tenter de comprendre. Clémenceau disait « quand je veux enterrer un problème social ou politique, je créé une commission ». C’était à l’intention de politiciens pas des lycéens, pour qui ces petites manoeuvres n’ont pas de sens. Et c’est tant mieux.

... et ses faiblesses

Certes, la spontanéité d’un milieu non encadré politiquement a permis que les jeunes amis d’Allègre n’aient pas réussi ni à le contrôler, ni à l’arrêter, ni à lui faire croire qu’il avait gagné. Le revers de la médaille est cependant la faiblesse de son organisation, et son incapacité jusqu’ici en tout cas à se donner une direction propre, reconnue par la majorité parce qu’élue sinon contrôlée par cette majorité.

Car pour combattre et se donner les meilleures chances de gagner, il ne suffit pas de manifester ou faire grève. Pour s’y retrouver, à chaque étape, il faut discuter, s’organiser, définir collectivement des objectifs et se donner une direction pour les imposer. C’est ça qui a manqué ou n’a pas encore eu le temps de se constituer.

Certes ce mouvement qui a démarré de manière spontanée a bien commencé à s’organiser mais avec des limites : des assemblées générales (mais, autant que nous puissions en juger car nos informations sont limitées, ni très régulières ni dans la grosse majorité des établissements), des comités (très minoritaires là encore), des délégués (mais trop souvent ni élus ni tenus à rendre des comptes quotidiens à leurs camarades) pour des coordinations à plusieurs niveaux, local, régional ou national (mais ne représentant vraiment qu’une petite partie des lycéens ou des lycées).

Jusqu’ici il n’y a pas eu de direction véritable du mouvement. Il est allé de l’avant en se saisissant d’appels de courants ou de structures sans réelle représentativité, ou à la représentativité bien limitée. Jusqu’à un certain point, cela a fait sa force. Mais cela deviendrait un piège et laisserait le champ à toutes les manipulations, si ce mouvement continuait de la sorte.

Cela s’explique en partie au moins parce que, à la différence du mouvement contre la réforme Devaquet en 1986 par exemple, voulu par la gauche alors dans l’opposition, celui-ci n’a été prévu ni préparé par personne. Et, toujours à notre connaissance, pas davantage par les révolutionnaires ou certains de leurs courants. Mais bien entendu cela ne change rien à la première des tâches de chacun de ces courants qui peut avoir une influence en milieu lycéen, ou en acquérir une au cours du mouvement : aider à l’organisation démocratique de celui-ci, à tous les échelons, afin qu’il aille jusqu’au bout de ses possibilités, en accord avec la seule volonté de lutte des lycéens.

Car ce n’était pas le PS, évidemment, avec ses deux organisations lycéennes amies quoique aussi concurrentes, FIDL et UNL, qui pouvait désirer gêner Allègre.

Quant au PC, si ses militants semblent avoir joué un rôle dans le déclenchement du mouvement en banlieue ou dans certaines villes de province, sa présence au gouvernement lui interdisait de proposer le moindre objectif concret. Si les JC ont accompagné les jeunes dans le mouvement, se heurtant même parfois à la FIDL et se trouvant des accointances occasionnelles avec les plus mobilisés (ils sont par exemple venus parfois en nombre à la coordination parisienne... surtout le jour de l’élection des délégués d’académie), il est évident que leurs mots d’ordre n’avaient rien de radical. Ainsi a-t-on pu lire dans un tract non daté (et titré :« Dans grèves il y a rêves ») : « oui, nous rêvons d’un lycée où l’on apprenne à devenir citoyens, un lieu où l’on sollicite notre avis, notre intervention, avec des rapports humains plus forts ». La JC rêvait donc beaucoup des mesures d’Allègre sur la soi-disant démocratie au lycée. Quant aux moyens, là encore elle préférait « rêver d’un lycée qui mette tous les moyens de notre côté » plutôt que revendiquer ici et maintenant tant de professeurs et tant d’élèves par classe.

Certes le mouvement une fois démarré, tous ont couru après avec plus ou moins de bonheur, pour tenter de le rattraper.

