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Le jeu de l’impérialisme américain au Moyen-Orient

19 septembre 2021 Article Monde

Aujourd’hui, avec sa présence militaire et ses guerres dans la région, son influence sur l’Arabie saoudite, ses liens militaires avec Israël, sa politique vis-à-vis de l’Iran qu’il contraint les autres grandes puissances occidentales à suivre (notamment le boycott économique), les USA, malgré leur récent déboire en Afghanistan, restent encore les maitres du jeu au Moyen-Orient, derrière lequel toutes les autres grandes puissances impérialistes, France, Angleterre, Allemagne, s’alignent, bon gré, mal gré. Une situation qui dure depuis maintenant trois quarts de siècle, c’est-à-dire depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

De l’impérialisme britannique à l’impérialisme américain

Pendant longtemps, le Moyen-Orient fut une chasse gardée de l’impérialisme britannique. Au lendemain de la Première Guerre mondiale, il avait récupéré d’immenses territoires, jusqu’alors sous le joug de l’Empire ottoman, en suscitant contre les Turcs la « grande révolte arabe » de 1916-1918, dirigée par un de leurs agents et officier de liaison, Thomas Edward Lawrence, qui entra dans l’Histoire (et au cinéma), sous le nom de Lawrence d’Arabie. Contre les troupes turques, il aida à organiser la guérilla des combattants arabes, en les plaçant sous le commandement d’un grand seigneur féodal, Fayçal ibn Hussein, fils du chérif de la Mecque. En 1918, la Turquie, qui, en octobre 1914, après un moment d’hésitation, s’était finalement ralliée aux puissances de la triple alliance (Allemagne, Italie, Autriche-Hongrie), se retrouva dans le camp des vaincus. Le Royaume-Uni en profita pour récupérer sous sa coupe, via la Société des Nations (SDN), l’essentiel du Moyen-Orient. Jusqu’alors il n’était bien implanté qu’en Égypte (et dans sa dépendance, le Soudan) depuis la fin du XIXe siècle, implantation qui lui avait notamment permis de contrôler le canal de Suez, une voie maritime vitale sur la route des Indes, joyau de son empire. En 1922, il avait mis fin formellement à son protectorat et transformé l’Égypte en une monarchie qui lui était toute dévouée.

Il va ensuite modifier la carte politique du Moyen-Orient arabe, autrefois divisé en régions administratives ottomanes, les vilayets, en créant notamment des monarchies féodales. Il octroie à la famille des Saoud 80 % de la péninsule arabique, ce qui allait devenir le royaume d’Arabie saoudite. Ensuite il accorde à une autre grande famille féodale rivale, les Hachémites, les trônes de deux autres pays : celui de la Transjordanie, devenue plus tard la Jordanie, et celui de la Grande Syrie, qui à l’époque comprenait la Syrie et le Liban. Mais là, il se heurte aux ambitions de l’impérialisme français qui exige de récupérer ces pays qui lui avaient été attribués dans le cadre des accords secrets Sykes-Picot, signés entre Paris et Londres en mai 1916, avalisés plus tard par la SDN. Le Royaume-Uni cède et, en compensation, octroie au hachémite Fayçal la couronne d’Irak.

Si l’on excepte la Syrie et le Liban, où la présence française durera jusqu’en 1944-45, l’impérialisme britannique a donc au début des années 1920, la main sur l’essentiel de la région et sur les richesses pétrolières qu’elle renferme. Les Britanniques exercent leur domination en s’appuyant sur des monarchies arabes qu’ils contrôlent, la seule exception, notable cependant, étant la Palestine où les rivalités entre Juifs et Arabes les obligent à agir à visage découvert comme puissance coloniale.

Le tournant de la Seconde Guerre mondiale

Mais tout va changer avec la Seconde Guerre mondiale. Le conflit va voir l’émergence de l’impérialisme américain qui prend l’ascendance sur ses rivaux. Cela va lui permettre d’imposer peu à peu son hégémonie politique, économique et militaire sur les vieilles puissances coloniales. Washington va même s’affirmer « anti-colonialiste » et se montrer bienveillant à l’égard des mouvements nationalistes qui visent à constituer des États indépendants en démantelant les anciens empires coloniaux.

Les États-Unis vont prendre pied au Moyen-Orient dès la fin des années 1940 en se montrant des soutiens indéfectibles du nouvel État d’Israël, alors que Londres, qui a soutenu le mouvement sioniste dès l’origine, ne veut pas pour autant se couper des monarchies arabes qui sont ses obligées. La victoire de l’État hébreu lors de la première guerre israélo-arabe de 1948 sera également, et par procuration, une victoire des États-Unis. Les choses vont s’accélérer dans les années 1950 avec les chutes des monarchies égyptienne et irakienne et leur remplacement par des régimes militaires qui se veulent républicains, anti-colonialistes, modernistes, laïcs et nationalistes. Ils influenceront durablement le mouvement nationaliste arabe.

En Égypte, le groupe des « officiers libres » renversent la monarchie en 1952 et proclament la république. Quatre ans plus tard, Nasser, qui faisait partie de ce groupe, nationalise le canal de Suez, provoquant l’intervention immédiate d’une coalition armée formée d’Israël, de l’Angleterre et de la France. Mais bien que les objectifs militaires que s’étaient fixés Londres, Paris et Jérusalem – c’est-à-dire le contrôle du canal – aient été rapidement atteints, Washington intervint alors pour obliger les forces armées des trois pays à évacuer l’Égypte. C’était une façon de montrer qui était désormais le maître du jeu. Deux ans plus tard, en 1958, Fayçal II est renversé et assassiné en Irak par un groupe de militaires qui proclament eux aussi la république. Et l’Angleterre regarde impuissante disparaitre un de ses principaux protégés sans pouvoir intervenir.

