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La lutte des immigrés sans papiers, un combat de la classe ouvrière

1er octobre 1996 Politique

Cela fait maintenant six mois que quelque trois cents immigrés sans-papiers ont entamé une lutte longue et dure pour la régularisation de leur situation. La lutte des sans-papiers de Saint-Ambroise a fait école. A Saint-Denis, Créteil, Versailles ou Colombes en région parisienne, à Lille, Nantes, Nîmes, Lyon, Marseille ou Toulouse, des « clandestins » se sont organisés pour obtenir la régularisation de leur situation. Des immigrés maliens, mais aussi algériens, chinois ou turcs, se sont organisés et ont engagé un combat : ils se rendent eux- mêmes dans les préfectures et autres centres d’accueil des demandeurs d’asile pour exiger la régularisation de leur situation, et ce, bien qu’ils soient en situation irrégulière.

LE « PROBLEME DE L’IMMIGRATION », UN CHOIX DE LA BOURGEOISIE

Les politiciens de la bourgeoisie ont fait le choix de faire de l’immigration un « problème », alors même, contrairement à ce que l’on pourrait croire, que le taux d’immigration (autour de 100 000 entrées par an) est quasiment stable depuis plus d’un demi-siècle, quelle que soit par ailleurs la politique gouvernementale plus ou moins favorable ou répressive relative à l’immigration. Ce qui change, c’est la proportion de travailleurs en situation dite irrégulière au sein de ce flux migratoire, comme la répartition des travailleurs immigrés dans les différents secteurs de la vie économique : recrutés pour les postes non qualifiés les plus ingrats de la grande industrie en période de croissance, premières victimes du chômage ou relégués dans les secteurs plus marginaux échappant peu ou prou à la législation du travail dans les périodes de récession ou de ralentissement de la croissance.

La France ne peut accueillir toute la misère du monde", répètent à l’envi ministres, maires et députés à la suite du socialiste Michel Rocard, en brandissant le drapeau de la lutte contre l’immigration clandestine.

Mais les « clandestins », c’est le gouvernement lui-même qui les crée à coups de lois et directives administratives : en 1994, les autorités n’ont délivré que le tiers du nombre de visas d’entrée délivrés en 1987. Officiellement, il s’agit d’arrêter l’immigration. En réalité, il s’agit d’acculer ici même à la vie clandestine, donc à la précarité et à la vulnérabilité la plus extrême, la frange la plus exploitée du prolétariat de ce pays. Les charters, les rafles dans le métro et autres transports publics, la chasse au faciès, l’arsenal législatif anti- immigrés, les pratiques administratives vexatoires, les dénonciations par les mairies des parents clandestins d’enfants scolarisés, ne visent pas tant à renvoyer chez eux les immigrés que surtout à en faire les boucs-émissaires de l’aggravation continue de la situation des travailleurs et des chômeurs.

Un « problème », l’immigration dans un pays riche comme la France ? Une « vraie question » à laquelle Le Pen apporterait une mauvaise réponse, comme disent les politiciens de droite comme de gauche (PCF compris) ? Non. Le péril immigré est tout aussi mythique que le « péril jaune » dont les démagogues d’extrême-droite se gargarisaient au début du siècle. Un pays impérialiste comme la France n’est pas menacé ni assailli par toute la misère du monde, lui, qui à l’égal des autres grandes puissances de la planète, pille, exploite, paupérise le monde entier et y engendre la misère à grande échelle. Ce ne sont pas les flux migratoires qui créent le chômage et l’appauvrissement des travailleurs des pays riches. Au demeurant, ces flux migratoires sont bien plus importants entre pays pauvres eux-mêmes, au sein de l’Afrique, de l’Asie ou du Moyen-Orient par exemple, qu’entre ces continents et l’Europe. En réalité, l’immigration elle-même a contribué à la vitalité et la richesse des pays les plus industrialisés. La France, l’Allemagne, comme la plupart des pays européens les plus riches ne doivent la jeunesse de leur population qu’à un flux constant d’immigration venue de Turquie, du Portugal, d’Afrique du Nord, d’Afrique noire. Loin d’être un problème pour la bourgeoisie, l’immigration est pour elle un besoin. En cette fin de siècle, l’immigration ne représente jamais qu’une forme de l’exode rural spontané ou forcé qui, au dix-neuvième et dans la première moitié du vingtième siècle, lui fournissait en permanence une armée industrielle en active ou de réserve, selon les aléas de la conjoncture capitaliste. Seulement, dans les années soixante et au début des années soixante-dix, les patrons de l’automobile européens, par exemple, allèrent recruter leur main-d’ouvre non pas dans les campagnes bretonnes, auvergnates ou même polonaises, mais au Maroc, au Mali ou en Turquie. Avec le ralentissement de la croissance économique, la montée en flèche du chômage, ces prolétaires récemment recrutés de gré ou de force, sont simplement plus durement touchés par le chômage que leurs frères immigrés de deuxième, troisième ou quatrième génération. Car, en remontant un peu le temps, qui, dans ce pays, n’est pas un immigré ? Quant aux nouveaux immigrés des années 80 et 90, on n’en a certes plus besoin sur les chaînes de Renault ou de Citroën... Alors, on leur montre « le chemin du retour », ou plus exactement on les convertit administrativement en clandestins, ce qui fait les bonnes affaires des négriers en tous genres.