Le mardi 13 octobre ou le jeudi 15, dans la foulée des manifestations, des coordinations se sont réunies à Paris et dans quelques autres villes comme Toulouse, coordinations formées de représentants rarement élus ou mandatés, pour la raison que les établissements où des assemblées s’étaient tenues étaient extrêmement rares. Les sensibilités PS mais surtout PC et extrême-gauche y étaient généralement représentées. Dans une grande confusion des débats.

La FIDL et l’UNL (qui d’une manière générale semblent avoir préféré faire cavalier seul et ne pas avoir voulu jouer avec le feu des coordinations, quand ils pouvaient l’éviter) convoquèrent, de leur côté, une « assemblée inter-lycées » le mercredi 14 à Paris, formée de jeunes de leurs deux mouvances (et de quelques JC du Val-de-Marne, si l’on en croit la presse) pas davantage mandatés, et plutôt moins, que les coordinations. Parmi les délégués, dont certains montés de province, Le Monde relève qu’il n’y en a pas des villes les plus en pointe dans le mouvement comme Montpellier, Toulouse, Marseille, Rennes, Grenoble. C’est le même journal qui parle d’un « coup de la FIDL (...) préparé pour donner les apparences de la représentation spontanée des lycéens » et d’une « initiative engagée pour éviter toute dérive d’extrême-gauche qui pourrait apparaître lors de la réunion de la coordination parisienne ». Sous la pression du mouvement la FIDL a cependant cherché à se donner un ton un peu plus radical, puisque sa nouvelle porte-parole, Loubna Méliane, tout en déclarant que la réforme Allègre « va dans le bon sens » ajoute qu’ « on n’a pas de réformes sans thunes ». Et la FIDL de mettre en avant, à son tour, « plus de profs et de surveillants » et « la réduction des effectifs dans les classes ».

Des lycéens méfiants envers les partis, mais ouverts à la politique

Devant les manoeuvres d’Allègre et de ses amis de gauche il n’est pas étonnant que les lycéens se soient montrés méfiants vis à vis de la politique, même si cette méfiance n’a pas l’ampleur que lui a donnée la presse. Les craintes de « récupération » se sont exprimées fréquemment. Les professions de foi apolitiques voire anti-politiques aussi, et on a assisté à la floraison de coordinations se disant « indépendantes », dont il est bien difficile de dire à l’initiative de qui. Et sans qu’on puisse exclure ici ou là l’influence de la droite, pas gênée depuis qu’elle est dans l’opposition, à l’exemple de Bayrou, lui l’ancien ministre de l’Education nationale, donnant à Allègre des leçons sur la manière d’améliorer la situation des lycéens. Mais il est certain que cette méfiance est née d’abord des manoeuvres du ministre et de ses amis de la FIDL. Ceux qui ont tenu à se dire indépendants par méfiance à l’égard de la FIDL, oubliaient seulement que ladite FIDL se dit elle aussi « indépendante ». Et que c’est souvent au nom de l’indépendance que les démagogues politiques manipulent...

Le développement de cette méfiance envers les organisations politiques ne manquerait d’ailleurs pas de se retourner à un moment ou à un autre contre le mouvement lui-même.

D’abord parce qu’écarter les militants politiques qui se présentent ouvertement pour ce qu’ils sont, qu’ils soient lycéens ou non lycéens, profs ou syndicalistes, améneraient à écarter des soutiens importants au mouvement. Au profit sans doute d’autres politiques aux intentions moins avouables puisque, eux, se présentent masqués ou agissent en douce. Mais ceci est finalement secondaire. Après tout, à notre connaissance, nulle part les révolutionnaires qui se sont présentés comme tels, n’ont été repoussés par les lycéens à qui ils proposaient leur aide, même quand ces lycéens précisaient bien tenir à leur indépendance.

Bien plus important serait le fait que cet apolitisme risquerait de brouiller les objectifs même du mouvement et le contexte du combat. C’est là d’ailleurs, plus que d’écarter les influences d’extrême-gauche, le véritable but de la manoeuvre qui vise à persuader les lycéens de se méfier de la politique.