À partir de ce moment, l’impérialisme américain a quasiment évincé ses rivaux français, et surtout britannique, du Proche et du Moyen-Orient.

Les « non-alignés » et la rivalité soviétique

Mais, débarrassé des Britanniques et des Français, Washington va alors se heurter à deux choses : un fort sentiment nationaliste pan-arabe et l’Union soviétique qui va en profiter pour y gagner une influence, par exemple en soutenant Nasser et en finançant ses projets, notamment le grand barrage d’Assouan, et les pays dits « non-alignés » entre Est et Ouest. C’est en partie sur ce sentiment pan-arabe que va s’appuyer Nasser, qui aboutit, en 1958, à la création de la République arabe unie, qui regroupe momentanément l’Égypte et la Syrie, et au renversement de la monarchie en Irak. Ce mouvement pan-arabe met aussi en difficulté les dirigeants libanais, traditionnellement pro-occidentaux. Ces derniers font appel à Washington pour se maintenir au pouvoir. On verra alors 15 000 marines américains débarquer sur les plages de Beyrouth en juillet 1958 et demeurer quatre mois dans le pays. L’impérialisme américain n’aura alors de cesse de faire rentrer dans le rang les pays dirigés par des nationalistes arabes, qu’ils se réclament du nassérisme ou du baasisme [1], et qui trouvent appui auprès de Moscou. C’est dans ce but qu’il appuiera de nouveau Israël, qu’il arme et soutient plus qu’aucun autre État de la région, lors des guerres israélo-arabes de 1967 et 1973, allant même, lors de cette dernière, jusqu’à livrer sur la ligne de front des armes aux troupes israéliennes en difficulté.

Washington peut aussi compter, parmi ses alliés régionaux, sur l’Iran du Shah Mohammed Reza Pahlavi, qu’il a aidé, en 1953, à se débarrasser d’un Premier ministre nationaliste et laïc, Mohammad Mossadegh, qui avait eu l’audace de nationaliser l’industrie pétrolière au détriment des intérêts des compagnies anglaises et américaines.

Le premier revers américain

Mais premier revers de taille : le renversement du Shah en 1979 par la révolution iranienne récupérée finalement par le mouvement très réactionnaire de l’ayatollah Khomeini. Rapidement le nouveau régime va devenir un concurrent direct de l’Arabe saoudite pour ce qui est du leadership du monde arabo-musulman et va attiser les sentiments américains dans toutes les communautés chiites du monde, notamment en Irak, en Syrie, au Liban, au Yémen, etc. Dès l’établissement du régime khoméniste, Saddam Hussein, le dictateur irakien, l’attaqua militairement, pour une fois avec l’approbation tacite des pays impérialistes, de peur que la majorité chiite de la population irakienne n’en vienne à suivre l’ayatollah de Téhéran. Guerre atroce à l’issue incertaine qui, selon les estimations, fit au moins un million de morts, civils et militaires et autant de blessés.

La disparition de l’URSS : les USA se croient les mains libres

L’effondrement de l’URSS, en décembre 1991, eut des raisons multiples. Mais l’une d’entre elles fut la défaite que subirent les troupes soviétiques en Afghanistan face à ceux qu’on appelait alors les moudjahidines et qui deviendront plus tard les talibans.

Mais, avant même la disparition de l’Union soviétique, les États-Unis avaient profité de la crise du régime russe pour s’en prendre à un de ses alliés dans la région, l’Irak. Du 2 août 1990 au 28 février 1991 une coalition formée de 35 États, sous la houlette des États-Unis, attaqua le pays à la suite de l’invasion et de l’annexion du Koweït par le régime de Saddam Hussein. L’armée irakienne fut facilement vaincue mais, en représailles, Hussein fit massacrer des Kurdes et des opposants.

À ce moment-là tout semblait se présenter sous les meilleurs auspices pour Washington : l’Union soviétique avait disparu et avec elle son influence dans la région, le régime irakien était affaibli et les autres régimes nationalistes arabes – notamment l’Égypte et la Syrie – avaient du mal à se relever de leurs défaites militaires face à Israël.

Une éphémère paix américaine

Mais la pax americana fut de courte durée. Elle dura moins d’une décennie et prit fin le jour où les tours jumelles du World Trade Center s’effondrèrent. Et, en représailles, les États-Unis firent de nouveau la guerre à l’Irak et à l’Afghanistan, ne se contentant plus cette fois d’opérations militaires ponctuelles. Ils envahirent durablement ces pays, ce qui se traduisit par des centaines de milliers de victimes, essentiellement civiles. Des guerres où ils se sont enlisés, semant le chaos en Irak et conduisant aux revers et au retrait actuel d’Afghanistan.

Aujourd’hui, l’impérialisme américain va sans doute rechigner à intervenir de nouveau directement dans la région moyen-orientale et va tenter de s’appuyer sur ses principaux alliés locaux, Israël, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et enfin la Turquie pour faire le sale boulot. Le problème est que chacun de ces pays a des visées régionales propres, des intérêts particuliers, parfois contradictoires, et que la pax americana va probablement ressembler à une paix armée permanente où la moindre étincelle risquera de mettre à nouveau le feu aux poudres.

Jean Liévin


[1Le Baas ou Baath, de son nom complet Parti socialiste de la résurrection arabe, est une formation politique laïque pan-arabe créée en Syrie en 1944 et qui se donnait comme but l’unification des différents États arabes en une seule et grande nation.

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