Car ce fameux travail clandestin, qui le suscite et l’entretient, sinon les patrons petits et grands, souvent bien français, directement, ou indirectement par le biais de la sous-traitance, dans le bâtiment, le nettoyage, le commerce, le textile ou l’alimentation... ? Tout se passe comme si, à chaque fois qu’un gouvernement aggravait la législation anti-immigrés, il pourvoyait en nouveaux contingents de main- d’ouvre corvéable à merci les mêmes secteurs économiques aux pratiques esclavagistes. Dix-mille visas d’entrées en moins par an, ce n’est pas dix mille demandeurs d’emplois en moins, c’est dix mille nouveaux malheureux qui feront le bonheur de quelques dizaines d’exploiteurs clandestins (mais bien pourvus de tous les papiers d’identité nécessaires, quant à eux), qui ne paieront pour ces travailleurs ni impôts, ni charges sociales, ni vrais salaires... C’est cela, la réalité de la politique anti-immigration sur laquelle les politiciens de la bourgeoisie veulent se faire élire en rivalisant de démagogie avec Le Pen.

QUAND LE PATRONAT ET L’ETAT ALLAIENT CHERCHER LES IMMIGRES DANS LEUR PAYS

Dans les années cinquante et soixante, en pleine période de reconstruction économique, la bourgeoisie française avait besoin de main-d’ouvre. L’État y pourvoya. Le gouvernement favorisa alors l’immigration, y compris familiale, ne serait-ce que pour des raisons démographiques. La population du pays aurait été moins active et moins jeune sans les immigrés. Les patrons implantaient des bureaux d’embauche dans les villages du Portugal, ou acheminaient en France des cars entiers de travailleurs d’Algérie ou du Maroc.

L’Office National de l’Immigration, l’ONI, fut créé en 1945. L’ONI assurait à l’État, officiellement du moins, le monopole du recrutement des travailleurs à l’étranger. Le pouvoir gaulliste parlait, déjà, démagogie oblige, de « maîtrise des flux de l’immigration ». Le besoin de main-d’ouvre immigrée dans les années qui suivirent ne fit pas disparaître, bien sûr, les propos et les comportements racistes, y compris au sein de la classe ouvrière. Au lendemain de la guerre, les temps étaient durs. Le Parti Communiste avait mené une politique très nationaliste pendant la guerre, et les conséquences dans les consciences, à commencer chez les militants, s’en faisaient toujours sentir. Le PCF au gouvernement participait d’ailleurs par l’intermédiaire de la CGT à la gestion de l’ONI organisme tripartite de collaboration géré par l’État, le patronat et les syndicats sous le prétexte que le contrôle de l’immigration constituait une garantie des droits des immigrés. La CGT demandait alors l’égalité des droits sociaux et des droits syndicaux. En 1947, après sa sortie du gouvernement, le PCF préconisa l’arrêt de l’immigration, en invoquant que plus rien ne garantissait le bon accueil des étrangers...

Entre 1946 et 1977, l’ONI contribua à faire naturaliser deux millions et demi d’étrangers, c’est- à-dire soixante-dix à quatre-vingt mille par an. Les chiffres ne sont qu’approximatifs, ne serait-ce que parce que jusqu’en 1962, les Algériens, français de seconde zone à l’époque, n’étaient pas comptés dans l’immigration. Cela dit, l’immigration était encore à l’époque aussi intérieure qu’extérieure. Et les paysans venus de l’ouest ou du centre de la France travailler en région parisienne subissaient peu ou prou le même dédain visant les Espagnols, les Portugais ou les Italiens.

