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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 79, janvier-février 2012

La Tunisie et l’Égypte un an après le renversement des dictateurs

22 janvier 2012 Convergences Monde

Où en est-on en Tunisie et en Égypte un an après les révolutions ? Ben Ali et Moubarak sont en train d’être jugés mais que sont devenus les systèmes et les intérêts bâtis autour d’eux ? Que sont devenus les millions de manifestants ? Qu’a-t-on fait de leurs revendications ?

Bref, où en est la révolution ? Est-elle finie, résorbée ? Ou quelles sont encore ses possibilités ?

Ce qui a fait la une de l’actualité du monde arabe ces derniers mois, ce sont les victoires remportées par des partis islamistes aux élections. En Tunisie, le 23 octobre dernier, le parti islamiste Ennahda a obtenu un peu plus de 40 % des sièges au parlement. En Égypte, où l’élection était organisée région par région, c’est le Parti de la Justice et de la Liberté, une coalition dirigée par les Frères musulmans, qui semble avoir remporté la victoire, même si des fraudes ont été constatées. Il faut aussi ajouter les scores électoraux de l’autre courant islamiste, les salafistes du parti El Nour qui arrivent second, pas loin derrière les Frères musulmans. À eux deux, les Frères musulmans et El-Nour, frôlent la barre des 60 %.

Est-ce à cela que la révolution risque de se résumer ? Avoir chassé les dictateurs pour les voir remplacer par des islamistes ? Mais, en Tunisie et en Égypte aujourd’hui, ce n’est pas la fin de la révolution ! Les évènements de ces dernières semaines montrent que, si les Islamistes se voient déjà au pouvoir, ils sont en fait assis sur une cocote minute sociale. Et c’est bien ce qui les inquiète ! Et nous réconforte.

Respecter le verdict des urnes ?

Un journaliste britannique (Abdelbari Atouan) s’exclame : « qu’on donne leur chance aux Islamistes et, surtout, qu’on respecte le verdict des urnes » dans un journal en langue arabe publié à Londres (Al quds Al Arabi). De leur côté, Ennahda et les Frères musulmans montrent patte blanche. Leurs porte-parole ne cessent d’ailleurs d’expliquer à droite et à gauche, qu’ils sont des « musulmans démocrates comme il existe des chrétiens démocrates en Europe ». Le parti tunisien Ennahda cite d’ailleurs abondamment l’AKP turque et son chef Erdogan comme modèles. Ce qui signifie en clair que les vainqueurs des élections seront prêts à tout pour forcer les travailleurs à reprendre le travail sans qu’aucune des demandes sociales de la révolution ne soient satisfaites. Voilà le message des Islamistes, qu’ils adressent autant à la bourgeoisie de leurs pays qu’aux dirigeants des pays occidentaux et aux investisseurs américains, italiens ou français qui se font tant de fric là-bas grâce aux bas salaires. Et, apparemment, ceux-ci l’ont entendu... et sont convaincus.

Pour les hommes d’affaire, la Tunisie et l’Égypte étaient avant tout des endroits où l’on peut faire de bonnes affaires. Tous ces bons démocrates occidentaux s’arrangeaient très bien des dictatures de Moubarak ou Ben Ali. Ils pourraient s’arranger tout aussi bien de régimes islamistes, voire même de la charia comme le prouvent les bons rapports qu’ils entretiennent avec l’Arabie Saoudite. À condition que les partis islamistes prouvent qu’ils peuvent serrer la vis à la population. Mais ils ne semblent pas en avoir déjà les moyens. Actuellement, ils tentent de s’affirmer comme le parti de l’ordre, sans pouvoir pour autant s’opposer aux manifestants, aux grévistes qui ne comptent pas désarmer et entendent bien réaliser les promesses de la révolution. Face à l’incendie social, les Islamistes sont difficilement en mesure de jouer pleinement le rôle de pompier que la bourgeoisie, arabe comme occidentale, attend d’eux. L’armée directement au pouvoir en Égypte non plus. Et les manifestations de ces dernières semaines qui les dérangent ne sont rien à côté de ce qui les attend quand la classe ouvrière entre à nouveau dans la danse.