En dénonçant la situation de l’école les lycéens dénonçent un problème social majeur, celui de la dégradation des services publics et des conditions de vie de la population, et par le biais de la demande d’effectifs et de la volonté d’avoir de bonnes conditions d’étude, celui du chômage de masse qui bouche l’avenir. C’est pour cela que leur mouvement a été approuvé jusqu’à 88 % des gens, d’après un sondage. C’est pour cela que des élèves des lycées plus favorisés ont participé, en scandant « solidarité », aux côtés de ceux qui clamaient « lycéens en colère, y en marre de la galère » !

Même s’il n’en est pas pleinement conscient, le mouvement lycéen met les pieds dans le plat en contestant précisément cette politique du gouvernement qui consiste à faire toujours plus d’économies sur le fonctionnement des services publics, au détriment du bien-être, voire de la sécurité des usagers. En revendiquant d’abord des effectifs supplémentaires d’enseignants et autres personnels dans les lycées, des embauches qui ne soient pas précaires, il a le même objectif que les mouvements, certes isolés et sporadiques aujourd’hui, de cheminots, d’employés de transports urbains, de personnels hospitaliers.

Le mouvement lycéen ne met pas en question une quelconque réforme pédagogique. C’est un mouvement politique, au sens profond du mot et même si ce mot fait peur à beaucoup, car il conteste une politique qui frappe élèves et enseignants et plus largement tous les travailleurs. Si le mouvement lycéen continuait, s’enhardissait, s’organisait autour de ses objectifs essentiels, trouvait la force, les moyens et l’audace de s’adresser à la population laborieuse (qui est formée des parents, des frères, des soeurs des lycéens eux-mêmes), des convergences et une généralisation seraient possibles, ce qui poserait un grave problème au gouvernement.

Car ce qui lui permettrait d’obtenir gain de cause, c’est une mobilisation montante, qui s’étende aux profs, aux étudiants et menace de faire jonction avec les cheminots, les postiers ou les agents hospitaliers, qui tous réclament des effectifs comme les lycéens et les enseignants. Un mouvement qui pourrait rallier à son tour d’autres travailleurs, durement opprimés par l’augmentation de la charge de travail liée à la réduction des effectifs, ou encore les chômeurs, qui se comptent par millions.

Utopique une lutte d’ensemble, à partir de manifestations lycéennes ? En tout cas c’est la seule perspective qui corresponde aux stricts intérêts des lycéens eux-mêmes. Car ceux-ci sont en train d’apprendre qu’une catégorie de la population seule, même très fortement mobilisée, ne peut obtenir satisfaction pour ses légitimes revendications quand elles exigeraient un bouleversement dans la gestion de cette société. Et la création de dizaines de milliers de postes dans l’enseignement ou l’affectation à l’école d’une bonne part des dizaines de milliards du budget qui vont actuellement aux patrons exigeraient un tel bouleversement.

Oui, même si cela doit paraître paradoxal à ceux qui ont entendu ou cru entendre que les lycéens cette année se voulaient apolitiques, ce mouvement est sans doute l’un des plus politiques, sinon le plus politique, de tous les mouvements étudiants de ces vingt-cinq dernières années, puisqu’il s’attaque non seulement à la politique d’austérité du gouvernement mais aussi aux inégalités sociales. Il serait bien paradoxal aussi que les révolutionnaires, seuls à pouvoir défendre ouvertement des perspectives et une politique correspondant aux intérêts du mouvement, y jouent un rôle moindre que d’autres fois précédentes.

Ils l’ont joué d’ailleurs ces trois dernières semaines, ici ou là, à Paris par exemple où les revendications de la coordination parisienne ont été, de manière claire et précoce, centrées sur l’obtention de moyens non négligeables 100 000 postes titulaires, 25 élèves par classe, 10 milliards au moins pour améliorer les conditions d’étude alors que tout était fait pour inciter les lycéens à se contenter des revendications prétenduement qualitatives sur la vie lycéenne. Et ils le joueront certainement encore, à condition de ne pas se contenter d’une propagande abstraite pour le socialisme, mais de militer pour la politique concrète qui en termes d’organisation, d’objectifs et d’actions, corresponde aux intérêts du mouvement lui-même à chacune de ses étapes.

Allègre n’en a pas fini avec les revendications lycéennes, et il ne pourra pas toujours choisir ses interlocuteurs.

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