A partir des années cinquante, les besoins de main-d’ouvre s’accrurent partout en Europe et les gouvernements facilitèrent les procédures légales d’immigration et dans une certaine mesure les régularisations. En France, les filières ne passaient pratiquement plus par l’ONI. En 1966, un ministre du Travail français, Jeanneney, pouvait déclarer : « l’immigration clandestine elle-même n’est pas inutile, car si l’on s’en tenait à l’application stricte des réglementations et accords internationaux, nous manquerions de main- d’ouvre »...

Les travailleurs portugais, italiens ou algériens auxquels les patrons faisaient appel dans l’industrie et le bâtiment rentraient avec ou sans passeport et obtenaient sans trop de difficultés des cartes de séjour de un, trois ou dix ans. Les immigrés portugais s’endettaient auprès des passeurs et travaillaient dans le bâtiment pour des taux horaires inférieurs à ceux des travailleurs français, et aux postes les plus durs. Quand les femmes et les enfants les rejoignaient... c’était pour s’installer dans les « baraques » ou bidonvilles de Champigny, de Nanterre et de Marseille, aux Francs-Moisins à Saint-Denis... On avait besoin des immigrés, eux sans qui les chaînes automobiles n’auraient pas tourné, les immeubles n’auraient pas été bâtis, les poubelles pas ramassées... C’était le temps de la prospérité, autrement dit des semaines de soixante heures et plus. Mais pour les immigrés, c’étaient des baraques, de la boue et du froid ; des marchands de sommeil qui louaient des lits en « 3x8 », des hôtels meublés et des garnis sordides et, déjà, des foyers d’immigrés Sonacotra. En 1973, les ouvriers immigrés représentaient moins de 10 % de la population active, mais étaient victimes, à eux seuls, de près du quart des accidents du travail. Le racisme existait (il existe partout et toujours à l’encontre des plus pauvres, des plus démunis), mais les politiciens bourgeois n’avaient pas encore besoin de faire de l’immigration « un problème ».

LE DURCISSEMENT REPRESSIF A L’ENCONTRE DE L’IMMIGRATION A PARTIR DE 1974

L’attitude des gouvernements européens vis-à-vis de l’immigration s’est durcie depuis 1973-1974, au moment du premier choc pétrolier qui, rétrospectivement, a marqué le début du ralentissement de la croissance économique. Les contrôles aux frontières des pays les plus riches se sont faits plus durs. En France, les refus de statut garantissant les droits civiques et politiques, comme les expulsions, se sont multipliés, tout comme les tracasseries administratives. Le regroupement familial a été limité. On a commencé à fustiger l’immigration clandestine. L’ONI a été l’instrument de ce changement de politique. Le premier ministre d’alors s’appelait Jacques Chirac. Ce fut « l’aide au retour », une misère de 10 000 francs censée séduire les immigrés, puis les départs forcés.

Le durcissement de la politique de l’immigration n’était dû ni au prétendu coût de l’immigration, ni à un surcroît de main-d’ouvre qui n’aurait pu continuer à vivre en France. Si les travailleurs immigrés sont les premières victimes du chômage, ce n’est évidemment pas eux qui le créent. Mais en temps de crise et de chômage, la démagogie anti-immigrés est de rigueur. A partir de 1974, il en est allé dans une certaine mesure comme au début des années 30.

Le racisme et la xénophobie s’étaient alors aggravés. Ce fut l’époque où les partis politiques de la bourgeoisie mirent en place une politique dite de contrôle des étrangers restreignant l’entrée sur le territoire. Tout un arsenal législatif fut mis en place afin de légaliser les expulsions. Le gouvernement fit voter des lois limitant l’accès des étrangers dans certaines professions : dans le secteur médical en 1933, dans le commerce en 1935 et 1938. Les actes suivirent les paroles xénophobes et racistes : plusieurs dizaines de milliers de Polonais furent expulsés entre 1934 et 1935. Nombreux dans les mines du nord de la France, les Polonais, que la propagande chauvine et raciste avait accusés de faire baisser les salaires pendant la période précédente de plein emploi, se voyaient désormais accusés de voler le travail des Français. Des quotas de travailleurs immigrés furent instaurés pour le secteur public et privé. Ces quotas ne furent d’ailleurs jamais appliqués dans le privé, et le patronat put continuer à embaucher la main-d’ouvre immigrée bon marché dont il avait besoin.