En Tunisie, à peine les élections passées, de nouvelles manifestations

En Tunisie, les mouvements sociaux, tout au moins ce qui a pu transparaître dans la presse, s’étaient semble-t-il calmés depuis la promesse faite par le gouvernement Essebsi de convoquer une Assemblée constituante, jusqu’à l’élection elle-même. La population avait-elle trop d’illusions sur ce qui pouvait en sortir ? Peut-être, mais la pause tenait aussi probablement à la conjonction des menaces du gouvernement de ne pas tolérer les perturbations pendant la préparation des élections et la pression même de militants politiques de gauche et militants syndicaux eux-mêmes électoralistes. Ce fut la politique du PTPD et de la majorité de l’UGTT et même semble-t-il du PCOT, qui pensaient qu’une pause pouvait être faite dans les grèves et les sit-in afin de se renforcer politiquement en participant aux élections. Pour ces groupes, la victoire d’Ennahda fut une bien mauvaise surprise car ils pensaient s’y renforcer. Pour les travailleurs, les élections ne jouent jamais en leur faveur.

Les élections ont permis à la bourgeoisie de dresser non seulement les privilégiés mais la fameuse majorité silencieuse, des milieux ruraux, des quartiers pauvres, sensibles aux discours conservateurs et réactionnaires, face à la minorité active qui s’était révoltée.

Mais ce qui est réconfortant et porteur d’avenir, c’est que, à peine les élections passées, on a vu éclore une nouvelle série de manifestations et de sit-in. En Tunisie, cela a éclaté en plusieurs endroits. Dans une des villes de la région minière de Gafsa, à nouveau, de jeunes manifestants ont exigé des embauches dans la compagnie des mines, seul employeur de la région. Puis il y a eu ce sit-in au centre de Tunis… Les Islamistes ont alors tenté de faire leur contre-sit-in et même d’aller agresser les manifestants. Manifestations aussi à Kassedrine, à Tala, fin décembre où les jeunes ont à nouveau affronté la police. Partout le problème des jeunes est le même : le chômage. Un an après la chute de Ben Ali, rien n’a changé pour eux. Ils ne croyaient pas trop aux élections (et, pour certains, interviewés par les journalistes, pas du tout) et ils n’attendent sans doute pas plus de la nouvelle assemblée élue et avec raison !

Car, suite à la victoire d’Ennahda le 23 octobre 2011, un gouvernement à trois s’est constitué en Tunisie : on y retrouve Ennahda bien sûr, mais aussi Ettakol parti qui se dit de gauche et remplace désormais le RCD (le parti de Ben Ali) comme membre de l’Internationale socialiste et le Congrès pour la République (le CPR). Les médias expliquent qu’ils auraient du mal à se mettre d’accord pour rédiger une constitution. En revanche, ils semblent d’accord pour mettre fin aux grèves et aux manifestations.

En Égypte, pas de pause des grévistes ni des manifestants

En Égypte, la situation est bien plus dure qu’en Tunisie. C’est l’armée qui dirige directement le pays depuis la chute de Moubarak. Dès son arrivée à la tête du pays, le CSFA (Conseil Suprême des Forces Armées) multiplia les mises en garde, qui devinrent vite des menaces contre les grévistes. Le maréchal Tantaoui a notamment multiplié les communiqués à travers l’agence officielle Mena, affirmant que « l’armée est consciente des conditions sociales et économiques qui traversent la société, mais que ces problèmes ne peuvent être résolus avant la fin des sit-in et des grèves ». Dès le mois de mars 2011, le CSFA fit adopter par le gouvernement égyptien une loi menaçant d’emprisonnement tout travailleur en grève. Les grèves ne disparurent pas pour autant. En juin, une autre loi fut adoptée qui cette fois autorise les salariés à faire grève… à condition qu’ils ne cessent pas le travail ! Mais, au Caire et à Suez, le mouvement était si fort que personne ne fut licencié ou arrêté. Fin juillet, les ouvriers du canal ont même obtenu une augmentation de salaire de 40 % et de meilleures primes. Bref, malgré ses menaces, le CSFA n’est pas parvenu à faire rentrer les révolutionnaires dans le rang.