La démagogie anti-immigrés est une vieille recette des partis politiques bourgeois, ressortie à partir de 1973-1974 par la droite au gouvernement, et poursuivie par la gauche même si c’est en y mettant pour commencer un peu plus de formes. Certes, Mitterrand régularisa dans les premiers mois de son premier septennat la situation de 130 000 immigrés clandestins arrivés avant le 1er janvier 1981. Il supprima « l’aide au retour », mesure plus symbolique que réelle, car sans grand effet. Il reconnut enfin le droit d’association aux étrangers. Mais le gouvernement Mauroy revint vite à une politique dite « plus responsable » en matière d’immigration, en même temps qu’il mettait en place une politique clairement anti-ouvrière. Il ne fut plus question d’accorder le droit de vote aux immigrés aux élections locales comme Mitterrand l’avait promis au lendemain de son élection. A partir de 1982, les contrôles aux frontières se multiplièrent. En 1981, 143 000 immigrés avaient officiellement passé les frontières. 91 000 en 1985, 79 000 en 1988. Pour ce qui est des clandestins, les reconduites à la frontière par la police se firent de façon aussi inhumaine sous la gauche que sous la droite.

Lorsqu’en 1982 les travailleurs de l’usine Citroën d’Aulnay puis de Talbot se mirent en grève plusieurs semaines durant, les socialistes n’hésitèrent pas à parler d’immigrés « agités par des groupes religieux et politiques », de « grèves des Ayatollahs ». Fin 1982, les expulsions commencèrent. En 1984, l’aide au retour fut rétablie et le regroupement familial restreint plus encore. Les socialistes revendiquèrent la politique de reconduite aux frontières, emboîtant le pas à la droite et à l’extrême-droite dans la basse démagogie anti-immigrés. Le ton était donné. Cela conduisit, on s’en souvient, certains dirigeants socialistes à rivaliser de cynisme. Jusqu’à Edith Cresson déclarant en 1991, cinq ans après le premier charter de Pasqua en 1986 : « Les charters, ce sont des gens qui partent en vacances avec des prix inférieurs. Là, ce sera totalement gratuit et ce ne sera pas pour des vacances. » Il est vrai que, dans le même temps, le Parti Socialiste organisait des marches pour l’égalité et soutenait activement SOS Racisme. Vive le double langage ! Electoraliste pour électoraliste, il s’agissait, tout en adressant des clins d’oil à la fraction de la population sujette aux préjugés racistes et anti-immigrés, de ne pas perdre pour autant l’électorat traditionnel de la gauche sensible au droit des immigrés.

Aujourd’hui, la gauche ne fait plus aucune promesse, pas plus sur le terrain social que sur la question du droit des immigrés. La réforme du code de la nationalité de Pasqua en 1986, sa révision par le socialiste Joxe en 1988 au nom de la « rigueur et de l’humanisme », puis les secondes lois Pasqua de 1993 contestées aujourd’hui par la lutte des sans-papiers, s’inscrivent dans une seule et même logique. Les différents gouvernements ont mis en place au fil des ans un arsenal juridique répressif de plus en plus fourni tout en rendant les démarches administratives vers la naturalisation toujours plus complexes et plus dissuasives. Plus le chômage augmente, plus les poches de pauvreté s’élargissent, plus l’État se montre laxiste à l’égard des licencieurs, et plus, par ailleurs, ses représentants tiennent à paraître « fermes », « rigoureux » et impitoyables à l’encontre de l’immigré bouc- émissaire, c’est-à-dire de l’étranger pauvre et surexploité. Car la démagogie anti-immigrés a toujours une forte connotation de classe. En Europe comme en Amérique, l’arsenal légal anti-immigrés a toujours visé en priorité les étrangers pauvres.

UN ARSENAL JURIDIQUE ANTI-PAUVRES

Dans les années vingt, le gouvernement des États-Unis avait ainsi instauré des quotas selon la nationalité, bien sûr, mais surtout selon l’origine sociale (voire certaines idées politiques), les deux étant d’ailleurs souvent liés. L’immigration européenne fut plafonnée et l’entrée du territoire progressivement interdite aux Asiatiques, aux analphabètes, aux anarchistes, aux malades, aux prostituées et aux pauvres. L’article 3 de la loi américaine de 1917 exclut les indigents, les mendiants professionnels, les vagabonds, les personnes susceptibles de tomber à la charge de l’État. Les étrangers pénétrant aux États-Unis devaient posséder au moins cinquante dollars. Une taxe d’entrée était exigée. Officiellement, il s’agissait de « stopper un afflux de main-d’ouvre surabondante ». En réalité, il s’agissait, dans les années qui ont suivi la révolution russe notamment, de renforcer l’idée que les maux de la société américaine étaient dus aux étrangers et avec eux à l’infiltration des idées communistes et anarchistes au sein de la classe ouvrière américaine.

Dans les années soixante et soixante-dix, au lendemain de la révolution cubaine, le statut de réfugiés politiques fut accordé quasi automatiquement aux réfugiés cubains, puisqu’il y avait, selon la formule consacrée, « probabilité évidente de persécution » dans le pays d’origine. Dans le même temps, les clandestins haïtiens étaient parqués dans des camps de détention, parfois pendant des années, avant que le gouvernement ne statue sur leur sort. Beaucoup plus récemment, en 1990, une loi fut votée qui favorisait et triplait le quota des immigrants « diplômés et compétents ». Cette politique qui visait à favoriser la main-d’ouvre très qualifiée, les chercheurs et autres « cerveaux » n’était bien sûr pas nouvelle, et elle est pratiquée dans tous les pays industrialisés plus ou moins officieusement. La même loi américaine réservait ainsi dix mille visas par an aux immigrants qui pouvaient investir au moins un million de dollars dans la ville de leur choix, ou cinq cent mille dollars dans une zone rurale...

La loi française est moins ouvertement cynique. Mais ses modalités d’application, les demandes de justification de ressources pour les certificats d’hébergement par exemple, font tout autant le tri, parmi les étrangers, entre les pauvres et ceux qui le sont moins ou pas du tout. Et un immigré n’est clandestin que parce que le gouvernement en fait un clandestin : certaines dispositions des lois Pasqua de 1993 ôtent aux parents étrangers d’enfants français un titre de séjour qui leur permettait jusque-là de vivre ici et d’y travailler. Ces lois, en vigueur depuis le 1er janvier 1994, limitent également le regroupement familial et rendent de plus en plus difficile l’accès à la nationalité par mariage. Elles autorisent la séparation des époux, la séparation des parents et des enfants, voire le placement de ces derniers à la DASS. Il suffit à l’Office Français pour la Protection des Réfugiés et des Apatrides, l’OFPRA, de refuser le statut de réfugié politique, pour fabriquer un clandestin de plus. Voilà l’Europe qu’ils construisent : les accords de Schengen signés en 1990 par six États européens établissent « la libre circulation des personnes », mais accentuent le contrôle aux frontières extérieures et la coopération entre les polices européennes. Les différents gouvernements européens s’entendent plus facilement sur la démagogie anti- immigrés que sur l’unité européenne.

LA SURENCHERE DU GOUVERNEMENT JUPPE

Ces derniers mois, le gouvernement Juppé a fait de la surenchère en ce sens. Au printemps dernier, Debré, ministre de l’Intérieur, a fait des propositions allant dans le sens d’un durcissement des conditions d’accueil et d’accès à la nationalité pour les immigrés. Le gouvernement a ensuite commandé à deux députés un rapport sur l’immigration, le rapport Philibert-Sauvaigo, du nom de leurs auteurs. Il s’agissait au départ de renforcer la législation concernant la lutte contre les clandestins, tout en mettant fin aux contradictions contenues dans la loi Pasqua, que les juristes eux-mêmes n’arrivent pas à dénouer. Ce rapport prônait par exemple de refuser les soins médicaux aux étrangers en situation irrégulière, ou bien de rendre plus difficile encore l’accès à la nationalité par mariage. A la mi-mai, c’est par le détour d’un rapport des députés Courson et Léonard sur les fraudes aux deniers publics que les immigrés ont une nouvelle fois été montrés du doigt. A la même époque, un certain rapport Cuq demandait la fermeture de plusieurs foyers d’immigrés, ce qui impliquait l’expulsion des clandestins qui ne pourraient plus bénéficier, après la dispersion des familles, de la protection de la communauté.