À la différence de la Tunisie, les manifestions n’ont pas, non plus, vraiment marqué de période de pause. Elles se sont multipliées au printemps dernier place Tahrir, puis dès l’automne, à nouveau au Caire et à Alexandrie. Elles sont directement tournées contre l’armée. Manifestations, entre autres, pour demander la libération des manifestants prisonniers, contre les jugements par des tribunaux militaires où personne ne peut se défendre. Même s’il a depuis février le soutien des Frères musulmans, qui ne rêvent que de s’asseoir au pouvoir à côté du maréchal Tantaoui, le CSFA n’est pas en odeur de sainteté. Il est aujourd’hui la cible première des manifestants.

Pour tenter de faire rentrer les choses dans l’ordre, le pouvoir militaire fait feu de tout bois, utilisant même les pires des provocations. À plusieurs reprises, les coptes (minorité chrétienne d’Égypte) ont été confrontés à des provocations et des violences. À Assouan une église fut incendiée en octobre, vraisemblablement par des membres de la police. Suite à cette provocation, des manifestants se réunirent pour exiger le limogeage du gouverneur et une enquête.

Les Frères musulmans soutiennent le Conseil Suprême des Forces Armées

Une manifestation de protestation a eu lieu au Caire le 9 octobre, appelée par la communauté copte mais aussi par des groupes de gauche. À nouveau, des voyous s’en sont pris aux manifestants avec des prières et des bâtons. Ces provocateurs sont semblables à ceux qui, l’année dernière, au cœur du mouvement, avaient attaqué les manifestants place Tahrir et que l’armée laissait faire. Là, les forces de l’ordre sont aussitôt venues à la rescousse… contre les manifestants ! Entre-temps, la télévision diffusait des messages appelant la population à venir défendre l’armée « sauvagement agressée par des manifestants coptes ». La répression fit plusieurs dizaines de morts. Mais les Frères musulmans continuent à apporter leur soutien au CSFA. Tout au long des manifestations de novembre et décembre 2011, ils n’ont cessé d’expliquer que, s’il était juste d’exiger que l’armée cède le pouvoir, ils n’appelaient ni aux sit-in ni à la réoccupation de la place Tahrir. Leur seule demande a été que le scrutin prévu, qu’ils étaient sûrs d’emporter, ait bien lieu.

Comme l’explique un journaliste du Caire (Alaa Al-Aswani) dans le journal Al-Masri Al-Youm  : « Les Frères musulmans se sont transformés en une sorte de soutien politique des militaires, leur tressant des lauriers à longueur de journée et s’en prenant sévèrement à tous ceux qui osaient les critiquer. On a même vu un membre des Frères musulmans qualifier le CSFA de ‘prunelle de ses yeux’ ». Islamistes et militaires jouent donc une partition à deux car, malgré leurs divergences, ils partagent un même souci : mettre fin au mouvement.


Malgré cela, jeunes et travailleurs continuent de se mobiliser. Pas plus tard que samedi dernier (7 janvier), le gouvernement tunisien a (encore !) dénoncé les grèves, affirmant que plus de 500 sit-in et grèves paralysaient toujours l’activité économique. Les nouveaux élus, islamistes ou démocrates, risquent donc d’avoir bien du fil à retordre car, en Tunisie comme en Égypte, nombreux sont ceux qui ont l’air bien décidés à ne pas se laisser berner.

13 janvier 2012

Marcel DOUGLAS

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