Cette succession de rapports n’a finalement pas donné lieu à de nouvelles lois. Les occupations de locaux, les manifestations, les grèves de la faim des sans-papiers ont sans doute obligé le gouvernement à rabattre un peu de ses prétentions, du moins ouvertement. Mais les rapports en question étaient destinés à attiser l’hostilité à l’encontre des immigrés tout en cherchant à les intimider. Ils donnaient le ton d’une politique gouvernementale « ferme », dissuasive et répressive à l’encontre des immigrés. Et c’est avant tout ce que recherchait le gouvernement.

En suivant Le Pen sur le terrain de la démagogie anti-immigrés, les partis de gauche et de droite espèrent reprendre des voix au Front National. La droite en montrant qu’elle applique avec fermeté une politique anti-immigrée. La gauche en prônant la même politique que la droite. Au bout du compte, sur le terrain électoral, cette démagogie est loin d’être efficace. Quitte à miser sur les préjugés, ces dernières années, le racisme ouvert et cynique d’un Le Pen se révèle plus payant. Mais tous ces politiciens bourgeois, de gauche ou de droite, mènent la même politique anti-ouvrière. Désigner les immigrés comme boucs- émissaires, cela fait partie de la même politique de classe.

LE COMBAT DES SANS-PAPIERS

Seulement, cette fois-ci, tout ne s’est pas passé exactement comme prévu. Des sans-papiers des foyers d’immigrés se sont rebellés, à visage découvert, et ont fait preuve d’une détermination qui a impressionné l’ensemble de la population. Les collectifs de sans-papiers en province comme à Paris et sa banlieue, ont su gagner la sympathie d’une partie de la population. A plusieurs reprises au mois d’août, des milliers de personnes leur ont manifesté leur soutien.

Des sans-papiers sont engagés dans une lutte courageuse pour la régularisation de leur situation. C’est la fraction la plus exploitée, la plus vulnérable de la classe ouvrière de ce pays qui s’est organisée pour lutter. 300 travailleurs immigrés sans-papiers ont démarré ce mouvement en montrant qu’ils tenaient bon. Du coup, ils ont gagné le soutien et l’aide d’associations humanitaires et de groupes politiques d’extrême-gauche, puis, au mois d’août, mieux vaut tard que jamais, du PC et de la CGT qui ont contribué au succès des manifestations de soutien.

Après avoir affirmé qu’il n’y aurait aucune régularisation, le gouvernement a dû reculer, oscillant entre la voie de la médiation et la brutalité policière ; expulsant au petit matin, femmes et enfants compris ; promettant aux uns l’examen du dossier et le refusant aux autres. A ce jour, il a accordé des papiers à soixante-treize des travailleurs immigrés en lutte. Des sans-papiers arrêtés on été relâchés, les tribunaux ont annulé des arrêtés d’expulsion. En même temps, le gouvernement a usé du bâton, notamment pour évacuer l’église Saint Ambroise, puis l’église de Saint Bernard à la hache.

Le gouvernement Juppé a voulu réaffirmer par là qu’il n’était pas en reste dans la politique anti-immigrés. Mais il a également voulu montrer qu’il n’entendait pas céder devant une lutte organisée. Il a voulu signifier que la rue ne faisait pas la loi : « Si je ne faisais pas appliquer (la loi) aujourd’hui, comment pourrais-je la faire appliquer demain, vis-à-vis de telle ou telle autre catégorie qui a aussi ses difficultés et ses souffrances », a déclaré Juppé le 22 août dernier.

N’en déplaise à Juppé, les travailleurs immigrés dont les lois Pasqua font des clandestins viennent de montrer que seule la lutte paie. Ce conflit, à l’encontre de ceux qui se laissent séduire par la démagogie anti-immigrés, renforce tous ceux qui veulent les combattre. Comme tous les combats de la classe ouvrière, il ne peut que renforcer le camp des travailleurs, en renforçant le camp de la lutte. La sympathie que les sans-papiers ont su gagner pourra compter dans les luttes à venir.

Oui, le combat des sans-papiers est un combat de la classe ouvrière. A ceux qui n’en seraient pas tout-à-fait convaincus, le gouvernement vient d’en fournir la preuve en faisant donner, quelques semaines à peine après Saint-Bernard, sa police et ses haches contre une usine d’horlogerie occupée par des ouvrières, près de Montbéliard. Femmes africaines ou ouvrières de l’horlogerie de luxe, travailleurs immigrés ou travailleurs français, avec ou sans-papiers, patrons et politiciens nous vouent le même mépris, la même haine de classe. Il faudra donc nous retrouver dans le même combat de classe décisif contre les fauteurs de chômage et de misère.

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